Après le séisme, la reconstruction : Tous pour un, un pour tous


Moins de deux semaines après le séisme, l’appareil de l’État est déjà en branle pour l’opération reconstruction des zones sinistrées.

La reconstruction, comme dirait l’autre, c’est maintenant. Au moment même où se poursuivaient encore les opérations de secours dans les zones touchées par le séisme du 8 septembre 2023, elle se trouvait déjà en tête de l’agenda des pouvoirs publics. On l’avait vu, le roi Mohammed VI avait dès le 9 septembre 2023, c’est-à-dire moins de 24 heures après la tragédie, mis à profit la réunion de travail qu’il avait présidée au palais royal de Rabat pour donner ses instructions au chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, pour mettre en place “immédiatement” une commission interministérielle chargée du déploiement d’un programme d’urgence de réhabilitation et d’aide à la reconstruction des logements détruits “dans les meilleurs délais”.

Mot d’ordre suivi deux jours plus tard seulement par M. Akhannouch, avec une première réunion présidée par les soins de ce dernier où il fut pour la première fois question d’une “vision” en cours d’élaboration. Et entretemps, un conseil de gouvernement s’était tenu dans la fin de l’après-midi du 10 septembre 2023, où fut essentiellement examiné et approuvé le projet de décret portant création du “Fonds spécial pour la gestion des effets du tremblement de terre ayant touché le Royaume du Maroc”, principal bras financier que compte utiliser l’Etat lors de la phase post-séisme -aux côtés des crédits alloués du budget général et des contributions des collectivités territoriales, sans compter les dons et la coopération internationale. “On n’a pas perdu le temps,” commente une source proche du gouvernement. “Mais c’est aussi que tous les services de l’Etat ont été mis en branle. Plusieurs jours de suite, tout le monde a vraiment travaillé d’arrache-pied. On a voulu être à la hauteur de la confiance de Sa Majesté.”
Et, pour le moins, “Sa Majesté” a, selon le bruit qui court, été plus que satisfaite. D’après des informations que nous avons reçues de la part de sources proches du dossier, Mohammed VI aurait apprécié le rendu final du gouvernement Akhannouch, qui a mobilisé pas moins de dix départements ministériels. C’est, en gros, la feuille de route qui a été présentée devant lui ce 20 septembre 2023 au palais royal de Rabat et que le cabinet royal a, dans le communiqué qu’il a publié à l’issue de la séance de travail présidée à cette occasion par le Souverain, décrit comme étant un “programme réfléchi, intégré et ambitieux destiné à apporter une réponse forte, cohérente, rapide et volontariste”.

Feuille de route
Doté d’une enveloppe de 120 milliards de dirhams (MMDH), c’est, certains l’ont déjà fait remarquer, un des plus ambitieux programmes jamais mis en route par l’Etat marocain depuis l’indépendance. Ce qu’il faut en retenir, c’est qu’il prend aussi bien en compte les besoins sur le court terme comme ceux sur le long terme des quelque 4,2 millions d’âmes qui peuplent les provinces qui ont été affectées par le séisme et qui sont au nombre de six: Marrakech, Al-Haouz, Taroudant, Chichaoua, Azilal et Ouarzazate. Sur le court terme, il vise naturellement, en premier lieu, à reloger celles et ceux qui ont vu leurs habitations effondrées et qui se chiffrent, selon des statistiques officielles du ministère de l’Habitat, à environ 50.000 foyers; pour ces populations, une séance de travail également tenue sous les auspices du chef de l’Etat au palais royal de Rabat, et ce le 14 septembre 2023, avait, on le rappelle, octroyé une aide financière directe de 140.000 dirhams pour les logements totalement effondrés et de 80.000 dirhams pour ceux qui sont partiellement effondrés, en plus d’une aide d’urgence de 30.000 dirhams aux ménages concernés. Sur le long terme, l’objectif n’est rien de moins, et la séance de travail du 20 septembre l’a sans doute assez bien mis en exergue, de désenclaver les provinces concernées.


