L'autre visage de Ben Barka

Héros, victime ou espion des services secrets tchécoslovaques ?

Les mêmes services secrets qui détiennent de menus détails sur le moindre de ses déplacements personnels et “professionnels” et sur ses dépenses peuvent renseigner sur le lieu où est enterré le corps de Ben Barka. Logique, non ?

Ben Barka, espion? Qui l’aurait soupçonné? Lui qu’on présentait comme une victime innocente des services secrets marocains, français, américains voire même du Mossad israélien! Que de générations de Marocains ont quitté ce bas-monde avec la conviction que le principal opposant de feu Hassan II était un héros national qui aurait été enlevé puis tué pour le faire taire à jamais, et n’avait d’autre cause que celle de sa patrie. Que de livres, de films et des milliers d’articles ont été consacrés à cet opposant marocain enlevé le 29 octobre 1965 à Paris! Aujourd’hui, on cherche à ébranler les mêmes convictions d’antan par la publication, le 26 décembre 2021, des résultats des “recherches” de Jan Koura, historien tchèque, par The Observer, supplément dominical du journal britannique The Guardian.

L’information brûlante qui en ressort est que Mehdi Ben Barka travaillait pour le compte des services secrets tchécoslovaques (StB) pendant la guerre froide. Pour s’en persuader, Jan Koura dit avoir consulté les archives ouvertes de cette redoutable machine d’espionnage de l’époque, antenne des services de renseignements soviétiques KGB. Contacté par Maroc Hebdo (lire son interview), Jan Koura persiste et signe: Ben Barka était un “contact confidentiel” du StB et percevait en nature et en espèces la contrepartie de ses “services” quand bien même il n’existe ni reçus ni factures.

Ses dires confirment les révélations de Petr Zidek, journaliste et historien à Prague, en 2007. Pour ce dernier, aussi, pas de doute: l’icône “progressiste” du Tiers-Monde a bien été un agent de l’Est, sous le nom de code de “Cheikh”. Il aurait fourni des informations transmises ensuite au KGB, les puissants services secrets de l’Union soviétique. Espion ou pas, est-ce pour cela qu’on l’a liquidé? Forcément, non. Il représentait, à son époque, une menace pour la stabilité politique et sociale du Royaume du fait notamment de ses fréquentations et de ses relations avec les leaders du bloc de l’Est et des révolutionnaires du Tiers-Monde (Che Guevara, Fidel Castro, Gamal Abdel Nasser, Sekou Touré, Samora Machel…).

Pourquoi en parler maintenant? C’est une actualité qui ne peut passer inaperçue. Le nom de Ben Barka, à lui seul, est susceptible d’éveiller la curiosité du monde entier, tellement le mystère qui entourait les activités internationales de Ben Barka, son rapt et sa disparition dure à ce jour.

Même 57 ans après, l’affaire Ben Barka résiste au temps et à l’usure de la mémoire collective. C’est un pan obscur de l’histoire moderne du Maroc qui sera, à n’en pas douter, un jour ou l’autre éclairci. Car qui avait imaginé que de telles révélations seraient divulguées? Une autre interrogation s’impose d’elle-même: Le temps de ces révélations. Pourquoi le voile du “top secret” a été levé sur ces archives en Tchéquie et pas ailleurs, notamment en France, où il a été enlevé par des policiers français, aux Etats-Unis, en Israël ou au Maroc? Et puis, a-t-on tout révélé? Certainement pas.

Les mêmes services secrets qui détiennent de menus détails sur le moindre de ses déplacements personnels et “professionnels” et sur ses dépenses peuvent renseigner sur le lieu où est enterré le corps de Mehdi Ben Barka. Logique, non?! C’est l’information stratégique dans cette affaire. C’est ce que réclame sa famille depuis des décennies. Particulièrement son fils Bachir. Du moment que ces archives de Prague sont aujourd’hui accessibles au public, nos services de renseignement y ont certainement déjà eu accès. Pourquoi ne communique-t-on pas sur la véracité de ces documents, ne serait-ce que pour trancher s’il s’agit d’allégations atteignant à la mémoire de Mehdi Ben Barka ou de faits avérés? Car ses contacts avec la StB n’étaient sûrement pas ignorés par les services marocains ou français de l’époque en particulier.

Il va falloir un jour tourner la page Ben Barka, une fois pour toutes. Une partie de la vérité sur son assassinat a émergé à la surface. Notamment sur l’opération de son enlèvement. Mais de nombreuses péripéties de cette histoire rocambolesque sont restées opaques. De même que les activités et les rentrées d’argent de l’opposant qui lui permettaient de subsister, lui et sa famille, et de financer ses innombrables déplacements dans les pays du camp communiste ou socialiste et en Afrique, en sa qualité de leader de la gauche internationale à l’époque. Aujourd’hui, les dossiers des services secrets tchécoslovaques jettent, certes, le doute sur son indépendance et sur sa loyauté à son pays. Un doute qui hantera longtemps encore nos esprits.