Entretien avec Bachir Edkhil, membre fondateur du Polisario

"J'ai créé le Polisario pour lutter contre la présence espagnole, et l'Algérie m'a jeté en prison"

Avant de devenir militant associatif, écrivain et poète, Bachir Edkhil était un vrai révolutionnaire dans les années 70. Il nous raconte dans cet entretien ses motivations lorsqu’il a créé, avec des camarades à lui, le front Polisario, et nous commente les derniers développements du dossier du Sahara marocain..

En tant que membre fondateur du Polisario, pourriez-vous revenir, pour nos lecteurs, sur les dessous de l’émergence du Polisario? Quelles ont été vos intentions et motivations de l’époque? Et comment ce mouvement a-t-il été récupéré pour défendre d’autres thèses sournoises?
Je vais vous parler du premier Polisario et pas de celui qu’on connaît actuellement. Nous avions créé ce mouvement pour lutter contre la présence espagnole au Sahara. On comptait plusieurs tendances de Sahraouis, notamment marocains, algériens et mauritaniens. Nous étions jeunes, on parlait avec le coeur et on était de grands révolutionnaires. Nous n’avions pas d’idéologie fondée sur la création d’un nouvel Etat.

Notre seul objectif était de chasser les Espagnols de ces terres et c’est pourquoi nous avions choisi comme nom du front, «Polisario», qui est une forme abrégée de l’espagnol «Frente Popular de Liberación de Saguía el Hamra y Río de Oro» (Front populaire de libération de la Sakia El Hamra et du Rio de Oro, Ndlr). Le nom «Sahara Occidental» n’est apparu qu’après l’interventionnisme algérien. Les militaires algériens ont récupéré ce mouvement et ont adopté une politique raciste et régionaliste. Ils ont mis à la tête du mouvement une fraction de personnes qui défendaient leurs intérêts et leur agenda.

Les opposants, comme moi, qui n’étaient pas contre le Maroc et qui défendaient des idéaux de libération colonialiste et une pleine citoyenneté, ont été jetés en prison. J’ai passé toute l’année de 1975 avec plusieurs de mes camarades dans une des différentes prisons que l’Algérie a bâties à l’époque pour nous museler. L’Algérie a réussi, au début, à vendre l’image selon laquelle le Polisario est le représentant unique de Sahraouis victimes de despotisme, le contexte de l’époque étant friand à ce type de thèses.

Mais, en vérité, le Polisario ou l’Algérie ont fait énormément de mal aux Sahraouis. Nous comptons plus de 600 disparus dans les camps de Tindouf et beaucoup d’opposants exécutés. Le Polisario n’est aujourd’hui qu’un fonds de commerce pour les militaires algériens. Et ça, la communauté internationale commence à en prendre de plus en plus conscience.

Les reconnaissances par la communauté internationale de la démarche marocaine pour mettre fin au conflit au Sahara se sont, en effet, accrues, notamment à travers la multiplication des ouvertures de consulats généraux dans les provinces du Sud. Comment analysez-vous cette situation?
L’ouverture des consulats à Laâyoune et à Dakhla est une reconnaissance officielle par les Etats et la communauté internationale après avoir pris connaissance des réels enjeux de ce conflit et les vraies motivations de ce mouvement séparatiste. Je rappelle que ce conflit date de l’époque de la guerre froide, où le monde était divisé en deux.

L’Algérie, profitant de de ce contexte géopolitique et de sa position parmi les leaders des pays du tiers-monde, a créé de toutes pièces ce conflit et a dévié le mouvement de ses principes fondateurs. Toutefois, depuis l’arrivée du Roi Mohammed VI, la diplomatie marocaine vis-à-vis de ce dossier a été très active, en expliquant la position marocaine et en vulgarisant et exposant de manière correcte et objective, preuves à l’appui, le véritable fond du problème.

Une diplomatie qui a pris également un nouveau visage depuis le retour du Maroc à l’Union Africaine. Notons que le Maroc a signé pas moins d’un millier d’accords de coopération avec les pays africains. C’est énorme. L’ouverture de consulats n’est donc que le résultat concret de cette diplomatie active qui se base sur des projets sur le terrain et un véritable pragmatisme politique.

Peut-on parler d’une déconfiture du mouvement séparatiste, qui perd de plus en plus de crédibilité auprès de ses rares soutiens? Des mouvements de protestation à Tindouf, le dernier blocage du passage d’El Guergarat, le SG de l’ONU qui a rapporté au Conseil de sécurité 53 violations par les milices du Polisario, ou encore la dernière déclaration de Manuel Valls où il critique vivement le mouvement et son implication dans le trafic d’armes, d’êtres humains et de drogues…
Effectivement, le Polisario se trouve dans une impasse réelle et ce depuis longtemps. Face à un monde qui change grâce à la globalisation et à la naissance de démocraties dans la région, les dirigeants du Polisario, appuyés par l’Algérie sont restés enfermés et limités dans leur optique, qui trouve ses origines dans l’époque révolue de la guerre froide. Ils n’ont pas pu évoluer. Ils n’admettent pas que leur proposition d’autodétermination ne tient pas. La dernière résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ne fait aucune mention de cette proposition.

