Barah Mikaïl: "Le Maroc n'est pas perçu comme un acteur biaisé sur le plan libyen"

Interview de Barah Mikaïl, directeur de Stractegia Consulting et professeur à l’Université Saint Louis de Madrid.

Grand spécialiste international de la Libye, Barah Mikaïl revient pour Maroc Hebdo sur les élections que s’apprête à connaître ce pays tout en évoquant le rôle de facilitateur qu’y joue le Maroc, non sans que cela lui vaille l’inimitié de pays pourtant alliés.

C’est ce 24 décembre que se tient (en principe) le premier tour des premières élections présidentielles de l’histoire de la Libye. A quoi faut-il s’attendre exactement, selon vous?
Au moment où l’on parle (l’interview a été réalisée le 12 décembre 2021, ndlr), on n’a toujours aucune certitude concernant la possible tenue de ces élections à la date prévue. Mais malgré cette incertitude, ce dont on peut être sûr est que même si ces élections ont leur premier tour organisé à temps, même si on a des candidats qui prévalent et qui font la différence au premier tour -ce qui devrait être le cas malgré les incertitudes concernant le pourcentage-, on aura une situation qui risque d’être assez controversée, dans le sens où quiconque fera la différence provoquera des réactions de la part du camp adverse.

Pour le reste, ce que l’on croit savoir c’est qu’il y a une liste de favoris, que les favoris sont Khalifa Haftar à l’Est, Abdel Hamid Dbeibah à l’Ouest, mais également Saïf al-Islam Kadhafi, qui a une base et qui pour l’instant n’a pas été exclu de la course électorale. Après, on pourrait parler de [Fathi] Bachagha par exemple, qui lui-même participe également officiellement à ces élections, mais Bachagha a la particularité d’avoir mis en place une alliance avec Haftar. On n’aura donc pas de consensus de la part des leaders politiques.

Ce qui voudrait dire que pour vous, ces élections n’équivalent pas vraiment à la fin du conflit libyen…
Le conflit est suspendu. Ce qui a permis quelque part de donner une impression de canalisation des perspectives, c’est le processus de Berlin, à partir de janvier 2020. Les Allemands ont réussi à mettre en suspens les modalités de confrontation sur le terrain libyen. Mais mettre en suspens cela ne veut pas dire annuler entièrement. De l’autre côté, il y a eu la guerre de 2019-2020. Juste avant le printemps 2019, les milices de l’Ouest libyen n’étaient pas d’accord sur grand-chose. Avec ce conflit, elles se sont mises d’accord sur le fait qu’elles étaient contre Haftar, mais c’est une unité qui n’est pas une unité, une cohésion très, très forte.

Ce n’est pas une cohésion de long terme. Les milices de l’Ouest sont d’accord pour l’organisation des élections, mais elles ne sont pas d’accord sur la participation de Haftar. Haftar lui aussi veut participer à ces élections, mais il a en tête le fait que lui-même ferait la différence, que lui-même obtiendrait quelque chose de ces élections. Ce qui n’est pas garanti non plus. On a donc quand même un contexte qui reste volatil, et cela pourrait éclater d’un moment à l’autre. Cela ne veut pas dire que cela va se passer forcément, mais en tout cas c’est une situation très, très fragile. Ce n’est absolument pas une situation fiable sur laquelle on peut bâtir.

Vous avez parlé des Allemands, et justement on ne peut éluder le fait que le conflit libyen reste aussi un conflit mettant en jeu différents pays plus ou moins actifs sur le terrain, et aux intérêts plus ou moins divers. Encourageraient-ils selon vous une reprise des affrontements si les résultats des élections ne les arrangent pas? On peut par exemple penser aux Émirats, qui semblent tenir coûte-que-coûte à Haftar…
Déjà sur le plan officiel, quel que soit le résultat, la communauté internationale va appeler au respect de ces résultats et à la stabilisation des perspectives libyennes. Sur le terrain, vous avez très bien cité les Émirats, c’est l’acteur problématique. Même les Égyptiens, qui étaient très pro-Haftar jusqu’à il y a très peu, se sont ouverts à la question des élections et au fait qu’il fallait reconnaître les résultats. Ils se sont aussi ouverts à une composition avec Tripoli, ce qui n’était pas le cas il y a un an encore. Il y a une forme de pragmatisme dans ce sens-là. Du côté des Russes, on a eu la même chose.

