Attaf, la cartouche émoussée de la junte militaire


Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, accompagné de
Amar Belani, secrétaire général du ministère.


Sur la touche depuis plusieurs années, l’ancien chef de la diplomatie de la voisine de l’Est sous Liamine Zéroual et Abdelaziz Bouteflika signe son retour aux affaires dans un contexte où son désormais prédécesseur, Ramtane Lamamra, aurait payé ses ambitions présidentielles.

Cela faisait plusieurs semaines que dans les salons algérois on se passait la rumeur. Finalement, Ramtane Lamamra n’a bel et bien pas résisté au remaniement ministériel opéré le 18 mars 2023 par le président algérien, Abdelmadjid Tebboune. Chef de la diplomatie de la voisine de l’Est depuis juillet 2021, il a été remplacé par Ahmed Attaf. Un client qu’au 93, plateau des Anassers à Kouba, où siège le ministère des Affaires étrangères, on connaît bien: cadre du département, qu’il avait rejoint en 1975 après sa sortie de l’École nationale d’administration (ENA) d’Alger, il en avait occupé le maroquin au cours de la seconde moitié des années 1990 sous les présidences successives du général Liamine Zéroual et d’Abdelaziz Bouteflika. Il avait également été auparavant, de mars 1994 à janvier 1996, secrétaire d’État à la Coopération et aux Affaires maghrébines, après notamment plusieurs mandats d’ambassadeurs à Belgrade (1989- 1992) et New Delhi (1992-1994), et, plus tard, on le verra par ailleurs reprendre du service à Londres (2001-2004).

Mission permanente
Et à l’instar de M. Lamamra lui-même, sa figure reste étroitement liée à celle d’Ahmed Taleb Ibrahimi: l’emblématique ministre des Affaires étrangères du président Chadli Bendjedid l’avait, en 1984, ramené de la mission permanente de l’Algérie aux Nations unies, où il avait coup sur coup été secrétaire puis directeur adjoint des affaires stratégiques et du désarmement, pour prendre en charge la direction des affaires politiques internationales au sein de l’administration centrale. Toutefois, cela faisait plusieurs années qu’il était sur la touche. En cause, son ralliement à l’Avant-garde des libertés (AGL), le parti fondé en avril 2014 par Ali Benflis, ancien chef du gouvernement et surtout ennemi juré de M. Bouteflika depuis qu’il s’était présenté face lui à l’élection du 8 avril 2004 au lieu d’apporter son soutien et celui du Front de libération nationale (FLN), dont il occupait alors le poste de secrétaire général, à sa réélection.

Tribune officielle
Suite à cela, M. Attaf s’était vu exclure du Rassemblement national démocratique (RND), qu’il avait cofondé en février 1997 et qui constitue avec le FLN, tout justement, la vitrine partisane de la junte militaire (après sa défaite face à M. Bouteflika, dont ils ne voulaient initialement pas qu’il fasse plus d’un mandat au palais d’El-Mouradia, les généraux avaient fini par lâcher M. Benflis). Il va sans dire qu’ils n’étaient donc pas vraiment nombreux à imaginer l’homme d’Aïn Defla -il y a vu le jour en juillet 1953- revenir aux affaires, même si du fait de son pedigree son nom avait fini par se retrouver sur certaines bouches.

Dans les médias, c’était plutôt Amar Belani qu’on annonçait. Secrétaire général depuis septembre 2022 du ministère des Affaires étrangères, il donnait l’impression de remplir, pour la junte, toutes les cases, ou plutôt la seule et unique, qui est celle de l’anti-marocanisme: on rappellera qu’en septembre 2021, on lui avait créé sur mesure un poste d’“envoyé spécial chargé du Sahara occidental (sic) et des pays du Maghreb” dont la seule finalité a, en dernier ressort, été de lui offrir une tribune officielle pour s’attaquer au Royaume et à ses représentants (le fameux “Makhzen”, comme on aime si bien l’affubler de l’autre rive de l’oued Kiss). Mais il faut dire aussi que M. Belani reste, de l’avis de nombreux observateurs, très limité, pour ne pas dire “incompétent”, selon le mot d’une source diplomatique jointe par nos soins.

