Entretien avec l'artiste-peintre Mohamed Mourabiti

"J’ai l’impression que la culture et l’art ne sont pas une priorité pour le gouvernement"

A quelques kilomètres de Marrakech, à Tahannaout, l’artistepeintre Mohamed Mourabiti a posé ses valises en 1999 pour y installer la première résidence d’artistes au Maroc, Al Maqam. Le week-end dernier, Maroc Hebdo est parti à la rencontre de cet artiste aussi humble que discret. A bâtons rompus, Mourabiti revient sur ses débuts, son style artistique, ses projets, mais aussi sur le rôle que l’Etat doit jouer pour accompagner ce secteur.

Vous faites partie des artistes peintres marocains les plus sollicités au Maroc et à l’international. Certains vous définissent comme un artiste autodidacte, rêveur, porté sur la spiritualité, humble et très discret. Qui êtes-vous réellement? Veuillez nous raconter vos premiers débuts.
Je me définis tout simplement comme artiste peintre. Il y a 21 ans, je me suis installé à Tahannaout, où j’ai créé la première résidence d’artistes au Maroc, Al Maqam. Pourquoi Tahannaout? Parce que je nourris une incroyable nostalgie pour cette région, où je passais mes vacances scolaires lorsque j’étais enfant. Je suis natif de Marrakech, mais je m’étais installé à Casablanca pour y travailler. Mon premier job à Casablanca était courtier dans le secteur des stores pour le solaire. J’ai commencé avec un salaire de 1.250 dirhams. D’ailleurs, je conserve encore mes bulletins de paie. On ne doit jamais oublier d’où on vient. Ensuite, je suis devenu directeur. Mais un jour, j’ai décidé de démissionner.

A l’époque, je touchais 25.000 dirhams par mois, c’était en 1997. Je gagnais bien ma vie, mais je n’étais pas satisfait personnellement. Quelque chose me manquait. En parallèle de mes activités professionnelles, j’avais installé un petit atelier chez moi où j’exerçais ma passion qu’est la peinture. Je n’ai jamais envisagé un jour de devenir un artiste peintre. Pour moi, ce n’était pas légitime qu’une personne qui n’a pas fait les études nécessaires pour ça de se proclamer du jour au lendemain artiste-peintre. Mais le destin en a voulu autrement.

Comment le destin a-t-il alors changé le cours de votre vie?
Si je suis là aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à un ami et grand artiste de la troisième génération, Abdelhay Mellakh. C’était en 1999, il exposait aux côtés d’autres grands artistes peintres comme Ahmed El Hennaoui et Abdelkrim Ghattas au Club municipal de Casablanca (CMC), près de la place de la Ligue arabe. Il a tout fait pour me convaincre de venir exposer avec eux. Je n’y croyais pas. J’ai fini par exposer mes toiles et c’est bien parti.

A combien avez-vous vendu votre première toile?
La première toile que j’ai vendue lors de cette exposition était un 1x1 m. Je voulais la vendre à 3.000 dirhams, mais on m’a proposé 5.000 dirhams. Elle valait au moins le double, d’après ce qu’on m’avait dit. Vous savez je ne prêtais pas attention au prix et à l’argent. Ma première satisfaction personnelle était de peindre. Je n’ai jamais imaginé que je vendrais mes réalisations un jour. C’était une passion point barre. Cette exposition au CMC était le déclic. J’ai démissionné de mon poste de directeur et je me suis lancé. A partir de 1999, j’ai commencé à installer mon atelier à Tahannaout.

Vous avez vendu votre première toile à 5.000 dirhams. Qu’en est-il aujourd’hui?
A partir de 40.000 dirhams.

Comment définissez-vous votre style artistique?
Mon travail est semi-abstrait. Il n’est ni figuratif ni abstrait. Quand tu vois mon travail, tu aperçois une architecture, tu peux deviner de quoi il s’agit.

Qu’en est-il de vos inspirations?
Je m’inspire des Zaouïas, des confréries, des lieux sacrés, de la trace de l’Homme, du temps…

Votre dernier projet basé sur la calligraphie est puisé de cela?
Ce projet m’est très cher. Je suis encore en train de l’étudier, J’ai réalisé certaines toiles, mais j’y travaille toujours, j’efface, je reprends… Je ne suis pas encore arrivé aux réalisations que je conçoit. car normalement la calligraphie est un métier à part. Ce projet est inspiré de «Dala’il al-Khayrat », une célèbre collection de prières pour le prophète Muhammad, réalisée par l’Imam Al-Jazouli, un Marocain soufi chef de la tribu berbère des Guezoula.

D’où votre idée d’effectuer une résidence d’artiste à Fès?
Effectivement, je vais faire une résidence avec Abdellatif Aït Ben Abdellah, un grand passionné d’art et de patrimoine architectural, propriétaire de Dar Cherifa et de Dar Zellige. Nous allons effectuer un accrochage ce mois de décembre pour parler des contours du projet, avant de nous lancer dans une résidence en 2021.

Début des années 2000, vous avez lancé la première résidence d’artistes au Maroc. Al Maqam est venu répondre à un déficit en termes de structures artistiques au Maroc. Mis à part les initiatives individuelles ou du secteur privé, rares sont les actions étatiques dans ce sens…

Je vais parler un peu politique. J’ai l’impression que, malheureusement, la culture et l’art ne sont pas une priorité pour le gouvernement. Normalement, l’Etat doit suivre ce secteur et accompagner efficacement les artistes marocains, notamment sur le volet de la fiscalité et l’accompagnement. La seule chose que j’admets, certes, c’est qu’au niveau local les autorités te facilitent la tâche pour mener à bien tes projets.

Concernant les subventions accordées par le ministère de la Culture, c’est une autre paire de manche. C’est si compliqué et très particulier qu’on est découragé à préparer des dossiers de demande de subventions. Vous savez, je suis reconnu à l’international et je me considère un militant culturel, et je n’ai jamais demandé un dirham. A l’exception du jour où j’ai déjà soumis deux dossiers et qui n’ont d’ailleurs jamais abouti.