Azeddine Ibrahimi : "on en apprend chaque jour sur le virus du covid-19"

Directeur du laboratoire de biotechnologie de la faculté de médecine et de pharmacie de Rabat

Une équipe de dixneuf chercheurs marocains comptant notamment un certain Saïd Amzazi, ministre de l’Education nationale dans le gouvernement Saâd Eddine El Othmani, est parvenu à séquencer le génome du SARS-CoV-2, le virus responsable du Covid-19. Azeddine Ibrahimi, qui a participé à l’étude, nous en dit plus.

Vous faites partie d’une équipe de dix-neuf chercheurs oeuvrant dans une demi-douzaine d’institutions de recherches nationales qui ont réalisé la première étude marocaine sur le SARS-CoV-2, le virus responsable du Covid-19. Qu’avez-vous appris?
Beaucoup de choses, mais je me dois d’abord de préciser le contexte de ma participation à cette recherche. Depuis plusieurs années, au laboratoire de biotechnologie de la faculté de médecine et de pharmacie de Rabat “MedBiotech” que moi-même je dirige, nous nous efforçons de comprendre au mieux comment les agents infectieux, comme par exemple justement le SARS-CoV-2, impactent le fonctionnement de notre organisme et notre santé, et plus précisément comment ils peuvent impacter la santé des Marocains, car nous savons que chacun de nous réagit différemment à ces agents infectieux selon ses prédispositions génétiques, et une population plus ou moins proche génétiquement comme celle du Maroc verra également, dans le même sens, sa réaction physiologique se manifester de façon relativement analogue eu égard à ces mêmes prédispositions.

Et c’est dans ce sens que nous avons par ailleurs entamé, en avril dernier, le projet “Genoma”, qui ambitionne de séquencer le génome des Marocains pour en saisir davantage les différentes subtilités génétiques. Notre objectif final est, ainsi, de pouvoir proposer à nos compatriotes une médecine qui soit personnalisée, où, comme on dit dans le jargon, on donne la bonne dose du bon médicament à la bonne personne au bon moment. C’est, actuellement, la nouvelle tendance en médecine, et elle a le mérite d’être beaucoup plus efficace que ce qu’on connaît traditionnellement. Mais j’en viens à votre question. Note principale trouvaille, si je puis dire, est que le SARSCoV- 2 a beaucoup muté depuis sa première apparition en Chine. On peut même désormais distinguer trois grands groupes, ou ce qu’on appelle scientifiquement des clades, du virus, dont notamment une clade aux Etats-Unis qui pourrait expliquer que le virus y soit particulièrement virulent. Mais ceci n’est, pour l’heure, qu’une hypothèse que nous avançons.

Est-ce que les mutations que vous avez trouvées pourraient expliquer les réactions différentes des uns et des autres face au virus?
Pas tout-à-fait, et je vous renverrai ici à une étude réalisée en Italie, plus précisément dans le village de Vò, qui est un village du Nord-Est du pays. La totalité des 3.000 personnes qui y vivent, et dont plusieurs ont été contaminées, ont été testées, et ce qui est ressorti est qu’aussi bien les personnes asymptomatiques que celles qui ne l’étaient pas étaient finalement porteuses du seul et même virus, et qu’en fait le facteur réellement déterminant c’est les prédispositions génétiques de tout un chacun dont je vous ai parlé.

Qu’est-ce qui rend le SARS-CoV-2 finalement si virulent, par rapport à d’autres virus, notamment le SARS-CoV-1 responsable du Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) et qui n’avait pas tué tant de monde que cela, en fin de compte?
C’est ce fait, justement, d’être une maladie silencieuse. En Islande par exemple, où beaucoup de tests ont été effectués, on a pu relever que jusqu’à 50% des malades auraient été totalement asymptomatiques. Et si l’on est asymptomatique et que l’on ne se pense pas malade, l’on risque plus facilement de transmettre la maladie aux autres. Et au plan strictement médical, l’on en apprend en fait chaque jour de plus en plus sur le virus. On se rend par exemple de plus en plus compte qu’il est susceptible de provoquer des thromboses fatales, c’est-à-dire de favoriser l’apparition de caillots de sang qui viendraient bloquer le système sanguin notamment au plan des poumons, où le risque d’embolie n’est pas négligeable. D’autres organes sans rapport avec la respiration peuvent également être atteints et connaître des défaillances dans leur fonctionnement du fait d’une atteinte au SARS-CoV-2.

Il y a eu ces dernières semaines, comme vous avez dû le voir, une controverse internationale sur l’origine du SARS-CoV-2, qui a carrément été qualifiée d’humaine le 16 avril dernier par le prix Nobel de médecine Luc Montagnier. Etes-vous en mesure, à partir de votre étude, de vous prononcer à ce propos?
C’est une controverse que j’ai bien sûr suivie de près, au vu du pedigree particulier du Pr Montagnier. Mais une chose est sûre aujourd’hui: le SARS-CoV-2 est un virus naturel à 100%, il partage 99% de son génome avec celui d’autres virus qu’on connaît déjà, et il y a assez d’éléments à la disposition de la communauté scientifique à l’heure actuelle pour pouvoir avancer avec assurance qu’il provient d’une chauve-souris qui l’a transmis à un animal tiers et de là à l’Homme. On est loin donc, ici, des scénarii d’une création en laboratoire.

Contrairement par exemple à la France, qui a beaucoup tergiversé à ce sujet, le Maroc a dès les premiers jours de la pandémie adopté le protocole recommandé par le médecin français Didier Raoult combinant l’hydroxychloroquine et l’azithromycine. A partir de votre étude, diriez-vous que c’était le bon choix à faire?
Le débat scientifique soulevé en France se comprend parfaitement, car il est connu que pour l’adoption d’un protocole de soins donné il faut suivre plusieurs étapes de validation au préalable, et cela n’a pas été fait car le temps imparti ne suffisait tout simplement pas. Ce qui ne veut pas dire que pour autant le protocole basé sur l’hydroxychloroquine et l’azithromycine soit mauvais. Il n’y avait, à vrai dire, pas vraiment de risque à prendre car c’est deux molécules qu’on connaît déjà bien. L’hydroxychloroquine est utilisée depuis belle lurette pour traiter le lupus et la polyarthrite rhumatoïde, et même des sujets sains qui se rendent dans des zones sujettes à la malaria, qui est la maladie pour laquelle elle a à la base été créée, le prennent. Et au final, les résultats parlent pour le ministère de la Santé, qui avait fait le choix de l’adopter: tout compte fait, on n’a pas tellement de cas sévères, et le nombre de décès enregistrés demeure minime.

Si l’on est aujourd’hui capable, depuis le Maroc, de comprendre le fonctionnement exact d’un virus comme le SARS-CoV-2, pourrions-nous pareillement pouvoir développer un vaccin au Royaume même?
Et pourquoi pas? Vous savez par exemple qu’au plan vétérinaire, le Maroc produit déjà des vaccins qui s’exportent dans le monde entier, notamment pour ce qui est des maladies de bovidés comme les moutons. Donc les compétences sont là. Il suffit juste de les encourager.

Saïd Amzazi, qui n’est autre que le ministre de l’Education nationale, fait partie de la liste des dix-neuf chercheurs ayant signé votre étude. Quelle a été sa participation exacte?
Sa maîtrise de l’immunologie nous a été précieuse à plus d’un titre. Ce que beaucoup oublient c’est qu’avant d’être ministre, c’est d’abord un scientifique de très grand renom.