Badr Ikken: "Notre centre de recherche résoudra les problématiques liées à la ville intelligente de demain"

Directeur général de l’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles

L’Institut de Recherche en Énergie Solaire et Énergies nouvelles (IRESEN) a lancé, vendredi 15 janvier 2021 à Benguerir, la construction d’un centre de recherche dédié aux thématiques des réseaux électrique intelligents. L’occasion pour Badr Ikken de nous révéler les objectifs escomptés de la création de ce centre dans la perspective de gagner le pari national d’augmenter la part des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique et d’offrir les conditions de développement de la mobilité électrique à travers des réseaux électriques intelligents.

Dans quel contexte envisagez-vous de lancer les travaux de construction d’un centre de recherche en réseaux intelligents ce vendredi 15 janvier 2021?
Dans le cadre de la stratégie énergétique nationale visant à honorer nos engagements environnementaux, nous avons plusieurs programmes qui ont été lancés, notamment le plan solaire, avec l’objectif d’atteindre 52% de l’énergie verte et des économies d’énergie de 20% à l’horizon 2030.

Il est nécessaire d’adapter les réseaux électriques conventionnels qui fonctionnent de manière unidirectionnelle, c’est-à-dire d’abord la production de l’électricité, son transport ensuite et sa consommation. L’intégration aujourd’hui des énergies renouvelables à plusieurs niveaux crée un certain défi pour les réseaux en raison de leur intermittence. Donc, l’implémentation des réseaux intelligents devient une nécessité.

Ces réseaux intelligents intègrent des solutions technologiques permettant également de réduire la consommation. Ce sont des modes de gestion multidirectionnelle qui atténuent la problématique de l’intermittence tout en permettant une meilleure efficience énergétique. Les réseaux intelligents s’appuient sur les technologies de l’information et de communication. Ils permettent l’optimisation de toute la chaîne, la production, la distribution et la consommation.

Lorsqu’on parle de réseaux intelligents, cela démarre déjà au niveau de la maison à travers des solutions intelligentes de domotiques jusqu’au réseau de la ville en passant par le micro-réseau du quartier. Ils ont le mérite de permettre une adaptation aux besoins.

Si on prend le cas de l’éclairage, s’il y a encore une luminosité en fin de journée, le réseau va réduire automatiquement l’intensité de l’éclairage public, cela est possible même à l’intérieur des maisons. Cet exemple peut être transposé sur le chauffage et la climatisation mais aussi sur le secteur industriel. Cette communication bidirectionnelle permet donc une meilleure gestion de l’énergie.

Quels sont les objectifs escomptés de la création d’un tel centre de recherches de pointe?
Ce vendredi 15 janvier, il y aura une petite cérémonie et la présentation du projet en présence de nos différents partenaires dont le ministre en charge de l’Energie, l’Ambassadeur de la Corée du Sud et les autorités locales. Nous allons procéder au lancement des travaux de construction de ce centre, dont l’achèvement est prévu pour la fin de l’année 2021. A cette échéance, le centre sera entièrement équipé. Le centre de recherche est abrité au niveau de la plateforme Green & Smart Building Park développée par l’Université Mohammed VI Polytechnique et l’Institut de Recherche en Energie Solaire et Energies Nouvelles.

Ce centre de recherche appliquée et d’innovation sera composé de trois laboratoires avec des équipements de pointe: un laboratoire de modélisation, de simulation et d’optimisation des systèmes électriques qui sera capable de simuler l’optimisation des réseaux (micro-réseau ou un réseau d’un quartier); un laboratoire d’automatisation du contrôle de la qualité des réseaux électriques; et un laboratoire de micro-réseaux, de gestion des flux et d’analyse des réseaux, doté d’un émulateur électrique et d’un simulateur qui permet de modéliser des réseaux électriques de villes et de grandes villes même de la taille de Casablanca. Les trois laboratoires de recherche vont permettre de résoudre différentes problématiques liées à la ville intelligente et durable de demain.

C’est donc une vision anticipative?
Absolument. La mobilité électrique arrive à grands pas. Si on veut l’intégrer aux réseaux électriques, on doit développer d’une manière anticipative les meilleures stratégies de recharge avec des emplacements de bornes optimaux et les meilleures puissances de bornes à intégrer au réseau de distribution mais aussi avoir un réseau électrique intelligent qui s’adapte à l’intermittence des énergies renouvelables, aux changements tant de la production que de la consommation. Ces laboratoires vont permettre ainsi de développer des solutions technologiques adaptées à notre contexte national pour accompagner la stratégie de l’efficacité énergétique au niveau de nos villes et de nos quartiers. Les réseaux intelligents sont des solutions efficaces pour faire face aux enjeux énergétiques.

On avance qu’il s’agit d’un centre unique au monde. Est-ce vrai?
Effectivement. Pour simuler, tester et valider les réseaux, ce centre est unique à l’échelle internationale. Le village solaire, qui est pratiquement une petite ville, y est accolé. Il permet de tester les solutions simulées avec différents micro-réseaux ou de combiner la simulation et les tests à grandeur réelle. Ce centre de recherches vient compléter la plateforme Green & Smart Building Park dédiée à l’efficacité énergétique dans le bâtiment et répondre aux enjeux de la ville intelligente de demain.

On a déjà finalisé les laboratoires de l’écoconstruction et des matériaux durables. Aujourd’hui, nous allons apporter à cet édifice une autre brique, celle de la connectivité et des réseaux intelligents qui sont des outils clés de l’efficacité énergétique de tout réseau électrique. Ce centre s’inscrit dans cette dynamique de la recherche appliquée, du transfert technologique et de l’innovation dans ce secteur.

