Les banques en première ligne

LE DÉFI DE LA RELANCE ÉCONOMIQUE

Les banques sont invitées à s’investir davantage pour la réussite de la relance économique et pour contribuer à redonner de la visibilité aux opérateurs économiques.

L’heure est grave. On ne badine pas avec les chiffres. Bank Al-Maghrib table sur une récession de 5,2% de l’économie marocaine en 2020. Le ministre de l’Economie et des Finances, Mohamed Benchaâboun, avait affirmé au Parlement que l’économie nationale verra ses jours les plus difficiles dans les mois à venir et qu’elle subit un manque à gagner de 1 milliard de dirham par jour et qu’en deux mois, le confinement a fait perdre 6 points de croissance du PIB.

M. Benchaâboun est donc invité à booster la locomotive de l’économie en misant le tout sur le budget de l’investissement public et en invitant, dans le cadre du Comité de veille économique qu’il préside, les banques et les entreprises à franchir le pas. Les mesures prises par le Comité de veille économique et la banque centrale sontelles suffisantes?

Dans le communiqué du 16 juin 2020, à l’issue de son conseil d’administration, Bank Al Maghrib indique que ces «nouvelles décisions, conjuguées aux différentes mesures d’assouplissement déjà mises en oeuvre, notamment l’élargissement du collatéral éligible à ces opérations de refinancement, le renforcement de ses programmes non conventionnels, devraient contribuer, avec celles prises par le Comité de veille économique, à atténuer l’impact de la pandémie et à soutenir la relance de l’économie et de l’emploi». A lire ces passages, on a l’impression qu’il n’en faut pas plus. Mais, à y penser en profondeur, et quand on constate l’ampleur de la décroissance actuelle et surtout celle attendue dans les mois à venir (une contraction du PIB d’au moins 5,2% à fin 2020), une dette publique qui devra dépasser la barre de 96% du PIB avec une poussée inédite des défaillances et difficultés d’entreprises, l’incertitude se fraye une place dans cette architecture. Le secteur bancaire est-il capable de soutenir à fond l’économie sachant que le taux de créances en souffrances, déjà élevé à fin 2019 (10%), risque de grimper compte tenu des défaillances des entreprises en hausse. Exagérée ou pas, cette éventualité pèse à coup sûr sur la santé des banques.

Règlements des fournisseurs
Les banques incarnent aujourd’hui le fer de lance des mesures mises en place pour soutenir la production et la compétitivité économiques. Pour rappel, le Comité de veille économique a, depuis le début de la pandémie à ce jour, poursuivi sa mobilisation pour accompagner les entreprises marocaines ayant pâti des impacts de la crise sanitaire à travers d’abord le lancement effectué le 15 juin 2020, auprès de la Caisse centrale de garantie, du produit Damane Relance.

Damane Relance est un crédit garanti par la CCG avec un taux d’intérêt égal au taux directeur de BAM majoré de 200 points de base, destiné aux entreprises de droit privé marocain, hors holdings et services financiers, ayant réalisé un chiffre d’affaires supérieur à 10 millions de dirhams. Puis, destiné aux TPE, il y a eu l’annonce de Relance TPE. Ce nouveau produit, dont l’objet est le financement du besoin en fonds de roulement des entreprises avec une affectation du crédit à hauteur de 50% minimum aux règlements des fournisseurs, vise notamment à instaurer un climat de confiance entre les opérateurs. Il consiste en un crédit moyen terme d’une durée pouvant aller jusqu’à 7 ans, dont 24 mois de différé au maximum, et plafonné à 1,5 mois de chiffre d’affaires pour les sociétés industrielles et 1 mois de chiffre d’affaires pour les sociétés non industrielles, sans dépasser les 100 millions de dirhams. Les crédits Damane Relance peuvent être accordés par les banques jusqu’au 31 décembre 2020 avec un tirage dans les 6 mois maximum après la date d’octroi.

Des garde-fous ont été tout de même mis en place. Les critères d’éligibilité mis en place par la CCG concernent principalement le niveau d’endettement, avec un ratio de dette/EBE inférieur ou égal à 7, et la non distribution de dividendes en cash en 2020. Mais une question lancinante revient avec insistance: Est-ce qu’avec ces mesures de relance et les mesures d’assouplissement temporaire des règles prudentielles couplées à la suspension de la distribution de dividendes aux actionnaires des banques, suffisent à inciter le système bancaire à prendre beaucoup plus de risques?

Emprunt bancaire
Du moins, concernant la baisse du taux directeur à deux reprises durant cet état d’urgence sanitaire, de 2,25% à 2% en mars 2020 et de 2% à 1,5% (soit une baisse de 50 points de base d’un coup) en juin 2020, la banque centrale a tenu à préciser qu’elle «veillera, plus que par le passé, à la transmission de ses décisions à l’économie réelle et fera le point régulièrement à ce sujet avec le plus haut management du système bancaire». Mais toutes ces mesures ne suffisent pas à elles seules à relancer l’économie et à intéresser les entreprises à prendre des risques en investissant par le truchement de l’emprunt bancaire, et les banques à prendre plus de risques pour emprunter davantage si elles ne constatent pas que la chaîne économique a été ressuscitée et qu’une dynamique s’installe parmi les opérateurs économiques.

Circuit législatif
Pour cela, l’investissement public, qui tire de tout temps l’investissement privé, est le seul moyen de revigorer la machine économique en berne. L’on sait que 85% du chiffre d’affaires des petites et moyennes entreprises vient des marchés publics ou en d’autres termes des appels d’offres publics. Ce constat est d’autant plus véridique dans le secteur du bâtiment et des travaux publics, lui-même locomotive de l’économie depuis au moins deux décennies.

Il urge donc que M. Benchaâboun secoue le cocotier en invitant les banques à s’investir davantage pour la réussite de cette relance et en défendant auprès de son chef, El Othmani, un budget d’investissement colossal à même de redonner confiance et visibilité aux entreprises, toutes tailles confondues, dans le cadre de la loi de finances rectificative qui sera soumise au circuit législatif la semaine prochaine. D’ailleurs, un Conseil des ministres est prévu pour le samedi 27 juin 2020, sous la présidence du roi Mohammed VI. Ce Conseil des ministres devra examiner et approuver le projet de loi de finances rectificative pour l’exercice 2020. De cette réunion se dégagera la véritable stratégie de relance économique car de ce qui sera décidé lors de ce conseil se précisera le sort de l’investissement public qui est le seul déterminant et l’unique indicateur de confiance pour les entreprises et les banques.


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