Aziz Alghashian : "On est un peu en train de revenir à l’ordre qui préexistait au Printemps arabe"


Interview de Aziz Alghashian, chercheur saoudien


Spécialiste des relations internationales de l’Arabie saoudite, Aziz Alghashian, qui est lui-même un ressortissant du pays du Golfe, revient pour Maroc Hebdo sur les tentatives saoudiennes de réadmettre la Syrie à la Ligue arabe, tout en posant la question dans un cadre régional élargi.

Alors qu’il y a quelques mois encore elle y paraissait totalement opposée, l’Arabie saoudite est aujourd’hui à l’initiative, avec plusieurs autres pays de la région, d’un mouvement pour réadmettre la Syrie à la Ligue arabe. Que s’est-il passé exactement pour que l’on en arrive à un tel revirement?
Je suis avant tout un chercheur; j’observe, comme vous, ces développements, et je ne suis pas en mesure de vous répondre de façon tranchée, car je ne suis tout simplement pas dans le secret des dieux. Mais il est, ceci dit, plusieurs évidences à relever. La plus importante sans doute, c’est que les décideurs saoudiens semblent avoir admis que pour que le Moyen-Orient puisse se développer, il fallait sinon faire la paix, du moins normaliser avec l’ennemi -et là, je fais également référence à ce qui s’est passé avec l’Iran et ce qui se passe actuellement avec les Houthis au Yémen. Mohammed ben Salmane, comme avez sans doute dû le suivre, parle depuis très longtemps du Moyen-Orient comme de la nouvelle Europe.

Avec l’instabilité qui demeurerait, cela ne peut absolument pas se faire. Bachar el-Assad, on ne va pas chercher à se voiler la face, est ce qu’il est; un boucher. Mais c’est lui qui a toujours le pouvoir, ce qui fait qu’on est au final obligés de traiter avec lui, et peut-être que cela pourra même servir à faire davantage pression sur lui au bénéfice du peuple syrien, pour qu’il ouvre le système et que l’on assiste à une véritable transition dans le pays. Par ailleurs, je pense aussi qu’on est un peu en train de revenir à l’ordre qui préexistait au Printemps arabe et qui, on peut le dire, arrangeait plutôt bien les choses; en tout cas, par rapport à ce que j’avais souligné auparavant, c’est-à-dire les conditions d’une prospérité régionale. Et cela, c’est aussi une des autres évidences qui, pour moi, sautent aux yeux. Au cours des douze dernières années, nous n’avons malheureusement eu droit qu’au chaos et à la destruction de partout.

Pensez-vous que l’Iran ait également pu jouer un rôle, en se posant comme médiateur puisqu’il est le principal soutien régional du régime el-Assad?
Je ne le crois pas vraiment; je crois qu’avant tout l’Arabie saoudite avance selon son propre agenda. Que l’Iran soutienne el-Assad, c’est bien évidemment un fait établi, mais si vous voulez ma lecture personnelle de la chose, je vous dirais qu’il me semble que la diplomatie saoudienne ne raisonne plus en termes de sphère d’influence et qu’elle se dit qu’elle peut, même avec la présence iranienne ou en dépit d’elle si l’on veut, avoir également un rôle en Syrie. J’ai fait tout à l’heure référence à la période ayant précédé le Printemps arabe; eh bien, on en était justement déjà à une situation où aussi bien l’Arabie saoudite que l’Iran avaient leur porte d’entrée. Et pour l’anecdote, c’était Damas qui offrait ses bons offices lorsque les relations entre les deux pays se compliquaient.

Toujours est-il que pas tous les pays arabes semblent partager l’idée saoudienne d’une réadmission de la Syrie; on parle notamment de l’opposition de cinq pays arabes, à savoir l’Égypte, le Koweït, le Maroc, le Qatar et le Yémen…
J’ai effectivement lu cette information; mais le fait est que de tous les pays que vous venez de citer, y compris le Maroc, seul le Qatar a pris une position publique par le biais de son ministre des Affaires étrangères (Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani, ndlr). Et, pour être plus exact, moi j’appellerai davantage cela une posture; je pense que le Qatar a peur d’aller à l’encontre de la rue arabe qui continue effectivement d’appeler à la chute d’el-Assad et de son régime. Dans les coulisses, je crois que l’affaire est autre.


