L'armée algérienne en guerre contre les Touaregs: Un nettoyage ethnique qui ne dit pas son nom


Les victoires remportées par le Mouvement pour la libération de Tamanrasset et d’Adrar à l’encontre des militaires de la voisine de l’Est continue de faire réagir celle-ci, qui semble bien décidée à faire payer cher l’ensemble des communautés touaregs dont elle administre les territoires.

“C’est la première fois que je vois cela.” Bien que parlant avec une voix très calme qui semble naturellement la sienne, Sakis Tarnane est encore visiblement sous le choc des expulsions dont ont fait l’objet des centaines de Touaregs dans la nuit du 16 au 17 juin 2023 de la part de l’armée algérienne vers le Niger. Journaliste à la radio nigérienne Studio Kalangou, il a contribué à donner un large écho sur les réseaux sociaux à ces exactions sans précédent auxquelles se sont livrées les militaires de la voisine de l’Est, puisque si ces derniers s’illustrent depuis plusieurs années déjà par les déportations de masse qu’ils orchestrent à l’endroit des migrants subsahariens en situation irrégulière, jamais ils ne s’étaient jusquelà attaqués à des communautés touaregs. Il faut dire que celles-ci ont depuis des millénaires l’habitude de sillonner le large couloir saharo-sahélien administré aujourd’hui de façon conjointe par l’Algérie, le Mali et le Niger, ce qui fait qu’à leur indépendance ces trois pays ont généralement fermé les yeux sur leur transhumance et ne les ont jamais vraiment considérées comme des sans papiers lorsqu’ils se retrouvaient sur les territoires qu’ils revendiquent.

Blocus exercé désormais par Alger
Il arrive d’ailleurs même que pour faciliter leur libre circulation ils leur octroient chacun de sa part sa nationalité. Mais la débâcle que semble actuellement connaître, selon des sources concordantes, l’armée algérienne face à la montée en puissance des indépendantistes touaregs du Mouvement pour la libération de Tamanrasset et d’Adrar (lire n°1490, du 9 au 15 juin 2023) a, selon toute vraisemblance, fait changer de fusil d’épaule à Alger. “Ces populations appartiennent au groupe dit “Daoussahak”, qui est essentiellement présent dans le cercle de Ménaka, dans le Nord-Mali,” expose M. Tarnane. “D’après mes propres sources, ils ont fui l’organisation terroriste de Daech lorsque celle-ci a récemment envahi leurs territoires et se sont installés dans la wilaya algérienne d’In Guezzam, où tous ont pratiquement de la famille. Ils y ont même mis en place des villages qui portent les mêmes noms que ceux qu’ils occupaient auparavant.


Maintenant je ne saurais vous dire exactement pourquoi l’armée algérienne a pris après tant de temps l’initiative de les chasser, mais un officier nigérien avec qui j’ai été en contact m’a indiqué qu’ils se seraient rendus coupables de meurtres à l’égard de ressortissants algériens, et qu’on dénombrerait quatorze morts. Mais pour être sincère il m’a confié que les Algériens auraient précisé qu’il s’agirait de civils et non de militaires.” Également joint par nos soins, l’analyste politique nigérien Ismael Mohamed, dont des membres de sa propre famille sont concernés, nous a, pour sa part, confirmé que les Touaregs expulsés par l’armée algérienne avaient pris pied à In-Guezzam très exactement en mars 2022, sans toutefois pouvoir nous en dire plus sur les affrontements en cours dans les territoires touaregs administrés par l’Algérie, concédant qu’il était très difficile de s’informer au vu du blocus exercé désormais par Alger. En revanche, M. Mohamed nous a révélé que parmi le lot des expulsés, plusieurs femmes ont été violées par les soldats algériens, y compris des filles mineures.

En contact direct avec les victimes, cellesci lui ont rapporté avoir vécu l’horreur, pire même que ce qu’elles avaient subi avec Daech. En plus, tout le monde a été abandonné en pleine nuit en plein désert, obligé sous la menace de tirs de sommation d’avancer en dépit de l’affaiblissement dans lequel il se trouvait, notamment chez les séniors -certains ont 80 ans révolus- et les plus jeunes. “C’était vraiment poignant,” reconnaît, toujours en colère, M. Mohamed. Et de nous faire part de sa crainte que d’autres touaregs soient également expulsés dans le futur au cas où la communauté internationale ne se mobiliserait pas suffisamment. Car des Daoussahak seulement, les territoires sous administration algérienne en compteraient encore des milliers, dont certains y vivent depuis plus de cinquante ans.

Disposant en principe de la nationalité algérienne, ils pourraient très bien également se retrouver tout bonnement mis à la porte au prétexte que ce seraient des étrangers. Il semble en fait qu’Alger redoute que du fait de l’expérience militaire que beaucoup ont acquise sur le théâtre de guerre malien au cours des dix dernières années, ils soient en mesure de mettre en déroute ses propres soldats, comme cela fut le cas fin mai 2023 lors des affrontements avec le Mouvement pour la libération de Tamanrasset et d’Adrar à Timiaouine et Bordj Badji Mokhtar et qui, comme nous l’avions déjà rapporté, auraient fait plus d’une vingtaine de morts et sont, on le sait, la raison directe de la tenue d’un haut conseil de sécurité restreint le 1er juin 2023. Dans le même sens, le ministère de la Défense algérien avait lui-même rendu public, le 14 juin 2023, un bilan opérationnel annonçant l’arrestation de 182 personnes durant la période allant du 7 au 13 juin 2023 à Tamanrasset, Bordj Badji Mokhtar et In Guezzam, dont 18 au motif que ce seraient des terroristes, mais d’après nos informations il s’agirait bien en majorité d’indépendantistes. En effet, une source sahélienne digne de foi, dont nous préférons ne pas spécifier le pays, pense qu’il y aurait peut-être bien eu démantèlement du Mouvement pour la libération de Tamanrasset et d’Adrar, bien qu’il faudra attendre quelques semaines encore pour s’en assurer vraiment.

Expérience militaire
En tout cas, par rapport aux Daoussahak expulsés, leur nombre exact s’élève à 476. Ils se répartissent comme suit, selon le recensement qui a été effectué au niveau du commissariat d’Assamaka, ville du Niger à proximité de laquelle ils avaient été relâchés par l’armée algérienne: 64 hommes, 143 femmes, 157 mineurs masculins et 112 mineurs féminins. Des chiffres qui correspondent par ailleurs à ceux de l’ONG spécialisée Alarme Phone Sahara, basée dans la ville d’Agadez. “Mais il se peut aussi que le nombre de victimes soit beaucoup plus important,” souligne son coordinateur, Azizou Chehou, avec qui nous avons également échangé. S’il ne l’est pas maintenant, il risque toutefois bien de l’être dans le très proche avenir. Et ce sera alors loin de constituer une première.

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