Philippe Crevel : "L'augmentation des prix est provoquée non par des pénuries mais par une anticipation de pénuries"

INTERVIEW DE PHILIPPE CREVEL, ÉCONOMISTE

Fondateur de la société française d’études et de stratégies économiques Lorello Ecodata, Philippe Crevel estime que l’Europe a un rôle à jouer pour aider les pays d’Afrique du Nord, notamment, à relever les défis de la crise économique consécutive à l’invasion russe de l’Ukraine.

Cela fait plus d’un mois déjà que l’invasion russe de l’Ukraine a commencé. Comment vous voyez son impact économique sur la planète?
La guerre a créé un choc d’offre, un choc de prix, un choc d’anticipation. Pour le moment, on a de fortes augmentations des prix de l’énergie, des matières premières et des produits agricoles qui sont provoquées non pas par des pénuries, mais par une anticipation de pénuries. On craint pour demain et après-demain, et c’est pour cela que les marchés surréagissent avec ces augmentations, sachant qu’il y avait déjà des tensions qui préexistaient en sortie de crise sanitaire avec les plans de relance et la désorganisation de certains marchés. En plus, on a beaucoup de liquidités sur le marché financier du fait des politiques monétaires qui sont menées depuis maintenant plus de deux ans.

Mais valeur aujourd’hui, la Russie continue à livrer le gaz, l’énergie et les matières premières. Il peut y avoir un problème sur les produits agricoles en Ukraine pour des pays comme ceux du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Une partie des récoltes de l’année 2021 n’ont pas été distribuées. On estime qu’il s’agit de 30 à 40% des récoltes, ce qui fait que la menace porte essentiellement sur la seconde partie de l’année si la crise actuelle perdurait. Sur la croissance mondiale, il y a énormément d’incertitudes. Est-ce que le conflit va s’éterniser ou pas? Est-ce qu’il y a la porte de la négociation qui est ouverte? Si on continue d’être dans un schéma de montée aux extrêmes, les échanges internationaux se trouveraient affectés dans un premier temps et l’inflation augmenterait, ce qui ferait baisser la consommation et pourrait créer des tensions sociales dans un certain nombre de pays. On espérait une année 2022 plutôt bonne sur la croissance; on se retrouverait avec une croissance qui pourrait être amputée, à l’échelle mondiale, de deux points de PIB, avec des pays qui seraient plus touchés que d’autres. Mais tout n’est pas encore écrit, tout dépend du fil qu’on va avoir, et il faut espérer qu’on trouve une porte de sortie négociée la plus rapide possible pour la guerre en Ukraine.

Quand vous dites que des pays seraient plus touchés, vous pensez à quels pays exactement?
Les pays qui sont susceptibles d’être les plus touchés sont ceux qui dépendent des produits ukrainiens et ceux qui sont touchés par les mesures d’embargo prises à l’encontre de la Russie. Sur les produits agricoles, on sait très bien que ce sont essentiellement des pays émergents qui seront les plus touchés. On a parlé des pays du Moyen-Orient, on a également parlé de la Tunisie et de l’Algérie. Le Maroc pourrait l’être, mais moins parce qu’il dépend moins fortement des exportations ukrainiennes. D’autres pays pourraient être touchés sur les intrants. Le Brésil, en particulier, est un fort consommateur d’engrais en provenance d’Ukraine. Pour ce qui est de l’Europe, la situation est assez connue sur le pétrole et le gaz, avec des situations différentes entre les pays, l’Allemagne étant fortement dépendant du gaz, l’Italie également. La France l’est moins du fait de ses centrales nucléaires mais devrait être quand même touchée par la hausse globale des prix du pétrole et du gaz si on en restait à un prix qui tourne aujourd’hui autour de 110-120 dollars le baril.

Justement, vous pensez que les prix du pétrole et du gaz vont continuer d’augmenter, comme c’est le cas actuellement?
S’il y a un embargo total [à l’encontre du pétrole et du gaz russes], il y aura une envolée des prix dans un premier temps, avec des prix qui pourraient être de 200-250 dollars le baril. Après je dirais que ce ne serait pas forcément quelque chose qui serait pérenne car il y aurait une réallocation du marché. Si on n’achète plus de pétrole et de gaz à la Russie, ce qui est un peu l’objectif européen aujourd’hui, par définition la Russie va vendre à d’autres pays. Elle va vendre à la Chine, elle va vendre à des pays émergents qui achèteront moins par exemple à des pays au Moyen-Orient ou les États-Unis, et les Chinois demanderont évidemment un tarif privilégié. Bien sûr, cette réallocation du marché nécessitera du temps. Il y aura des tensions temporaires, et puis après une normalisation à un prix plus élevé qu’avant.