Dit-on malade et amoindri depuis de nombreuses années, il aura notamment fait un passage plus que quelconque à Bruxelles, où pendant plus de six ans (2014-2020) il avait représenté l’Algérie auprès de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Dans la capitale belge, on raconte encore que ses homologues marocains Menouar Alem, Ahmed Réda Chami et Ahmed Rahhou avaient trouvé un véritable boulevard pour faire avancer les dossiers du Maroc, à commencer par celui de l’intégrité territoriale, au sein des institutions du Vieux Continent. D’ailleurs, la junte se rendra finalement compte qu’il ne lui servait à rien en tant qu’envoyé spécial et mettra fin à l’expérience au bout de 370 jours seulement. Néanmoins, elle pourrait continuer de recourir à ses “dons” de moulin à parole aux Nations unies; en effet, on le dit en pole pour prendre la place de Nadir Larbaoui, dont le nom avait, soit dit en passant, également été cité comme potentiel nouveau ministre des Affaires étrangères.


Chevaux de bataille
Dans cette optique, M. Belani aurait à en découdre directement avec son vieil “ami” Omar Hilale, auquel il doit en fait en grande partie son retour sur les devants de la scène après son échec bruxellois: rappelons que sa nomination en tant qu’envoyé spécial avait fait suite à une tribune publiée dans le journal électronique “Algérie patriotique”, propriété de l’ancien chef d’état-major, Khaled Nezzar, où il avait traité de tous les noms (inénarrable ambassadeur, Pinocchio invétéré de la diplomatie makhzenienne, et on passe) le diplomate marocain basé à New York après qu’il a mis sur la table la question de la Kabylie.

Peut-être plus contenu dans son style, M. Attaf n’en reste pas moins lui aussi un grand contempteur du Maroc: il faut simplement se dire que si les frontières maroco-algériennes sont fermées, c’est suite notamment à un lobbying mené par ses propres soins, puisque bien avant l’attaque terroriste perpétrée le 24 août 1994 à l’hôtel Atlas Asni à Marrakech par des Algéro-Français, qui avait amené Rabat à imposer des visas aux ressortissants algériens (et sera finalement le casus belli invoqué), il cherchait déjà à convaincre le général Zéroual de passer à l’acte au prétexte de la lutte contre la contrebande.

De fait, il ne faudrait pas s’attendre à un changement de paradigme de la part de la diplomatie algérienne vis-à-vis du Maroc, et donc à une reprise des relations, coupées depuis août 2021. De même que l’Algérie devrait à l’évidence poursuivre sa politique pour, plus généralement, essayer de se replacer dans l’arène internationale, après les années d’indolence qui avaient fait suite à l’AVC qui avait touché en avril 2013 M. Bouteflika et lors desquelles le Maroc avait enregistré des succès décisifs quant au soutien à sa souveraineté sur son Sahara. A cet égard, une des priorités de M. Attaf devrait certainement être l’Afrique, qui compte le plus de pays disposant de consulats dans les provinces du Sud (vingt-et-un). Au tout début de sa carrière, le continent a d’ailleurs été un de ses principaux chevaux de bataille, dans la mesure où il avait été aux commandes de la division des affaires politiques de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) de 1977 à 1979. Mais M. Lamamra peut tout aussi bien en dire autant, et ce sur bien d’autres volets aussi.

Recycler ses mandarins
Pourquoi alors l’avoir limogé? N’apportait- il plus satisfaction? Selon différentes sources, dont la lettre d’information “Africa Intelligence”, les considérations prises en compte par M. Tebboune pour pousser la junte militaire à se débarrasser de lui ont davantage été personnelles et auraient eu manifestement trait aux ambitions alléguées de M. Lamamra de se présenter aux présidentielles prévues en 2024. Le président algérien aurait notamment eu vent de contacts établis par son désormais ex-ministre avec l’entourage du président français Emmanuel Macron pour obtenir son soutien. Et pour bien montrer qui était le chef à M. Lamamra, dont il avait pourtant été à l’origine du rappel à la tête du ministère des Affaires étrangères après que le mouvement de protestation du Hirak l’a vomi en tant qu’un des symboles de la Bouteflikie (M. Lamamra avait, auparavant, dirigé la diplomatie de septembre 2013 à mai 2017 ainsi qu’en que pendant 24 jours en mars-avril 2019), il aurait refusé de valider plusieurs noms d’ambassadeurs et de consuls qu’il avait proposé proposés pour le mouvement effectué le 26 février 2023.

La rupture en serait alors devenue définitive, au point que cela aurait été la raison pour laquelle M. Lamamra n’était plus réapparu publiquement, même lors du déplacement des 12 et 13 mars 2023 à Alger du vice-président de la commission européenne et haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell (c’est M. Belani qui, aux côtés de M. Tebboune, l’avait reçu). Certains assurent que c’est M. Lamamra qui aurait en fait démissionné. Au vu de l’inclination de la junte militaire à recycler ses mandarins, on peut toutefois bien l’imaginer encore assumer, dans un futur proche ou lointain, de nouvelles responsabilités, comme M. Attaf pourra sans doute lui-même en témoigner...

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