AUTANT EN EMPORTE LA COVID-19

LES TERGIVERSATIONS DU GOUVERNEMENT EL OTHMANI

Les Marocains méritent d’être traités comme des citoyens à part entière; qu’ils soient considérés comme des électeurs qui choisissent librement leurs représentants et qui ont leur mot à dire sur la politique que doit suivre leur État.

Et c’est reparti pour un autre mois d’état d’urgence sanitaire! Le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, en a fait l’annonce, le mercredi 9 septembre 2020 sur Twitter, comme il en a pris l’habitude ces derniers mois dans la lignée de politiques d’autres pays tels notamment le président américain Donald Trump. Il ne s’est pas répandu en explications, la décision n’en méritant visiblement pas à ses yeux, mais on imagine que le cas échéant il aurait excipé de la situation épidémiologique actuelle, il est vrai guère rassurante -18.482 cas actifs et 1.427 décès en relation avec la pandémie de Covid-19 au moment où le conseil de gouvernement actait la nouvelle prolongation de l’état d’urgence sanitaire.

Le 6 septembre, le ministre de la Santé, Khalid Aït Taleb, prévenait ainsi, dans des déclarations répercutées par l’agence Maghreb arabe presse (MAP): “Nous risquons d’être submergés par le virus”. Un constat que, par ailleurs, faisait déjà le roi Mohammed VI le 20 août, dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple. “La dégradation de la situation sanitaire ne porte guère à l’optimisme,” regrettait-il.

Des mesures “drastiques”
Ce qui l’avait alors amené à avertir d’“un retour au confinement” au cas où “cette tendance haussière perdure”. Moins de trois semaines plus tard, voilà donc les autorités qui ont sauté le pas sinon sur l’ensemble du territoire, du moins à Casablanca.

La capitale économique fait ainsi l’objet, depuis ce 7 septembre, de mesures “drastiques”, comme M. Aït Taleb les a lui-même décrites, à savoir la fermeture de l’ensemble des issues de la préfecture qu’elle couvre et la soumission à autorisation du déplacement de et vers son territoire, en sus de l’adoption de l’enseignement à distance au niveau de tous les établissements scolaires, qu’ils soient primaires, collèges, lycées ou universités. Rien, en soi, de contestable: le 6 septembre toujours, M. Aït Taleb révélait que sur les 2.234 cas identifiés le jour même au Maroc, 42% l’avaient été dans la seule région de Casablanca. Pis, la métropole casablancaise concentrait, à elle seule, 45% des cas graves, à savoir 89 sur 201. On pourrait conjecturer et tantôt mettre cela sur le dos des citoyens, comme n’hésitent plus à le faire le gouvernement El Othmani et ses membres fin juillet, tantôt sur celui des autorités, pas assez promptes à faire appliquer la loi dans certaines zones, mais le fait est qu’il fallait faire quelque chose. Mais pourquoi être passé la veille seulement à l’action? Surtout dans le cas des écoles, où des milliers de parents s’apprêtaient le lendemain même à déposer leur progéniture pour la rentrée, prévue pourtant depuis près de quatre mois -c’est dès le 18 mai que le ministre de l’Éducation nationale, Saïd Amzazi, en avait donné la date exacte à la Chambre des représentants.

La défiance installée
De nombreux citoyens avaient ainsi déjà établi un programme de la journée où il n’était nullement prévu que leurs enfants restent étudier à domicile, d’autant plus qu’une partie d’entre eux avaient souscrit, dans les jours précédents, aux lourds frais de scolarités que les groupes scolaires privés, dans leur majorité, n’ont pas baissé d’un iota, en dépit du tassement général du pouvoir d’achat résultant de la pandémie.

Tout le monde a relevé à juste titre d’ailleurs que ces groupes scolaires ont profité des annonces faites par M. Amzazi et encaissé ainsi l’argent qui devait leur revenir pour une rentrée scolaire qui devait en principe se dérouler en présentiel, avant donc que le gouvernement ne vire sa cuti et choisisse finalement de prolonger pour quatorze jours supplémentaires -pour le moment- l’enseignement à distance. Difficile à prouver, mais la défiance semble, de fait, s’être désormais installée entre l’Exécutif et, globalement, le public, et pas seulement les parents d’élèves. On se demande d’ailleurs si l’étude récemment publiée par l’Institut marocain d’analyse des politiques (MIPA), qui avait établi qu’à fin juillet 77% des Marocains avaient été satisfaits par la gestion faite par le gouvernement de la pandémie depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, aboutirait à la même conclusion. La réponse serait sans doute, à l’évidence, un non catégorique.

