L’armée algérienne tue deux marocains au large de Saïdia

Fusillés de sang-froid


Entre deuil et quête de justice, le Maroc se retrouve une fois de plus confronté à la dure réalité des relations tumultueuses avec son voisin algérien. Le 29 août 2023, quatre Marocains à bord de jet-skis ont été pris pour cible par les garde-côtes de la voisine de l’Est près de Saïdia. Deux d’entre eux sont morts; la situation d’un troisième, retenu en captivité, demeure incertaine. Récit d’une horreur sans nom.

Sous un ciel cristallin parsemé de quelques rares nuages en forme d’édredon ainsi qu’un soleil implacable, une foule immense est réunie ce jeudi 31 août 2023 au cimetière de Sidi Hrazem, dans la localité de Beni Drar. Elle est venue dire adieu à Bilal Kissi, tué de sang froid deux jours plus tôt par des éléments de l’armée algérienne à la frontière entre le Maroc et l’Algérie. Chargées d’un chagrin lourd et clairement inconsolable, les lamentations empleignent les lieux. Les visages, eux, expriment tantôt une douleur profonde, tantôt une colère noire, en guise de seules expressions à même de témoigner de l’injustice profonde ressentie par toutes et tous. Mohammed Kissi, le seul survivant du drame, est également présent. C’est grâce à lui que l’on sait ce qui s’est exactement en ce triste 29 août 2023. Son récit, extrêmement poignant, n’a par la suite jamais été infirmé, y compris par le ministère de la Défense algérien lui-même, passé finalement aux aveux après plusieurs jours de silence.

L’incident tragique
Dedans, se dessine le tragique destin de Bilal Kissi et de son cousin Abdelali Mechouar. Ces deux jeunes hommes, l’un Franco-marocain et l’autre résidant légalement en France depuis 30 ans, ont vu leur périple joyeux se transformer en cauchemar lorsqu’ils ont croisé la route des garde-côtes algériens, après s’être égarés en mer. Depuis la pittoresque station balnéaire de Saïdia, ils ont embarqué sur leurs jet-skis, le coeur léger à l’idée de passer une journée agréable sur les flots. Mohamed Kissi, le frère aîné de Bilal, nous rapporte ces moments, la voix encore empreinte d’une violente émotion. Parmi eux se trouvait également Smaïl Snabé, un autre Franco-Marocain dont la journée ensoleillée a basculé dans l’horreur.

Sur un ton déchirant, Mohamed nous raconte comment Smaïl a été blessé et est à présent détenu en Algérie. Il nous décrit l’approche rapide du zodiac algérien de la gendarmerie. “On les voit arriver, ils nous foncent dedans“, nous raconte-il, en illustrant la rapidité avec laquelle les événements se sont déroulés. Il poursuit en relatant le moment décisif où son frère lui a fait un signe de la main, l’incitant à faire demi-tour. Une tentative désespérée pour échapper à la menace grandissante. Alors qu’il tentait de s’éloigner, une rafale de tirs a éclaté derrière lui. “Ça a commencé à rafaler derrière nous”, témoigne-t-il, en soulignant l’intensité des tirs qui ont suivi et qui ont causé une panne qui a paralysé son jet-ski en pleine mer. Heureusement, il a été récupéré plus tard par la marine marocaine. Mais si Mohammed Kissi a affirmé que malgré le fait que les passagers étaient manifestement désarmés et avaient tenté de communiquer, les forces algériennes avaient délibérément ouvert le feu.