Les Russes ont soutenu Haftar contre vents et marées, de manière quasi inconditionnelle durant la guerre de 2019-2020; là on pourra avoir l’ouverture d’une ambassade russe dans quelques mois à Tripoli. Il y a des tractations qui sont en cours même sur le plan économique. Le champ de Ghadamès par exemple a été réactivé pour les Russes sur la base d’un contrat qui avait été gelé depuis 2007. La France est elle-même engagée dans un processus dans lequel elle veut que cela avance et que le résultat soit reconnu. Le cas des Émirats arabes unis est un cas différent dans le sens où ils ont pris un biais tellement prononcé dans les évolutions libyennes, ont été tant du côté de Haftar, ont investi tant sur le terrain qu’ils savent qu’ils ne seront pas forcément accueillis du jour au lendemain favorablement par l’Ouest si les perspectives consacrent un candidat de l’Ouest.

Il y a la question des milices qui tiennent la sécurité et qui tiennent la perspective politique. Il y a la question de Misrata qui est centrale. Or Misrata est une ville qui est plus proche du Qatar qu’elle ne l’est des Emirats arabes unis. Donc oui, il va y avoir des acteurs, il pourrait y avoir des acteurs qui ne sont pas satisfaits ou ravis de la situation. Maintenant en même temps est-ce que cela veut dire qu’on va avoir une nouvelle guerre ou une nouvelle confrontation de la part d’acteurs étrangers qui favoriseraient de nouveau une radicalisation des clans d’un côté et de l’autre? Cela peut arriver, mais on n’est plus dans le contexte de 2019-2020.

On n’est plus dans ce contexte où les uns et les autres voulaient pousser leurs pions jusqu’à faire la différence par rapport aux autres. Le processus de légitimité est celui qui s’impose, et en l’occurrence c’est le processus onusien, le processus du Forum politique libyen. Mais cela ne veut pas dire que les risques ne sont pas là de voir un nouveau conflit ou de nouvelles logiques de guerre resurgir.

Qu’en est-il par ailleurs de la possible élection de Saïf al-Islam Kadhafi, ou le simple fait qu’il soit dans la course? Cela est-il à mettre sur le compte d’une nostalgie des Libyens, qui se diraient que finalement c’était mieux avant? Et pensez-vous que la communauté internationale verrait d’un bon oeil son éventuel retour?
Si on veut que le curseur soit occidental, on ne veut bien sûr pas de Kadhafi. Si on veut que le curseur soit libyen, je crois que la majorité des Libyens ne veulent pas de Kadhafi non plus. Mais Kadhafi a, en même temps, une base qui n’est pas négligeable. Maintenant, s’il participe à ces élections et est élu cela va provoquer quand même pas mal de conflits, pas mal de polarisation et pas mal de rejet. Mais il n’est pas en position de force et ce n’est pas le seul candidat. Ce n’est pas la seule force qui prévaut en Libye. Ce n’est pas comme en Syrie où [Bachar] el-Assad est la force dominante, avec, après, des pôles d’opposition éclatés. Il y a d’autres figures qui feront la concurrence ou la différence, et dans ce sens ils ne le laisseront pas pousser. Mais une fois encore, ce sont beaucoup de spéculations, beaucoup de science-fiction même quelque part.

Que pensez-vous de l’implication diplomatique du Maroc en Libye et ce rôle de facilitateur qu’il y joue? Comment expliquer d’ailleurs qu’il puisse jouer un tel rôle, alors que des États qui sont par exemple voisins n’y parviennent pas?
L’Égypte a été biaisée depuis assez longtemps dans ses choix. Étant si proche de Haftar, elle a difficilement réussi à prétendre à l’objectivité. L’Algérie pour sa part a eu une posture qui paraissait mesurée pendant un certain temps, mais elle a été très timide dans ses approches. Et puis il y a eu le Hirak, etc. Mais je ne suis pas sûr que sans le Hirak l’Algérie serait allée plus loin, très honnêtement.