Et cela ne découlerait sans doute pas seulement de la façon dont le confinement de Casablanca a été opéré, mais plus largement d’un management qui, en définitive, s’est fait péremtpoire de la pandémie, sans véritable concertation avec les différentes forces vives du pays; ce qui a d’ailleurs, à de nombreuses reprises, fait sortir de leurs gonds les partis politiques de l’opposition que sont le Parti authenticité et modernité (PAM), le Parti de l’Istiqlal (PI) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS) et même, plus timidement, le patronat -avant que, dans le cas de ce dernier, le roi Mohammed VI n’intervienne en sa faveur fin mai.

D’autant plus, cette fois, les résultats ne sont plus aussi probants, appelant à plus forte raison à une remise en question du processus de décision. Les autorités sontelles, ainsi, en mesure aujourd’hui de prétendre, au vu de la déconvenue actuelle non seulement sanitaire mais aussi économique et sociale découlant de la pandémie, savoir mieux que tout le monde, être les seules outillées pour établir un plan de sortie de crise? Le doute est largement permis, et cela ne vaut pas seulement pour le Maroc mais même pour les plus grandes puissances, elles-mêmes en difficulté à cause de la pandémie.

Remise en question
Il s’agit là, de fait, d’un événement inédit depuis au moins cent ans dans l’histoire humaine, et c’est avec la plus grande modestie qu’il faut l’approcher. Il faut le dire haut et fort: les Marocains méritent aujourd’hui d’être traités comme des citoyens à part entière, comme des adultes doués de raison, peu importe leur niveau de scolarité; qu’ils soient considérés comme des électeurs qui choisissent librement leurs représentants et qui, par conséquent, ont leur mot à dire sur la politique que doit suivre leur État. C’est à eux tous qu’appartient le Maroc et à nul autre. Il est parfaitement inacceptable qu’on continue aujourd’hui de retenir l’information, comme si une brochette d’hommes politiques et d’experts, quel qu’ait été leur niveau de compétence, étaient seuls en mesure de juger de sa pertinence, de savoir quoi en tirer.

Tout aussi contestables sont les communiqués de dernière minute tentant davantage de désarmer la population, de ne lui laisser nulle autre solution que de se résoudre à son sort, que de vraiment l’informer.

Et qu’on se le dise: si les Marocains n’avaient pas voulu, en leur âme et conscience et malgré les difficultés économiques qui sont les leurs, se plier à l’état d’urgence sanitaire, ils ne l’auraient pas fait. Jamais les forces de l’ordre ne réussiront, à elles seules, à décourager la population; il y a eu, quoi qu’on dise, un niveau de coopération exemplaire des citoyens, et ce partout dans le Royaume. Y a-t-il eu, ici et là, des infractions à l’état d’urgence sanitaire? Bien sûr que oui, et en très grand nombre, personne ne peut se mentir à ce propos. Mais il ne faut pas, pour autant, y voir une lame de fond; là n’est que l’écume des jours, car l’oeuvre collective, vue dans sa perspective entière, dit autre chose.

Une coopération exemplaire
Il ne serait, autrement, sain pour personne que la confiance ne soit plus de mise de la part des citoyens: qui voudrait alors demain, alors qu’un an environ seulement nous sépare désormais des prochaines élections législatives et communales, se presser aux urnes, et quelle légitimité auraient dès lors les institutions? Ceux-là qu’on exclut aujourd’hui ne sont-ils pas, en définitive, les mêmes qu’on appelle tous les cinq ans à voter? Car c’est là l’enjeu dont il est aujourd’hui, au fond, vraiment question; la pandémie n’étant, du reste, qu’une affaire de temps. Tout le monde garde ainsi en mémoire les débats qui émergèrent fin 2016, lorsque le Parti de la justice et du développement (PJD), dont le secrétaire général, M. El Othmani, occupe aujourd’hui le poste de Chef du gouvernement, choisit de centrer sa campagne électorale sur le “tahakkom”, mot intraduisible en français et que l’on peut définir, tel qu’il se présente dans la littérature islamiste, par la mainmise sur le jeu politique.

La chose avait, à l’époque, fait réagir jusqu’au Palais, après que le secrétaire général du PPS, Mohamed Nabil Benabdallah, l’ait utilisé dans une interview dans l’hebdomadaire Al-Ayyam pour décrire le projet du PAM, avant que l’ancien secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, Hamid Chabat, ne soit quelques mois plus tard repris, pour la même raison, par le ministère de l’Intérieur. N’est-ce pas, en fin de compte, ce vers quoi l’on pourrait basculer? Il faudra en tout cas à y faire attention, car il s’agit là, avant tout, d’une question de crédibilité...


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