Commission interministérielle chargée du déploiement du programme d’urgence

Le pourquoi du comment

On l’aura remarqué, le roi Mohammed VI, a dès la première séance de travail ayant fait suite au séisme d’Al-Haouz mis l’accent sur le fait de mettre “immédiatement” en place une commission interministérielle ad hoc. Avec comme objectif, avait détaillé le communiqué du cabinet royal publié dans la foulée, la réhabilitation et l’aide à la reconstruction des logements détruits au niveau des zones sinistrées. Outre le côté pratique de la chose d’une commission interministérielle, qui fait que plusieurs départements ministériels sont mobilisés d’un seul coup et peuvent coordonner au lieu de marcher les uns sur les platebandes de l’autre, il y a aussi, d’après les explications qui ont été données à Maroc Hebdo, le souci de “rapidité, efficacité, rigueur et résultats probants” mis en exergue par le Souverain lors de la séance de travail qu’il a, cette fois, présidée le 20 septembre 2023 au palais royal de Rabat. “Par le passé, on avait fait l’erreur de compartimenter des programmes de cette taille et d’en déléguer la mise en œuvre à différents gouverneurs,” nous explique une source bien au fait. “Ce n’est pas que ces gouverneurs ne sont pas bien, au contraire nous avons des gens qui sont excellents dans l’administration et qui sont tout-à-fait capables de piloter des projets d’envergure -et ils le font, je peux vous l’assurer, au quotidien. Sauf qu’ils n’ont pas la hauteur, et au final ils ne disposent pas de tous les moyens de l’Etat, comme peut en bénéficier une commission interministérielle.” A l’issue des défaillances qu’avaient rencontrées le programme de développement spatial de la province d’Al-Hoceima, dit “Manarat al-Moutawassit”, la cour des comptes avait, dans le rapport qu’elle avait rendu en octobre 2017, également recommandé de passer à l’avenir pour les grands programmes étatiques par des commissions ministériels, après que cela a été le gouverneur d’Al-Hoceima qui s’en était initialement chargé.


Développement territorial intégré
Pour ce faire, le programme du gouvernement Akhannouch a associé ce désenclavement à la mise à niveau des territoires, ce qui, d’après ce que Maroc Hebdo a compris de ses sources, fait référence aux infrastructures de base telles les routes -dont l’état, notamment dans Al-Haouz, avait grandement compliqué les opérations de sauvetage et obligé les Forces armées royales (FAR) à recourir aux hélicoptères Boeing CH-47 Chinook dont ils disposent pour atteindre certains villages isolés. Mais en dehors des routes, il y a aussi, il faut le dire, les infrastructures sociales. Pour en rester au seul Al-Haouz, la province manque, en résumé, de tout: hôpitaux, écoles, etc. Et on ne parle même pas des lieux qui permettent l’épanouissement de l’individu, telles les espaces culturels ou encore ceux où l’on peut pratiquer du sport. “Le cadre de vie n’y est tout simplement pas,” confie le député d’un parti de la majorité qui connaît bien Al-Haouz ainsi que les autres provinces environnantes et qui préfère s’exprimer sous le sceau de l’anonymat.


“Malheureusement les élus n’ont, des années durant, pas été à la hauteur. Ils ont laissé beaucoup de zones à l’abandon, notamment celles où la population n’est pas très élevée. Et quand elle n’est pas élevée, cela veut dire que ce n’est pas intéressant du point de vue électoral car elle ne constitue pas un réservoir. Pour un politique, le calcul est de cette simplicité. Pour un citoyen, les conséquences désastreuses à tout point de vue.” Un son de cloche que l’on retrouve également au sein de l’administration, bien au fait, à en croire les échanges que nous avons eus avec certains de ses représentants, de la situation sur le terrain, sans, selon toute vraisemblance, pouvoir agir.

“Ce sont les différents conseils, communaux comme provinciaux, qui décident,” nous indique un haut responsable public n’ayant également pas souhaité s’exprimer à visage découvert. “Tout ce qu’un wali peut faire, c’est contrôler, mais en dehors des programmes de dimension étatique comme celui qui vient d’être lancé par Sa Majesté et sur lequel il y aura effectivement beaucoup d’attente, quelle est vraiment sa capacité d’action réelle? Comme nous avons besoin de toutes les énergies possibles, en ce moment, ce n’est peut-être pas le lieu idoine pour en parler, mais il faudra certainement un jour mettre sur le tapis la question de tous ces deniers publics qui ont été dilapidés, tout cet argent qui aurait pu largement profiter aux populations qui sont aujourd’hui sinistrées.” En tout cas, il est sûr que Mohammed VI veillera personnellement désormais au grain. Dans son communiqué publié à l’issue de la séance du travail du 20 septembre, le cabinet royal a mis l’accent sur quatre points quant à la façon de mener le chantier à venir et qui sont “rapidité, efficacité, rigueur et résultats probants”.

Grand sens de la générosité
Selon la même source, l’objectif est clairement “que ce programme de reconstruction et de mise à niveau générale des régions sinistrées devienne un modèle de développement territorial intégré et équilibré”.