Comment vous voyez l’impact économique de la guerre en Ukraine en Afrique en particulier et notamment dans le Nord du continent?
Pour les pays africains et plus généralement les pays en voie de développement, je dirais qu’il y a un point qui est également à prendre en compte, qui est celui des conséquences en termes monétaires et de taux d’intérêt. Une inflation forte, telle qu’on la connaît aujourd’hui en Europe et aux États-Unis et qui avait d’ailleurs commencé avant la guerre, conduit les banques centrales à relever leurs taux. Les pays en voie de développement sont très sensibles aux effets de ces taux du fait d’un endettement qui est souvent en monnaie étrangère, ce qui peut renforcer l’effet de crise dans un grand nombre d’entre eux. On sait bien que le Printemps arabe était né à la fois d’une inflation, de problèmes sur les produits agricoles et également une hausse des taux qui avait été décidée aux États-Unis [dans le contexte de la crise financière de 2008].

Là dessus il y a un contexte qui peut être extrêmement dangereux au niveau social. L’Europe regarde cela évidemment avec attention par crainte d’une déstabilisation d’une région se trouvant à sa proximité, avec une population importante tant au niveau de l’Afrique du Nord que dans certains pays du Moyen- Orient. On constate un petit peu ces dernières années que l’Europe à la fois est très sensible au problème de l’immigration, avec parfois des réponses un peu brutales au cas par cas. Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que, tant sur la politique monétaire de taux que sur les échanges, l’Europe a un rôle à jouer pour que cet espace, qui fait partie de son espace économique au sens large du terme, ne soit pas déstabilisé socialement et économiquement parlant. Les mesures concrètes à prendre ne sont évidemment pas simples.

On peut imaginer que certains concurrents de l’Europe, comme la Chine ou dans une moindre mesure la Turquie, verraient d’un très bon oeil que les Européens ne fassent rien pour l’Afrique pour s’engouffrer davantage dans la brèche…
C’est vrai que la Chine rêve tout haut de mettre en place un système de financement mondial hors dollar et hors euro pour à la fois renforcer son influence et être plus indépendante, des États-Unis essentiellement. Après il faut voir qu’aujourd’hui le renminbi, la monnaie chinoise, c’est 2% des réserves mondiales. C’est marginal encore sur les échanges internationaux. On part de très, très loin. Les exportations mondiales restent majoritairement en dollars. Est-ce que cette crise peut changer le rapport de force? Je dirais que la Chine, pour le moment, est encore pénalisée par une structure financière qui reste fragile et incomplète.

Ils ont euxmêmes des problèmes, comme on l’a vu, au niveau immobilier. Les banques ne sont pas forcément extrêmement transparentes. La crise peut faire que certains États se disent que quand on travaille avec les États-Unis et avec l’Europe on peut faire l’objet de sanctions pour des raisons de politique intérieure ou dans le cas d’un conflit, et donc on pourrait “sécuriser” en se tournant vers la Chine.

Ou la Turquie, mais c’est la même chose. La Turquie a un manque à la fois de transparence et de masse critique. En plus, la politique de la Turquie n’est pas dans une ligne droite, contrairement à la Chine. Après, l’Inde aspire également à jouer un rôle en matière de financement. C’est une démocratie. C’est un pays qui a un potentiel économique extrêmement important. L’Inde pourrait donc également essayer de tirer profit de la situation actuelle, avec sa nature de non-aligné traditionnel, pour pouvoir un petit peu accroître sa sphère d’influence.

Avec la décision de certaines institutions financières russes de se tourner vers le CIPS, le “code SWIFT chinois”, suite à la décision occidentale de les faire sortir du code SWIFT original, ne risque-t-on pas tout de même à l’avenir de nous retrouver dans plusieurs systèmes financiers internationaux au lieu d’un seul?
La partition du monde entre deux ou trois systèmes qui ne communiqueraient pas ou qui communiqueraient peu et qui a été avancée, pour le moment on en est loin. Certains disent que la Chine va abandonner et ne soutiendra plus l’économie américaine, qu’elle n’achètera plus de bons du Trésor américain, qu’elle va imposer à ses clients de passer par son système d’échange d’informations bancaires.

Il ne faut pas oublier que la Chine dépend des exportations qu’elle fait aux États-Unis comme en Europe, qui sont les deux plus grands marchés mondiaux. Elle dépend également au niveau technologique, sur un certain nombre de points, encore des États-Unis et de l’Europe. Elle n’a pas encore d’autonomie et d’indépendance totale pour se permettre de couper les ponts. Il y a une étude qui a été publiée par le ministre de l’Économie chinois qui indiquait que pour le moment, sur les secteurs stratégiques, la Chine n’est pas encore au niveau américain en particulier dans l’aéronautique et l’informatique et au niveau financier. Donc oui, il y a des intentions et une volonté, mais ce n’est pas pour demain.