Qui sont les promoteurs de ce projet d’envergure?
Les porteurs de ce projet sont l’Institut de Recherche en Energie Solaire et Energies Nouvelles (IRESEN) ainsi que l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), avec un soutien du ministère en charge de l’Energie et un accompagnement technologique et un soutien financier de 8 millions de dollars du gouvernement coréen à travers l’agence coréenne de coopération internationale (KOICA). Nous sommes fiers de ce partenariat avec le gouvernement coréen, qui nous a déjà accompagnés pour la création d’un laboratoire de développement de cellules photovoltaïques et pour renforcer les capacités dans ce domaine.

Y aura-t-il des compétences marocaines pour diriger ce centre de recherche?
Nous avons beaucoup d’expertises dans le domaine du génie électrique. Nous allons consolider nos activités de recherche avec l’écosystème des chercheurs et ingénieurs d’IRESEN et de l’Université Mohammed VI Polytechnique.En même temps, pendant les premières années, il y aura un programme avec nos partenaires coréens notamment KIER et KCR qui va permettre de développer les compétences et l’expertise marocaines mais aussi la certification des composants électriques et électroniques.

En principe, la KOICA finance des projets de développement humain et de développement durable mais nous les avions sollicités pour agir en amont en accompagnant la mise en place d'infrastructures de recherche et d’innovation en vue de développer des solutions et répondre à des besoins propres au niveau national et même au niveau continental. Cet accompagnement coréen s’inscrit dans le cadre de la lutte contre les changements climatiques à travers le renforcement des capacités en matière d’efficience énergétique.

Avez-vous mesuré le gain en efficacité et en efficience énergétique des réseaux intelligents?
On peut avoir des solutions faciles à implémenter avec des gains de 15% à 50% de consommation d’énergie. D’ici à 2050, lorsque nos systèmes électriques et nos entreprises auront une empreinte carbone presque nulle, nous aurons, encore, à utiliser de l’électricité de source fossile. Pour cela, il est important d’optimiser la consommation de cette énergie pour baisser les concentrations de gaz à effet de serre.

Où en êtes-vous par rapport à la mobilité électrique?
La mobilité électrique implique plusieurs parties prenantes, dont des départements ministériels, notamment ceux en charge de l’Energie, de l’Industrie et de l’Equipement et du transport. Plusieurs travaux et initiatives sont en cours comme celle de l’exemplarité de l’Etat, la stratégie nationale de développement durable, mais aussi des programmes incluant la mobilité durable et électrique. Même au niveau de la CGEM, la commission économie verte a intégré la mobilité durable. Pour l’année 2021, ces différents acteurs vont oeuvrer ensemble pour préparer une feuille de route spécifique pour la mobilité électrique. Au niveau du ministère du Transport, il existe déjà une feuille de route de mobilité durable plus générale, mais maintenant on travaille sur une feuille de route spécifique de mobilité électrique.

Et l’IRESEN dans cette dynamique?
En ce qui concerne l’IRESEN, nous sommes actifs au niveau de trois paliers. Le premier concerne l’accompagnement des différentes études relatives à l’utilisation de la mobilité électrique pour accompagner la transition énergétique. Le deuxième est inhérent aux projets de recherche lancés depuis 2016 sur les défis de cette mobilité électrique et au couplage mobilité électrique et énergies renouvelables. Et, à ce propos, le nouveau centre de recherches va s’atteler sur l’impact des voitures électriques sur le réseau électrique. Le troisième palier est relatif au développement des infrastructures de recharge pour la mobilité électrique.

Nous avons plusieurs projets pilotes. Le premier est un corridor de Tanger à Agadir et d’Agadir à Tanger. Chaque 90 km, il y a des bornes de recharge au niveau des stations de service sur l’autoroute. Nous avons aussi des bornes au niveau de Benguerir, Rabat, Fès, Marrakech… Nous avons également développé des bornes de recharge marocaines de 7,5, 11 et 22 kw, qui seront commercialisées avant la fin de l’année.

Nous travaillons aussi, au niveau du Green Energy Park, sur la production de bornes rapides DC de 50, 60, 80, 100 et 120 kw qui pourront être déployées au niveau des stations-services. Les bornes de puissance moyenne pourront être installées au niveau des villes et les bornes lentes chez les particuliers. Nous travaillons aussi avec le ministère de l’Energie, l’ONEE, l’AMEE (l’Agence Marocaine pour l’Efficacité Energétique) afin de les accompagner dans le développement de stratégies d’infrastructures de recharge et leurs déploiements.

Lorsqu’on parle de mobilité électrique, au niveau international, il y a une baisse significative des coûts. Aujourd’hui, la mobilité électrique à deux roues a atteint la parité. Une moto électrique coûte le même prix voire moins cher qu’une moto avec moteur thermique.

Concernant le coût d’utilisation, un véhicule électrique revient cinq fois moins cher qu’un véhicule à moteur thermique. Dans le cas de la ville Marrakech où il y a plus de 120.000 cyclomoteurs en circulation, le fait d’y installer des ombrières solaires offrant une recharge gratuite ou à coût symbolique va stimuler l’intérêt pour les motos électriques. La start-up incubée au niveau de notre plateforme Green Energy Park va produire au courant des prochains mois des bornes de recharges de 7,5 à 22 kw et les bornes rapides, avant la fin de l’année.

Nous allons également, avec nos partenaires, encourager le développement de mobilier urbain innovant qui répondra aux besoins et aux défis de la ville Marocaine du futur en intégrant toutes ces solutions technologiques.


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