Sana Benbelli : "Les serveuses sont dans une situation subalterne et de dépendance aux hommes"


Pourquoi avoir choisi de vous intéresser aux serveuses de cafés dans les quartiers populaires de Casablanca?
Sana Benbelli: Je ne peux pas dire que c’était vraiment un choix. C’est un fait qui s’est imposé à moi suite à une expérience personnelle. En 2014, je fréquentais les cafés d’hommes régulièrement pour des raisons liées à mon travail à l’époque. Circulant entre deux villes, j’arrivais à la station de taxis vers 7 heures du matin et je cherchais le premier café pour prendre un petit-déjeuner. Tous les cafés à proximité étaient des cafés d’hommes.

Chaque matin, j’expérimentais le fait d’être une femme dans un café d’hommes, je sentais le rejet et je subissais le regard désapprobateur des hommes et parfois leurs remarques désobligeantes. Changer de cafés dans ce cas n’a pas introduit une modification du regard ou du comportement masculins, mais m’a permis de fréquenter des cafés ou le service était assuré par des femmes. Après les premières observations spontanées et les échanges réalisés avec les serveuses, j’ai décidé d’en faire un objet de recherche socio-anthropologique en focalisant sur les formes d’occupation des femmes d’un espace public urbain.

Comment avez-vous vécu votre rôle de chercheur et d’observatrice dans ces espaces presque exclusivement masculins? Avezvous été vous-même observée?
Depuis mes premières fréquentations des cafés, j’étais toujours observée. Étant une femme dans un café d’hommes, il y avait toujours un regard porté sur moi, s’opposant à la circulation de mon propre regard et empêchant toute forme d’observation visuelle. Cela empêchait également toute utilisation du carnet de terrain. Pour contourner cette situation, j’ai usé de l’ouïe pour rester attentive à ce qui se produisait autour de moi, la tête plongée dans mon smartphone ou la page de mots croisés dans un journal qui ont joué le rôle du carnet de terrain.


Bien évidemment, cette situation était provisoire, le temps que le regard des hommes, usagers des cafés, s’est habitué à ma présence, que je suis devenue partie intégrante du décor. Peu à peu, j’étais moins observée, mais en même temps, j’ai gagné en liberté d’observer. Ceci étant dit, je pense que dans un travail de terrain, le chercheur doit accepter d’être observé à un certain moment. Cela rentre dans une forme de réciprocité avec l’observé qui reste une source de données pour lui et qui a le rôle de renforcer le processus de création du lien de confiance entre l’enquêteur et l’enquêté.

Quels sont les rapports homme-femme qui se jouent dans ces espaces?
Principalement le rapport qui existe entre les femmes serveuses et les hommes (usagers, patrons et employés) dans les cafés est un rapport basé sur la relation de service. Cette relation fait que les femmes serveuses se trouvent dans une relation médiane entre les hommes (patrons et employés) auxquels elles ont un rapport hiérarchique et les hommes clients auxquels le service est destiné. Dans ce schéma, les femmes se trouvent dans une situation subalterne et de dépendance aux hommes aux cafés. Les premiers ont, sur elles, le pouvoir hiérarchique et de revenu, et les seconds ont le pouvoir de l’appréciation de service, une appréciation qui est soldée par l’octroi ou non du pourboire.

Les serveuses dans ce cas sont amenées, pour garder leur emploi et arrondir leur revenu par l’argent du pourboire, à bien assurer le service en répondant à la fois aux exigences de l’employeur et du client. Fournir un service satisfaisant dans un café, c’est d’abord offrir un service rapide, propre, en faisant attention au produit servi, mais également en personnalisant le service pour le client en lui accordant l’attention nécessaire, en lui rendant des services et échangeant de la parole et de l’écoute. Un client satisfait devient un client habitué qui, au-delà du pourboire laissé, peu accorder d’autres services à la serveuse (faciliter des démarches administratives, prêter de l’argent…) Cela n’empêche que d’autres rapports basés sur la violence et la séduction se produisent au sein des cafés.

Recueillis par Mohamed Amine MOUL EL KSOUR

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