Bank Al-Maghrib assume ses responsabilités

Comment juguler l’inflation galopante?


Le relèvement du taux directeur par BAM à 3% le 21 mars dernier a déclenché une avalanche de commentaires généralement sceptiques quant à l’efficacité et la pertinence de cette mesure.

Le retour en force de l’inflation au Maroc et sa récente réaccélération (plus de 10% à fin février 2023 sur un an) incite à la mobilisation, à différents niveaux de responsabilité publique, contre la hausse des prix et son dangereux impact sur le pouvoir d’achat. C’est ainsi qu’à l’instar des grandes banques centrales étrangères (BCE 3,5% pour le refinancement, FED 4,25%, Banque d’Angleterre 4,5%), Bank Al Maghrib (BAM) a relevé à trois reprises son taux directeur depuis septembre 2022 pour l’établir à 3%. Les banques centrales disposent d’une large panoplie de moyens pour exercer un contrôle sur les banques commerciales (politique monétaire), mais le taux directeur est aujourd’hui l’instrument le plus privilégié en raison de son aspect indirect et peu contraignant, ce qui est conforme à l’hégémonisme libéral actuel.

Création de monnaie
L’idée répandue, notamment dans le public peu au fait des réalités et des mécanismes monétaires, est que les banques prêtent aux uns les dépôts des autres. C’est loin d’être le cas dans la mesure où, aujourd’hui, les dépôts courants (dépôts à vue) l’emportent largement sur les dépôts à terme et les dépôts d’épargne. Dans ces conditions, lorsqu’une banque commerciale accorde un prêt, elle «alimente» le compte du bénéficiaire du crédit sans débiter les comptes des déposants. L’octroi des crédits par les banques commerciales se traduit donc par une création de monnaie.

Il en résulte un accroissement de la masse monétaire qui, lorsqu’il est excessif par rapport à l’évolution de la production des biens et services, pourrait engendrer une hausse des prix. La banque centrale (BC), dont la mission principale est le maintien de la stabilité des prix, intervient pour agir sur la quantité et le coût de la liquidité bancaire. Cette dernière est essentiellement composée de la monnaie fiduciaire dont disposent les banques ainsi que de leurs avoirs en comptes auprès de la BC. Elle assure un rôle déterminant dans l’activité bancaire. Elle permet aux banques, prioritairement, de satisfaire les demandes de retraits en espèce (X), de réponde à l’obligation de constituer des réserves auprès de la BC (Y) et de pouvoir honorer les engagements interbancaires (Z).

Grâce à l’observation statistique, les banques déterminent le pourcentage moyen de chaque nouveau crédit qui fera l’objet de fuites de liquidités par X, Y et Z (le reste étant soumis à la compensation interbancaire). Un pourcentage de 10% par exemple, signifie que lorsqu’une banque dispose d’une liquidité de 1000, elle pourra accorder, sans réel risque, 10 000 de crédits : plus la banque a de liquidité, plus elle est en mesure de fournir des crédits et de créer de la monnaie. Pour se procurer les liquidités dont elles ont besoin, les banques usent d’abord des ressources que dégage leur activité (plus ou moins large selon que la banque est universelle, de détail, ... ), comptent ensuite sur les dépôts des clients, recourent au marché interbancaire et sollicitent enfin le concours de la BC, prêteur en dernier ressort. Le besoin des banques de se refinancer auprès de la BC offre à cette dernière l’opportunité de les soumettre à son contrôle.

Coût additionnel
L’augmentation du taux directeur (TD) rend le recours à la BC plus onéreux. Le TD dont il est question ici est le taux d’intérêt auquel la BC prête aux banques. Les banques, soucieuses de sauvegarder leur rentabilité, répercutent la hausse du coût additionnel de la liquidité sur leurs clients en élevant le taux d’intérêt auquel elles prêtent aux ménages et aux entreprises. Il s’ensuit une baisse de la demande des crédits (donc moins de création de monnaie) et par ricochet de la consommation et de l’investissement. La baisse de la demande globale qui en résulte devrait ralentir la dynamique des hausses des prix.

L’inflation galopante qui sévit actuellement un peu partout dans le monde s’est traduite par un sérieux resserrement monétaire à travers le relèvement des TD faute de pouvoir actionner d’autres instruments de politique monétaire plus contraignants (encadrement du crédit, réserves obligatoires, plafond de refinancement ...), déréglementation bancaire oblige.

Le relèvement du TD par BAM à 3% le 21 mars dernier a déclenché une avalanche de commentaires généralement sceptiques quant à l’efficacité et la pertinence de cette mesure. En voici quelques exemples :

- L’augmentation du TD n’est pas efficace, l’inflation n’est pas monétaire. C’est une inflation par les coûts qui résulte du renchérissement des prix des matières premières sur les marchés internationaux.

