Interview de Bahija Simou, Directrice des Archives royales

Bahija Simou : "La marocanité du Sahara occidental et oriental est irréfutable"

Dans une interview exclusive, l’historienne marocaine remet les pendules à l’heure. Elle rappelle, documents à l’appui, la marocanité de vastes pans du Sahara, dont beaucoup sont aujourd’hui usurpés par l’Algérie.


Vous venez, début mars 2024, de réitérer une position que vous avez déjà à maintes reprises exprimé au cours de votre carrière académique, à savoir que le Sahara oriental est historiquement marocain. Sur quoi vous vous appuyez?
Il ne s’agit pas d’une prise de position polémique, mais d’une thèse scientifique étayée par la consultation de divers documents qui m’ont paru en tant qu’historienne établir d’une manière irréfutable la marocanité du Sahara occidental et oriental à travers l’Histoire. Ces documents m’ont paru éclairants pour mettre en lumière la manière dont le colonisateur français et espagnol ont usé pour amputer le Maroc d’un territoire qui lui revenait historiquement de plein droit. Au nombre de ces documents, nous citerons plusieurs textes, comme les textes de la Béïa prêtée par les tribus sahraouies ainsi que les dahirs de nomination des caïds et pachas dans les régions sahraouies, les textes sur l’organisation des expéditions militaires et la levée de l’impôt, les textes concernant la médiation des Sultans dans le cas de conflits entre les tribus concernées, les documents rappelant la contribution de ces tribus dans la mise sur pied de l’armée marocaine… Tous ces documents illustrent la souveraineté marocaine sur les territoires en question.

Beaucoup d’Algériens vous ont clairement dans le viseur depuis la première fois où vous avez évoqué la marocanité historique du Sahara oriental. Cela vous émeut-il?
Le rôle des historiens est de rappeler les vérités historiques de façon objective sans parti pris. A partir du moment que notre démarche se fonde scientifiquement sur des preuves historiques, peu importe les réactions partisanes. La vérité historique ne se cache pas avec un tamis.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le fond documentaire dont vous disposez aux Archives royales et sur la manière dont vous essayez justement d’établir cette “vérité historique” à laquelle vous faites référence?
Notre rôle se résume dans les quatre «C» des verbes collecter, classer, conserver et communiquer. Certes, l’Institution des Archives royales que j’ai l’honneur de diriger est un organisme de conservation qui reçoit des organismes producteurs des documents, des versements ordinaires, comme elle reçoit des versements extraordinaires des anciennes familles makhzen iennes, des zaouïas et des particuliers ayant en leur possession quelques fonds privés. Aussi, pour enrichir les fonds conservés à la DAR (Direction des Archives royales), nous avons signé plusieurs accords avec des Institutions similaires dans les pays avec lesquels nous partageons une histoire, tels que la France, l’Italie, le Portugal et d’autres pays arabes comme les Émirats arabes unis, le Sultanat d’Oman. Quant au deuxième “C”, classer les archives, il constitue peut-être l’étape la plus ardue, puisqu’il s’agit de respecter le plan de classement élaboré au préalable et de veiller sur la description scientifique des documents selon les normes archivistiques internationales.

Le troisième “C”, concerne la conservation, dans laquelle nous recourons aux méthodes modernes de préservation des documents. Il ne sert à rien, enfin, de collecter, classer et conserver si le produit de cette richesse n’atteint pas le public. C’est ici que le quatrième “C” s’impose, communiquer. C’est en répondant aux Hautes orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, que la DAR s’inscrit dans la démocratisation du savoir et veille sur le rapprochement de la connaissance du citoyen. C’est dans ce sens, qu’elle a publié des recueils périodiques de documents intitulés Al-Wathaeq ainsi que plusieurs ouvrages qui traitent des questions importantes quant à la société et à l’Etat marocains.

Nous nous contentons ici de citer «La Béïa, un pacte permanent entre le Roi et le peuple», ouvrage publié en 2011, année de grand débat politique, venu à point nommé pour mieux expliquer la portée de la Béïa. Le deuxième, intitulé «Le Sahara marocain à travers les Archives Royales», paru en 2012, s’attèle, documents historiques à l’appui, à argumenter la souveraineté marocaine sur les provinces sahariennes du Royaume. Le troisième, consacré aux “Relations maroco-françaises, une histoire pluriséculaire”, publié en 2015, montre l’ancienneté de l’état marocain, sa pérennité, son ouverture et ses particularités. Ces trois ouvrages ont eu un grand écho au sein des milieux scientifique et politique aussi bien au Maroc qu’à l’étranger.