Que pensez-vous de la décision du président russe Vladimir Poutine d’imposer de se faire payer en rouble, la monnaie russe, pour les ventes de son pays de gaz et de pétrole?
D’un point de vue économique, c’est assez intéressant. Si on est forcé d’acheter du rouble, qui s’est aujourd’hui fortement dévalué, cela fera remonter la monnaie, ce qui permettra de lutter contre l’inflation et d’éviter d’avoir des taux d’intérêt très élevés en Russie. Je comprends bien l’intérêt pour les dirigeants russes d’aller vers cette position. Mais on est plus dans le symbole et dans le rapport de force. C’est de la rétorsion, in fine. J’aimerais bien savoir comment cela va s’organiser d’un point de vue pratique. Il faut aussi voir la nature des contrats. Il y aura des batailles juridiques importantes pour savoir s’il y a réellement possibilité dans les anciens contrats d’imposer le rouble comme monnaie de paiement.

Vous l’expliquez très bien, cela fait des décennies que l’Iran et la Corée du Nord font l’objet de sanctions, et pourtant les régimes en place ne bougent pas. Cela ne conduit-il pas à conclure qu’il y a loin d’une possibilité d’une chute de M. Poutine, comme le président américain Joe Biden en a publiquement formulé le voeu le 26 mars 2022 à Varsovie, et que les sanctions à l’encontre de la Russie pourraient finalement s’avérer inefficaces?
C’est extrêmement difficile d’apprécier les effets économiques des sanctions. Si on regarde dans le passé, un des plus grands blocus qui avaient été mis en place, c’est le blocus de Napoléon Ier contre l’Angleterre, le blocus continental. On ne peut pas dire que l’Angleterre ait péri; certains même pensent qu’elle s’est renforcée du blocus. C’est plutôt la France et les pays qui en étaient les vassaux à l’époque qui en ont été pénalisés. D’ailleurs, la Russie avait voulu s’affranchir du blocus et c’est pour cela que Napoléon en 1812 l’a envahie -mal lui en a pris, d’ailleurs.

Même si une partie des avoirs ont été gelés, la Russie bénéficie de fonds de réserve qui sont aux alentours de 300 à 500 milliards de dollars, ce qui permet de tenir un certain temps. Cette année va être un peu noire pour le PIB, mais si elle arrive à réallouer ses exportations de gaz vers d’autres clients, la résilience pourrait être réelle. Mettre à genou l’économie russe, comme l’a exprimé Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie français, cela peut prendre du temps. Les Russes seront embêtés sur l’investissement, les infrastructures ou encore les équipements pétroliers, parce qu’ils n’ont pas les moyens technologiques de les maintenir à niveau. Ce n’est pas une spécialité chinoise, ils ne vont pas forcément pouvoir trouver des équipements construits en Chine. Après les Russes sont des malins. Ils ont quand même réussi à plus ou moins contourner les embargos depuis 2014-2015 consécutive à leur annexion de la Crimée.

On fait davantage référence depuis le début de la Covid-19 à la souveraineté, à la nécessité de disposer d’économies plus autocentrées pour pouvoir pallier des chocs externes comme la guerre en Ukraine en constitue un. Cela va-t-il se traduire dans la réalité économique des années à venir?
Vous l’avez dit, la Covid-19 a déjà créé un choc, qui avait commencé avant, d’ailleurs. La Covid-19 a plutôt accentué les tendances. Il y avait une tendance à dire que la mondialisation n’offre plus autant d’avantages qu’auparavant, que cela détruit des emplois industriels et qu’il fallait relocaliser. La crise ukrainienne ne fait qu’amplifier ce phénomène. Je considère que c’est très dangereux. Le protectionnisme n’est qu’une forme déguisée du populisme et du nationalisme. Si les Américains et les Européens ferment les frontières, ils seraient les premiers punis et il y aurait notamment des conséquences en chaîne dans un très grand nombre de pays.

On a donc intérêt à ce que l’ensemble de l’économie mondiale ait une croissance plutôt ouverte, avec des échanges. Je suis plutôt favorable au maintien d’un libre-échange équilibré. Au nom de la transition énergétique, c’est mieux de le faire à proximité. Cela permettrait d’avoir un autre regard sur les coopérations qu’on peut avoir avec des pays qui nous sont proches à la fois culturellement et géographiquement. L’Europe a tout intérêt à ce que des pays comme le Maroc, la Tunisie et l’Égypte aient un taux de croissance élevé avec un niveau industriel important.