Azizou Chehou : "Les migrants déportés par l’Algérie sont victimes de racisme"


Les déportations de migrants auxquelles ont procédé les autorités algériennes vers le Niger à partir de la deuxième dizaine de février 2023 n’ont pas manqué de faire réagir la société civile nigérienne, surtout que celle-ci y voit une dimension éminemment raciste.

Vous avez dénoncé, dans un communiqué en date du 14 février 2023, l’augmentation du nombre de migrants déportés par l’Algérie vers le Niger. Pouvez-vous nous en dire plus?
Effectivement, nos lanceurs d’alerte basés au niveau de la frontière algéro-nigérienne ont établi cette augmentation à partir des trois opérations de déportation organisées par les autorités algériennes dans les nuits du 10, du 12 et du 14 février 2023. En se basant sur le recensement que nous avons fait, nous en sommes d’ores et déjà arrivés à plus de 1.000 migrants déportés en cinq jours seulement, mais déjà depuis le tournant de l’année, ce sont, d’après nos estimations, 4.395 migrants qui ont été concernés. Si les autorités algériennes continuent sur cette lancée, elles devraient dépasser le chifre de l’année 2022, au cours de laquelle un total d’au moins 24.250 migrants avaient été déportés.

Qu’est-ce qui explique selon vous ce tour de vis?
Vous donner une raison précise serait difficile, mais il me semble que c’est avant tout une conséquence directe des pressions que subissent les pays africains de transit vers l’Europe, dont d’ailleurs le Maroc. Il y a un effet de cascade manifeste, qui finit par se répercuter sur le sort des migrants tout au long des routes qu’ils empruntent, en passant donc par l’Algérie et le Niger.

Quid du racisme? Beaucoup de témoignages, y compris d’ailleurs un certain nombre recueillis par Alarme Phone Sahara elle-même, le mettent en exergue, étant donné que la majorité des migrants concernés semblent être subsahariens…
C’est un indéniable qu’il y a une part de racisme dans ce que subissent les migrants déportés par l’Algérie. Un grand nombre de migrants nous ont effectivement rapporté qu’ils ont fait l’objet d’agissements racistes, qu’ils sont par exemple poursuivis à coups de pierre par les enfants dans la rue en se faisant abreuver d’insulter. Et du côté des autorités, il y a, souvent, les contrôles au faciès; c’est de la sorte que d’ailleurs beaucoup sont arrêtés avant d’être déportés.

Vous dénoncez aussi le caractère massif des déportations…
C’est en effet contraire à la législation internationale, et notamment la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, que l’Algérie a pourtant ratifiée (en mars 1987, ndlr). Mais il y a pire: les déportations sont effectuées à des heures indues.

En plein milieu de la nuit, on abandonne littéralement les migrants dans le désert, et là l’armée algérienne, qui mène les opérations de déportations, procède à tirs de sommation pour effrayer les migrants et les décourager de reprendre le chemin de l’Algérie. Les mieux lotis sont les migrants nigériens, puisque dans le cadre d’un accord informel passé en 2014 avec le Niger, l’armée algérienne est autorisée à se rendre jusqu’au village d’Assamaka, en plein territoire nigérien, pour les déporter.

En revanche, les autres doivent marcher une quinzaine de kilomètres, avec, vous pouvez l’imaginer, dans le lot, des personnes en situation de handicap, des malades, des femmes enceintes, des enfants. Sans compter qu’en amont, beaucoup de familles se retrouvent séparées. Et plus malheureux encore, les organisations internationales comme le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) manquent de moyens au Niger et ne sont pas en mesure de faire un bon suivi de la situation et signaler ce qu’il y a lieu de l’être.

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