A partir des échanges que Maroc Hebdo a eus avec différents responsables concernés, on a cru ressentir que le souci principal était, avant tout, de ne pas retomber dans les travers de certains programmes d’antan, où les deadlines avaient fini par ne pas être respectées par les départements qui en avaient été chargés.


Plan de reconstruction d’Al-Haouz

Un programme à dupliquer dans les autres régions du Royaume

Décidément, SM le Roi est déterminé à accélérer le processus de reconstruction de la région d’Al-Haouz, dont beaucoup de villages et d’habitations ont été anéantis par le violent séisme du vendredi 8 septembre dernier. En moins de deux semaines, c’est la troisième réunion de travail que le Souverain a présidée, ce mercredi 20 septembre 2023, avec la présence de nombreux ministres directement concernés par la reconstruction ainsi que le conseiller royal, Fouad Ali El Himma et l’Inspecteur général des forces armées royales, le général de corps d’armée, Mohamed Berrid. Une réunion qui a servi à approuver la première version d’un programme ambitieux et intégré visant à apporter une réponse forte, cohérente et rapide à l’énorme sinistre qui a touché la région d’Al-Haouz.

Pensé selon une logique de convergence et sur la base d’un diagnostic précis des besoins et d’une analyse des potentialités territoriales et des acteurs locaux, ce programme comprend des projets visant, d’une part, la reconstruction des logements et la mise à niveau des infrastructures touchées, et d’autre part, le renforcement du développement socio-économique dans les zones ciblées.

Mais au-delà de l’aspect matériel du programme, le Souverain a insisté sur l’importance d’être à l’écoute permanente de la population locale afin de lui apporter des solutions adaptées en veillant à respecter le patrimoine unique et les traditions et modes de vie de chaque région.
Beaucoup disent que ce programme va probablement servir de modèle pour les autres régions du Royaume dont plusieurs d’entre elles vivent dans les mêmes conditions de pauvreté et de misère que la province d’Al-Haouz. L’idée est de préparer des programmes régionaux visant à développer l’infrastructure routière, urbanistique, sanitaire, économique, culturelle et sociale pour que les populations de ces régions accèdent à une qualité de vie meilleure. L’Initiative nationale pour le développement humain est certainement appelée à jouer un rôle central dans cette nouvelle dynamique que le Souverain entend appliquer à toutes les régions du Maroc. La région d’Al-Haouz, qui s’apprête à se voir appliquer un large plan de reconstruction, servira donc d’exemple pour tout le pays qui nourrit l’ambition d’organiser la coupe du monde 2030 dans une candidature commune avec les deux pays de la péninsule ibérique, l’Espagne et le Portugal.



Établir des budgets précis
L’exemple de “Manarat al-Moutawassit”, qui devait assurer sur quatre ans, à partir d’octobre 2015, le développement spatial de la province d’Al-Hoceima, reste encore présent dans les esprits. Sa non-mise en oeuvre, alors que le besoin se faisait ressentir de façon impérieuse à ce moment, avait fait que le mouvement de protestation du Hirak qui avait vu le jour à partir d’octobre 2016 avait trouvé un terreau favorable, et un des problèmes fondamentaux relevés plus tard par la cour des comptes, dans le rapport qu’elle avait présenté en octobre 2017 à Mohammed VI à l’issue de près de quatre mois d’enquête et qui avait coûté leurs postes à plusieurs ministres, avait notamment concerné le financement. En effet, les 6,515 MMDH qui devaient être, au total, engagés par l’Etat s’étaient avérés tout compte fait impossibles à mobiliser, du moins avant que la cour des comptes ne s’intéresse de près au sujet, et le fait est qu’il s’était trouvé que les responsables qui avaient oeuvré sur le programme avaient sans doute davantage à coeur de soumettre à la discrétion royale une vision qui soit séduisante que d’envisager les choses d’un point de vue réaliste. Et on sait que depuis lors il est mis un point d’honneur sur le fait que tout programme faisant suite à des instructions directes de Mohammed VI ne badine pas avec le volet pécuniaire. Ce qui explique d’ailleurs, selon nos sources, le temps pris entre le dévoilement de l’idée d’un programme d’urgence dans les provinces touchées par le séisme et les détails de sa ventilation exacte, qui aurait très bien pu être rendue publique dès le lendemain du séisme s’il ne s’agissait que de donner des chiffres qui fassent bien.