Que pensez-vous justement des déclarations de début juin 2021 du président algérien Abdelmadjid Tebboune, qui avait soutenu dans les colonnes de l’hebdomadaire français Le Point que si Tripoli était tombée entre les mains de Haftar après l’offensive d’avril 2019 de l’Armée nationale libyenne, son pays serait intervenu militairement?
Je ne suis pas un insider, je ne sais pas comment cela se passe à l’intérieur de la formulation algérienne, mais pour moi c’était plus du bluff qu’autre chose. Je ne crois pas que l’Algérie était disposée à intervenir en Libye. Malgré le Hirak et le renouvellement relatif des perspectives, le non-interventionnisme reste quelque chose de clé, sauf bien sûr menace extrême. En revanche, les Algériens se sentaient sans doute de devoir dire qu’ils étaient prêts à intervenir s’il l’avait fallu, ce qui est une manière de dire qu’ils mettent le poing sur la table. Et de l’autre il y a aussi la fuite en avant par rapport à la situation interne, qui fait partie de la donne également. On veut faire en sorte que ces problèmes internes que l’on a soient compensés par une fuite en avant sur le plan militaire, sur le plan de la menace militaire.

Et pour en revenir au rôle du Maroc en Libye…
Le Maroc a réussi à être à équidistance de l’ensemble des acteurs, tout en mettant aussi le paquet sur la légitimité. Dans ce sens, le Maroc a été plus proche du cursus onusien et plus proche finalement des institutions mises en place à Tripoli qu’il ne l’a été de Haftar. Si on devait dire que le Maroc a un biais sur le plan diplomatique, ce serait un biais de type légitimiste. Mais il a tout de même gardé les choses ouvertes quant aux possibilités de tractations et aux possibilités de discussions. Ce qui a également bénéficié à la donne, c’est le fait qu’il a eu un canal très ouvert avec [le président de la chambre des représentants libyenne] Aguila Salah. Et Aguila a lui-même été une interface entre les uns et les autres. Le Maroc n’est, en plus, pas perçu comme un acteur biaisé sur le plan libyen, il n’a pas de frontière commune avec la Libye. C’est, enfin, un pays arabe qui fait d’autant plus partie de cet ensemble maghrébin. Donc pourquoi le Maroc? C’était une combinaison idéale aussi bien pour les acteurs internationaux que pour les acteurs régionaux. C’était l’acteur qui semblait le plus faire sens.

Ceci dit, cela a valu beaucoup d’inimitiés au Maroc, avec les Emirats fin mars 2019, avec lesquels le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait alors reconnu des “désaccords”, et plus récemment avec l’Allemagne. Qu’est-ce qui explique selon vous ce fait de risquer d’y laisser ses plumes alors que finalement l’intérêt concret ne semble pas si intéressant?
L’un des axes qui restent forts pour la diplomatie marocaine, c’est quand même l’axe américain, et les Etats-Unis sont euxmêmes très engagés. En s’érigeant comme pôle important sur le plan de la résolution diplomatique sur le plan régional, le Maroc se met en valeur par rapport aux États-Unis. D’autant plus que ce même rôle met le Maroc en position de force par rapport à l’Union européenne (UE).

Finalement que nous dit, selon vous, cette crise libyenne sur notre monde actuel?
La Libye est un concentré assez intéressant de l’évolution du système régional et international. A l’international, on a ce que l’on appelle la notion de “déclin américain”. Les Américains ont perdu de leurs moyens et de leur superbe sur pas mal de champs. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas dominants. En fait, ils le sont encore. La Libye a été intéressante en ce point. Quand on voit le rôle de la Russie en l’occurrence, elle essaie de placer ses pions pour essayer de remplacer le vide américain. On l’a vu en Syrie. Une autre représentation très intéressante également, même si elle avait été initiée sur d’autres champs par les États-Unis il y a vingt ans, c’est le rôle des compagnies militaires privées.

Quand on dit la Russie en Libye, c’est sur le plan diplomatique qu’on parle, mais il y a les Wagner [mercenaires russes] qui sont sur le terrain. Cela traduit l’évolution des schémas de guerre et des logiques de guerre. On pourrait dire également les évolutions dans le Sahel. Sur le plan régional, on a une montée en puissance des acteurs nonarabes. Là je pense à la Turquie et à l’Iran en particulier. On a donc une recomposition des rapports de forces internationaux et régionaux qui ont beaucoup de leurs aboutissements dans les évolutions du conflit libyen.

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