Le Polisario brandit depuis 1981 la carte de la guerre et d’affrontements armés, alors qu’il ne dispose ni de moyens humains ni matériels pour mener ce dessein. La communauté internationale ne veut pas d’une guerre dans cette région très sensible, avec ce qui se passe au Sahel et en Libye, elle appelle à une solution pacifique et à la réconciliation.

Concernant le soutien qu’avait le Polisario, il est en train de s’effriter et il s’effondre comme un château de cartes surtout après les manoeuvres infantiles de ses milices au niveau du passage d’El Guergarat. Beaucoup de pays amis de l’ex-Union soviétique et qui faisaient partie de la sphère socialiste de l’époque ont changé leur position par rapport à ce conflit. Le meilleur exemple est celui des pays d’Amérique latine. On comptait 19 pays reconnaissant le Polisario, maintenant ils ne sont plus que 5. La sympathie qu’avait le Polisario a diminué énormément.

En Espagne, aussi bien l’Etat, que la sphère politique et les différentes ONG qui envoyaient des dons et de l’argent au Polisario ont changé radicalement de position, lorsqu’ils ont découvert les cas de détournements de ces aides et leur lien avec l’enrichissement ostentatoire des cadors et dirigeants de ce mouvement. Avec ses messages et slogans de guerre, qui sont plus médiatiques que réels, le Polisario actuel, dans une tentative désespérée d’apaiser les tensions à cause des exigences des jeunes du mouvement, commence à se détruire luimême.

D’ailleurs, sa dernière tentative à El Guergarat pour mobiliser les jeunes du mouvement et contenir leurs tensions s’est soldée par un échec humiliant, l’isolant et le discréditant davantage sur la scène internationale…
Effectivement, en refusant un plan de paix, le Polisario s’est isolé totalement et est en train de mourir. Pour El Guergarate, le dessein du Polisario s’est avéré un véritable fiasco. En portant les drapeaux et criant des slogans de guerre, le mouvement voulait donner du souffle à ses jeunes. Ils voulaient faire de la propagande à travers cette opération pour calmer les critiques des jeunes qui s’amplifient à l’encontre de la direction du mouvement. Ils cherchaient une certaine cohésion pour maintenir le statu quo dans les camps de Tindouf.

Mais ils ont été pris de court par l’intervention sage du Maroc. Ils voulaient pousser le Maroc à faire un mauvais pas, mais c’est le contraire qui s’est passé. Maintenant, ce qui m’inquiète le plus, c’est cette radicalisation qu’on observe auprès des jeunes du mouvement et on l’a vu lors de leurs attaques contre des Marocains qui manifestaient pacifiquement, le 28 novembre 2020, à la place de la République, à Paris.

La dernière résolution 2548 du Conseil de sécurité de l’ONU a pointé expressément le rôle de l’Algérie dans ce conflit. L’Algérie a été citée pas moins de 5 fois, alors que ce pays n’était pas du tout évoqué dans les résolutions antérieures à 2017. Quels sont les enjeux et la portée de cette position?
La dernière résolution 2548 du Conseil de sécurité de l’ONU pointe du doigt l’Algérie, qui est nommée comme l’une des principales parties de ce conflit. Même les Algériens commencent à le reconnaitre, arguant qu’ils ne font que défendre leurs positions stratégiques dans cette affaire. Mais on connaît bien les réelles motivations des Algériens, pour lesquels ce conflit est devenu une patate chaude et ils ne savent plus quoi en faire et comment la gérer.

Ils sont également en mauvaise passe à cause de la recrudescence des tensions intérieures et les manifestations du peuple algérien à travers le Hirak qui, heureusement pour le gouvernement algérien, a été mis en veilleuse «grâce» au Covid-19. L’Algérie n’a pas encore eu l’occasion d’opérer une transition démocratique. Cette transition sera, selon moi, la fin de l’hégémonie du pouvoir militaire et sonnera le début d’une solution pacifique définitive où le Maroc et l’Algérie se poseront dans la même table.

Est-ce que le plan d’autonomie proposé par le Maroc est la seule solution réaliste et pragmatique pour mettre fin à ce conflit?
Il s’agit aujourd’hui de trouver une solution qui garantisse la paix pour tout le monde, car au final nous sommes tous perdants à cause de ce conflit. En s’entêtant à refuser la paix, l’Algérie bloque la concrétisation du Grand Maghreb arabo-amazigh qui permettra un énorme développement régional. Aujourd’hui, le plan d’autonomie proposé par le Maroc est, à mon sens, la solution la plus pragmatique, la plus correcte et la plus convaincante.

Plusieurs conflits régionaux ont été résolus grâce à l’autonomie, que ce soit en Espagne avec les Basques et les îles Canaries, en France avec les Corses ou encore au Royaume-Uni. Je reste persuadé que ce dossier sera clôturé d’ici 3 ou 4 ans. On devra entamer de sérieuses négociations de paix pour arriver à une solution définitive. Et tous les éléments tendent vers une fin certaine de ce conflit d’ici 4 ans.