- L’impact négatif sur l’activité boursière. La hausse du TD risque de plomber les cours des actions. La crainte d’un tassement de l’activité économique en raison de la cherté de l’argent pousse les investisseurs à se défaire totalement ou partiellement de leur portefeuille de titres. Ils anticipent une baisse de la rentabilité des entreprises et des dividendes distribués.

- Pour le HCP l’inflation au Maroc n’est ni monétaire ni importée. Elle est avant tout alimentaire et s’explique par l’inélasticité de l’offre des produits agricoles en raison notamment du caractère de plus en plus structurel de la sécheresse. Dans ces conditions ce n’est pas la demande qu’il faut chercher à réduire, mais c’est plutôt la production agricole qu’il faut booster par la mécanisation (élever le rendement), comme il faut la réorienter vers le marché local (cibler avant tout les besoins internes)

- Pour le grand public, ce sont les pratiques spéculatives et les irrégularités qui entachent le processus de distribution qui causent la hausse des prix. Il est difficile d’imaginer que les experts de BAM pensent que le relèvement du taux directeur est à 100% efficace. Ils n’ignorent certainement pas, non plus, que la politique de rigueur monétaire pourrait ralentir la croissance économique et accroître le chômage alors que le gouvernement table sur une croissance plus élevée, de l’ordre de 4%, notamment pour stimuler l’emploi. Mais, à travers les points de presse de son gouverneur, on perçoit que BAM compte sur la mise en place par le gouvernement de mesures d’accompagnement opérées dans la sphère réelle. Bloquer certains prix, limiter ou interdire l’exportation des produits alimentaires, inciter les industriels et les distributeurs à réduire leurs marges, appliquer une fiscalité différenciée, ..., sont des mesures qui pourraient contribuer à juguler l’inflation ou, au moins, à amortir ses efets.

Viser le recul de la demande par le renchérissement du coût du crédit n’est pas dénué de sens. Les ménages peuvent mieux organiser leurs dépenses, opter pour une consommation plus «intelligente», se départir, en cette période de crise, de l’artificiel et des besoins de démonstration. Quant aux entreprises, les possibilités d’économies ne manquent pas. En premier lieu la rationalisation de la gestion par un suivi rigoureux des dépenses, par l’externalisation de certaines tâches, par le réinvestissement des bénéfices (augmenter la part de l’autofinancement), par un choix plus judicieux des projets d’investissement, ... En ce qui concerne la demande publique, avec une meilleure gouvernance et l’optimisation des choix budgétaires, l’Etat pourrait parfaire la rentabilité sociale des dépenses publiques. Nul doute que ces tendances, si elles se réalisaient, amélioreraient à court et moyen terme l’efficience globale de l’économie nationale.

Stabilité des prix
D’un autre côté, BAM ne peut fuir ses responsabilités et assister les bras croisés à l’implantation de l’inflation alors qu’elle la charge de la défense de la stabilité des prix. Pour des considérations macroéconomiques, financières et d’ouverture sur l’étranger, elle ne peut non plus maintenir le TD à un niveau bas alors qu’il augmente un peu partout dans le monde. On appelle «capitaux baladeurs» les capitaux qui sillonnent le monde à l’affût des occasions de rentabilité. Ils se positionnent sur les places financières où les taux d’intérêt sont élevés et les évacuent dès l’apparition de meilleures opportunités de gain ailleurs.

Jeux politiciens
L’augmentation des taux d’intérêt au Maroc, non seulement lui évite un départ massif des capitaux étrangers vers les pays où les taux ont augmenté (USA, Europe, ... ), mais pourrait rendre le Maroc plus attractif pour les placements étrangers à court et moyen terme (investissements indirects étrangers), une aubaine pour les réserves de change du pays. La bourse de Casablanca bénéficiera de cet afflux (hausse des cours boursiers) et le dirham, très demandé, verra son cours s’apprécier, d’où la baisse du coût en dirham des importations qui sont pour la plupart incompressibles (bonne nouvelle pour l’inflation) et de la valeur en monnaie nationale de la dette extérieure. Les exportations seraient moins pénalisées si le recul de l’inflation compensait la montée du dirham.

Lorsque l’inflation s’installe, s’amplifie et perdure, elle devient périlleuse. Elle menace la paix sociale et la stabilité politique du pays. Il s’avère alors urgent d’agir vite et à tous les niveaux institutionnels de responsabilité pour enrayer sa dynamique et circonscrire ses effets. Il faut donc saluer la décision de BAM de mettre à profit son indépendance du pouvoir politique et d’assumer ses responsabilités loin des jeux politiciens.

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