N’est-ce pas, dans le fond aussi, la vocation d’une autre institution nationale ayant pignon sur rue, à savoir les Archives du Maroc?
Même si la Direction des Archives royales et les Archives nationales gèrent des types de fonds différents, ils ont, en effet, à la base la même vocation, celle de préserver la mémoire écrite. Néanmoins, ce sont les fonds conservés dans chaque institution qui marquent la différence. Les Archives royales sont l’ensemble des documents produits ou reçus par les Sultans et Rois du Maroc, les membres de la famille royale et les personnes physiques et morales dans l’exercice de leur activité auprès de l’Institution royale, indépendamment de la date, de la forme et du support de ces documents.

Ils sont destinés de par leur caractère définitif à être conservés à la Direction des Archives royales. La conservation de ces documents, leur valorisation et leur éventuelle communication sont entreprises pour les besoins de la justification des droits, de la préservation de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale et de la sauvegarde du patrimoine. Elles répondent aussi aux besoins de la recherche scientifique et historique. Les Archives royales sont le produit de 14 siècles d’histoire. Elles contiennent des textes de Béïâ, des Dahirs, des correspondances, des traités conclus entre le Maroc et les autres pays, des discours royaux, des documents iconographiques, numismatiques, philatéliques et picturaux… Pour ce qui est des Archives nationales, cette institution gère un autre type de fonds, celui des archives “définitives” provenant des services de l’Etat et des Collectivités locales.


Bahija Simou entre Latifa Guendouz et Abdelkrim Bennani respectivement secrétaire
générrale et président de l’Association Ribat Al-Fath. Rabat, le 07 mars 2024.


Quand vous travaillez, justement par exemple sur un sujet comme le Sahara oriental, comment vous faites pour mobiliser à la fois vos compétences d’archiviste et d’historienne?
Le travail de l’archiviste est bien déterminé en fonction de règles scientifiques et de procédés rationnels visant à faciliter tant la conservation des documents que le travail des chercheurs. Quant à ma responsabilité en tant que Directrice des Archives royales, je suis au nombre des gardiens de la mémoire, médiateur en valorisant les archives et en les communiquant, je contribue à la transmission et à la diffusion des connaissances, et fait vivre ainsi cette mémoire. L’archiviste doit connaître le passé, maîtriser le présent et préparer l’avenir: car les documents d’aujourd’hui sont les matériaux de l’Histoire de demain. C’est en réponse aux hautes orientations de Sa Majesté le Roi, visant à mettre le document à la disposition des chercheurs et à accroître plus encore la démocratisation du savoir, que la Direction des Archives royales a connu plusieurs réformes et a entamé plusieurs publications.

Quant à l’historien, il a la responsabilité dans ses travaux de recherche d’analyser le document en adoptant une méthodologie scientifique. Il effectue une lecture des événements et faits passés. Dans ce sens, le document d’archive est la meilleure preuve d’appréciation d’un épisode historique car il est le meilleur témoignage de son temps. Néanmoins, il faut le questionner en le plaçant dans son contexte et en le recoupant avec d’autres documents pour ne pas l’utiliser comme une matière isolée qui risquerait d’apporter un éclairage erroné sur une période donnée. Donc l’historien a pour mission d’exploiter les documents qui sont mis à sa disposition par l’archiviste, en ayant toujours un oeil critique et une démarche d’analyse précautionneuse.

Que faudrait-il selon vous pour que le Marocain s’identifie davantage à son histoire?
L’histoire nous éclaire toujours sur le parcours de notre devenir et ouvre ainsi la voie à une meilleure compréhension du présent et permet même d’envisager l’avenir. Elle est le meilleur gage pour témoigner de notre authenticité et de nos valeurs. Elle nous apprend avant tout le respect et l’humilité envers ceux qui nous ont précédés, car sans le regard que nous jetons sur leur vécu, nous serons perdus, déboussolés et sans repères identitaires. L’Histoire nous apprend aussi de relativiser tant de choses, ce qui génère davantage de tolérance, de compréhension et d’acceptation de l’autre. Croyez-moi, sans connaissance de l’Histoire il ne peut y avoir ni diplomatie ni échanges culturels, facteurs de paix et d’entente entre les peuples.

La jeunesse marocaine a de quoi être fière de l’histoire de son pays qui a participé à l’écriture de l’histoire arabo-musulmane ou même mondiale, et ce grâce à l’action éclairée de ses Sultans, Rois et autres personnages historiques. C’est cette Histoire imprégnée de valeurs d’ouverture, de paix, de tolérance qui fait le Maroc d’aujourd’hui et fonde des repères stables et durables pour notre jeunesse. A partir de ces repères, nos jeunes peuvent aller plus loin sans peur de s’égarer dans des voies qui sont étrangères à nos valeurs et principes. Je crois que la connaissance de notre Histoire est un besoin à combler, et mon souhait le plus ardent est de voir les efforts déployés actuellement pour la réforme de notre enseignement ne pas négliger cet.

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