L’Algérie reconnaît
D’ailleurs, ce n’est que cinq jours après que les autorités algériennes ont reconnu, dans un communiqué du 3 septembre 2023, l’usage d’armes à feu par leurs garde-côtes. Le ministère de la Défense algérien a rapporté que “la confrontation” a commencé lorsqu’une unité des garde-côtes a repéré trois jet-skis ayant «clandestinement franchi les eaux territoriales» algériennes le mardi à 18h47 GMT. Face au «refus d’obtempérer» et aux «manoeuvres dangereuses» entreprises par les passagers des jet-skis pour fuir, les forces ont initialement procédé à des «tirs de sommation». En voyant que leurs sommations restaient ignorées, elles ont ensuite ouvert le feu, parvenant à immobiliser l’un des jet-skis, tandis que les deux autres seraient parvenus à s’enfuir, explique la même source. L’Algérie a tenté de justifier ces crimes par une augmentation de l’activité des réseaux de narcotrafic et du crime organisé dans cette région frontalière, et accuse les individus impliqués d’»obstination». Le 3 septembre, jour de l’émission du communiqué officiel, les autorités algériennes ont rapporté la découverte du corps d’Abdelali Mchiouer, 40 ans, lors d’une patrouille de garde-côtes. Ce commerçant de Saint-Denis et père d’un enfant de 5 ans portait une trace de blessure par balle. Ses parents, anéantis, implorent les autorités algériennes, qui viennent donner, ce jeudi 07 septembre 2023,le feu vert pour le rapatriement du corps, aspirant à un adieu digne et apaisé.



Funérailles de Bilal Qissi. Benidrar, le 31 Août 2023.


Le silence du Maroc
Si Me Hakim Chergui, avocat de la famille, qui a éalement déposé une plainte à Paris pour assassinat aggravé, tentative d’assassinat aggravé, détournement de navire et non-assistance à personne en danger, nous affirme que “c’est la famille de la victime qui appelle à rapatrier le corps”, beaucoup déplorent le silence du gouvernement marocain. Mustapha Baïtas, le ministre délégué chargé des relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement, s’est abstenu de commenter l’affaire lors d’une conférence de presse hebdomadaire, jeudi 31 août 2023, insistant sur le fait que le pouvoir judiciaire est le seul habilité à gérer cette affaire. Ainsi, malgré les tensions diplomatiques palpables, exacerbées par la rupture des relations entre le Maroc et l’Algérie en 2021, le parquet d’Oujda a ordonné l’ouverture d’une enquête sur l’incident. Une initiative saluée, bien que Me Hakim Chergui nous a souligné que l’enquête pourrait rencontrer des limites substantielles, notamment en raison de l’impossibilité d’exercer une quelconque pression sur l’Algérie pour entreprendre une enquête parallèle.

En contraste net avec le silence du gouvernement, le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) a exprimé sa profonde condamnation de l’incident, mettant en relief l’usage inapproprié de la force réelle contre des individus non armés. L’organisation a appelé à un respect strict des normes internationales qui prônent l’assistance et le sauvetage en mer dans de telles circonstances critiques. Ils ont également attiré l’attention sur l’état préoccupant d’un des jeunes, actuellement en réanimation à Oujda. D’autre part, le sort du jeune Smaïl est également source de préoccupation, celui-ci ayant été condamné à dixhuit mois de prison en Algérie, une décision dont les motifs n’ont pas été clarifiés, selon la même source.

Dans ce contexte tendu, l’opposition politique marocaine n’a pas hésité à exprimer sa vive réprobation face à l’incident. Le Mouvement populaire (MP) a qualifié l’attaque de «flagrante», appelant à une réponse mesurée mais ferme à ce qu’il a qualifié d’acte de violence «froid et calculé». Mohamed Ouzzine, le secrétaire général du parti, a souligné que l’intervention militaire algérienne aurait dû se concentrer sur le sauvetage des individus en détresse plutôt que de constituer une menace pour leur vie.

Pour sa part, la France a confirmé le décès et l’arrestation des citoyens concernés, assurant un soutien constant aux familles touchées et facilitant la coopération avec les autorités marocaines et algériennes. Afin de clarifier les circonstances de cet évènement douloureux, le parquet de Paris a initié une enquête pour «homicide volontaire», parallèlement à celle menée au Maroc, confiant cette mission à la brigade criminelle de la police judiciaire de Paris.

Alors que la région orientale demeure en deuil, en colère et en tristesse, une réalité sombre et persistante refait surface, rappelant des épisodes tragiques antérieurs où des vies innocentes marocaines ont été fauchées par le système algérien. Malgré une politique de main tendue du Maroc, l’attitude réticente de l’Algérie, depuis la fermeture des frontières en 1994, semble n’engendrer que douleur et perte, affectant profondément des citoyens innocents de part et d’autre de la frontière.

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