Au niveau du ministère des Finances, les fonctionnaires de l’Etat ont, d’après ce que l’on nous a relaté, passé des heures à n’en plus finir pour établir, sur la base des données qui leur ont été fournies par les autres ministères, les montants qui peuvent être alloués. Une méthodologie dictée, dit-on, par Mohammed VI lui-même. “Dès la première séance de travail, il a été clair,” nous explique-t-on. “C’est lui qui a demandé à établir des budgets précis, sur la base de sa propre gestion de l’après-séisme à Al-Hoceima en 2004, pour l’indemnisation des ménages qui ont vu leurs logements détruits, et c’est lui aussi qui a souligné l’importance de l’institution d’un fonds d’urgence, comme cela fut d’ailleurs son idée aussi au tout début de la pandémie de Covid-19. Pour les différents services ministériels, le principal objectif était de donner une teneur concrète à ses exigences, et je pense sincèrement que tout le monde a su se montrer à la hauteur de ce qui a été demandé”. Reste donc à toutes les forces vives du pays à s’associer aux efforts de l’Etat. Lors de la séance de travail du 9 septembre, Mohammed VI avait notamment appelé les opérateurs économiques à reprendre rapidement leurs activités dans les zones qui ont subi le séisme; ce qui a encore été réitéré le 9 septembre. Mais c’est sans doute au final tous les Marocains qui peuvent être impliqués. Tout au long des dernières semaines, ils ont fait montre d’un grand sens de la générosité et d’un engagement tous azimuts qui, en dernière analyse, s’inscrivent sans doute dans la nature profonde de leur être et n’est pas certainement pas le seul fait d’un mouvement d’humeur tout-à-fait épisodique. Mais c’est quelque chose à faire perdurer dans le temps, ici et maintenant, et surtout maintenant…


Trois questions à Abdallah Tarzi, DG de Betec Structures.

“L’essentiel c’est d’aboutir à des solutions de reconstruction bien de chez nous”

Pouvez-vous nous en dire plus sur le travail que vous êtes actuellement en train de mener dans les zones où le séisme du 8 septembre 2023 a été le plus violent?
La Fédération marocaine du conseil et de l’ingénierie (FMCI) a été sollicitée par les pouvoirs publics pour participer à une démarche commune à mener par les professionnels de l’acte de bâtir: architectes, géomètres topographes, entrepreneurs, etc.
Des équipes du laboratoire public d’essais et d’études (LPEE), membre important de la FMCI, avaient déjà été mobilisées depuis une dizaine de jours. Le 18 septembre 2023, une délégation pluri disciplinaire de la fédération formée d’une vingtaine d’ingénieurs structures, d’hydrauliciens, géophysiciens, géotechniciens et autres ont entamé une tournée préliminaire d’exploration de quatre jours dans les régions sinistrées en empruntant un parcours où le séisme a le plus frappé. Cette tournée, relayée par d’autres futures visites, permettra de fournir un éclairage et donnera lieu à des observations et constats consignés dans des rapports d’étapes perpétuellement enrichis et compilés au sein de la réflexion de la fédération à mettre progressivement à la disposition des pouvoirs publics. Parallèlement à cette approche propre à la FMCI, des équipes de la FMCI participeront avec les autres professionnels suscités dans les opérations demandées par les pouvoirs publics comme le recensement nécessaire à l’indemnisation des populations, la réflexion dans le processus de reconstruction et bien d’autres aspects connexes.

Dans les modes de diagnostic post-sismique d’urgence que vous allez effectuer, y a-t-il une différence entre les zones urbaines et rurales, et plus spécifiquement dans le cas des zones rurales, les douars?
Oui bien entendu, puisque les spécificités et les attentes des deux zones sont différentes.
Les douars étant les modules élémentaires constituant les zones rurales. Il s’agira également de tenir compte de leurs spécificités.

Avez-vous déjà en tête une idée initiale sur les propositions que vous pourriez faire pour renforcer la résilience des modes constructifs ayant subi des dégradations?
Justement c’est ce qui constitue les données de sortie de toute notre approche et du travail colossal mené par les pouvoirs publics

Quid des matériaux que vous pourriez préconiser?
Même réponse.

Certains experts préconisent des constructions écologiques. Vous en dites quoi?
Il est prématuré pour l’instant de surenchérir sur ce sujet. Ceci sera naturellement secrété par la réflexion  et les investigations menées sur le terrain.

Y a t-il, de façon générale, des processus de constructions modernes qui sont adaptées au contexte particulier de ces régions du Maroc?
Chaque cas est un cas d’espèce. L’essentiel c’est d’aboutir à des solutions bien de chez nous, personnalisées par régions/sous-régions, bien réfléchies, durables et bien adaptées à la réalité et spécificités de notre pays et de la région.

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