Croyez-vous que, comme l’avancent certains, le Qatar soit en train de négocier, pour notamment faire avancer son projet de pipeline passant par la Syrie qui était à un moment sur la table à la fin des années 2000?
Non je n’en ai pas l’impression; à ma connaissance, la question n’a pas été posée. Du moins, pas encore.

Il est un pays de la région qui doit sans doute aussi suivre de très près l’activisme de l’Arabie saoudite en faveur de la réadmission de la Syrie, c’est Israël. Pensez-vous qu’il soit en train d’agir dans les coulisses pour faire capoter le processus?
Au vu des positions exprimées par les autorités israéliennes à l’égard d’el-Assad, on peut croire que ce soit le cas. Mais Israël voit-il vraiment ce dernier comme l’ennemi qu’il faut abattre à tout prix? Moi je dirais que même s’il dit vouloir se protéger d’un encerclement par procuration de l’Iran, il agit avant tout pour des considérations de politique interne. Je crois que l’objectif de la classe politique israélienne, c’est de donner l’impression à la population israélienne qu’Israël est guetté de partout, et ce à des fins de mobilisation. C’est tout. Dans les faits, la frontière israélo-syrienne était, jusqu’à l’avènement du Printemps arabe, une des plus sûres du Moyen- Orient. Depuis la guerre du Golan, jamais Israël n’y a vraiment été menacé. Et pour revenir à l’Arabie saoudite, la seule contrainte qu’elle pose à Israël en échange d’une normalisation avec lui a trait à l’aboutissement de la cause palestinienne; elle ne pipe mot sur la restitution du Golan syrien. En quoi donc une réadmission de la Syrie va-t-elle vraiment porter atteinte aux intérêts d’Israël?

Vous venez d’évoquer la question de la normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël, dont on avait beaucoup parlé il y a deux ans à la fin de l’administration Trump. Est-elle toujours dans le pipe?
Elle l’a toujours été, et cela avant même Trump. Souvenez-vous du sommet arabe de Beyrouth en 2002, où c’est l’Arabie saoudite qui, par la voix de feu Abdallah, avait été derrière l’initiative de paix arabe. Et même cette initiative n’avait fait que formaliser un point de vue développé depuis fort longtemps par la diplomatie saoudienne quant à une reconnaissance d’Israël en échange d’une décolonisation de toutes les terres palestiniennes occupées, pour que les Palestiniens puissent établir leur État. Si cela advient, on pourra alors assister à une normalisation. Il faudra donc qu’Israël fasse des concessions; je ne vois pas d’autre voie. Au niveau du Moyen-Orient en tout cas, rien de ce qui se passe actuellement n’est dans son intérêt, il devra forcément changer de fusil d’épaule.

Quid des États-Unis? Ce que fait l’Arabie saoudite, n’est-ce pas un pied de nez envers eux, vu qu’ils n’ont surtout pas semblé goûter que ce soit la Chine qui a permis de rétablir ses relations avec l’Iran?
Que l’Arabie saoudite ne soit plus alignée sur la politique étrangère des États-Unis, c’est un fait indéniable. Maintenant, je crois qu’il y a une nuance à faire. D’un côté, il semble évident que la diplomatie saoudienne, et plus particulièrement ben Salmane, agisse selon les règles d’un monde devenu multipolaire, où Washington n’est plus la seule superpuissance mondiale.

Mais de l’autre côté, les Américains gardent quand même leur influence, et ce sans doute encore bien plus, et pour encore bien longtemps, que leurs vis-à-vis russes et chinois. L’Arabie saoudite n’ignore bien évidemment pas cela. Il faut donc s’attendre qu’elle maintienne une sorte de préférence pour les États-Unis, et dans les faits, c’est ce que moi je vois se réaliser.

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