Pr Aomar Boum : "Je possède le plein droit de faire des recherches sur le judaïsme"


Natif de Lamhamid, dans la province de Tata, Pr Aomar Boum fait partie des meilleurs spécialistes mondiaux du judaïsme marocain. Il revient, pour Maroc Hebdo, sur son travail à UCLA, où il s’occupe depuis novembre 2021 d’un programme dédié.

Vous êtes, depuis novembre 2021, à la tête du programme d’études sur les Juifs marocains de UCLA (Université de Californie à Los Angeles), une des meilleures universités des États-Unis si ce n’est du monde. Pouvez-vous nous en dire plus sur les tenants de cette initiative?
En tant qu’une des principales institutions du système de l’Université de Californie, UCLA est depuis des décennies, en remontant jusqu’aux années 1960 et 1970, un espace non seulement d’études africaines et nord-africaines, mais aussi d’études marocaines. Abdallah Laroui a enseigné ici durant l’année universitaire 1969-1970 lorsque Gustave von Grunebaum était directeur du Centre d’études du Proche-Orient. C’est à UCLA que Laroui a conceptualisé “L’Histoire du Maghreb: essai de synthèse”. C’est également à UCLA que le tamazight a été proposé pour la première fois aux États-Unis. Sur la base de cette histoire de formation académique et linguistique, et en collaboration avec mes collègues de différents départements de UCLA, j’ai commencé à construire un programme d’études marocaines qui implique non seulement l’enseignement de cours sur le Maroc, l’Afrique du Nord, l’islam et d’autres sujets liés à la région et dans le grand bassin méditerranéen, mais aussi le judaïsme marocain en particulier.

Nous avons invité de nombreux universitaires du Maroc depuis 2014 lorsque j’ai rejoint UCLA et fait de UCLA une destination pour les universitaires et les doctorants. En même temps, nous avons construit des relations solides avec les communautés juives marocaines du Grand Los Angeles. À novembre 2021, nous avions officiellement lancé le programme d’études juives marocaines, avec une note d’introduction du chancelier de l’université Gene D. Block. Nous aspirons à en faire un centre mondial de recherche sur la communauté de retour au Maroc et la diaspora. Le programme est hébergé au Centre d’études juives Alan D. Leve, et, à travers une initiative avec l’Université internationale de Rabat qui a commencé en 2015, nous prévoyons de faire du centre un contributeur majeur à la production de connaissances sur le Maroc en arabe et en anglais, à travers un projet de traduction qui implique des universitaires marocains et des institutions américaines. Nous espérons traduire trente livres sur différents sujets liés au Maroc d’ici 2030.

Mais pourquoi vous être spécifiquement limité au judaïsme marocain en particulier? Pourquoi pas le judaïsme mizrahi dans son ensemble? Notre judaïsme est-il si particulier?
UCLA est une institution publique qui dessert Los Angeles et l’État de Californie. Los Angeles abrite de grandes communautés juives marocaines qui comptent environ 30.000 personnes ou plus. Nous avons pensé que contrairement à d’autres communautés juives qui reçoivent beaucoup d’attention intellectuelle au sein de UCLA, il était temps d’avoir un espace au sein du Centre d’études juives Alan D. Leve pour un programme d’études juives marocaines surtout compte tenu du rôle économique, culturel et religieux de la communauté dans la ville. Alors que l’implantation juive marocaine à Los Angeles est un phénomène nouveau, leur contribution à la mode américaine est significative. Certains des acteurs clés et développeurs de l’industrie de la mode sont des Juifs marocains.


En même temps et surtout au cours des dernières décennies, il y a une école de “revival” du judaïsme marocain à travers différentes synagogues et yéchivas à Los Angeles dirigées par des rabbins tels que Mordechai Lebhar, qui actualise les connaissances de la halakha et du minhag marocains à Los Angeles et publie des manuels juifs marocains de Fès, Meknès, Tétouan et d’autres villes. En même temps que j’avance dans un article que j’ai publié en 2017 sur le rabbin Pinto et sa relation avec les hommes politiques américains et israéliens, le judaïsme marocain n’est plus à la marge de l’école ashkénaze dominante du judaïsme. Tout comme en Israël, le judaïsme marocain revendique un rôle central dans les cercles politiques ainsi que dans les yéchivas, et pour ces raisons les Juifs marocains ne sont plus le groupe marginalisé des années 1970 et 1980. Pour toutes ces raisons, cela tombe sous le sens d’avoir un programme à UCLA.

Vous êtes considéré comme l’un des spécialistes les plus renommés du judaïsme mizrahi/séfarade dans le monde, ayant consacré jusqu’à présent quatre livres au sujet, parmi lesquels «Mémoires d’absence». D’où vous vient cet intérêt?
J’ai toujours été intéressé par les identités ethniques et religieuses plurielles. Je continue de croire que l’hétérogénéité n’est pas seulement enrichissante pour toute société, mais qu’elle enseigne également l’empathie et le vivre-ensemble. Au moment où vous commencez à faire la promotion d’une culture et d’une société autour de la pureté et de l’homogénéité, vous marchez sur la voie du fascisme, de l’exclusion et de la haine. En grandissant dans le désert, j’ai vu à quel point nous devons toujours construire la confiance pour survivre à la précarité. Et pour réaliser la confiance, vous devez vous connaître et vous comprendre. Avant de commencer à étudier les Juifs marocains, je voulais en savoir plus sur les croyances et les représentations des Juifs dans ma communauté.

La compréhension commence par soi. Ma formation à l’Université Al-Akhawayn m’a aidé à atteindre cette prise de conscience au début de ma carrière. À Ifrane, j’ai fait des recherches sur l’utilisation des danses folkloriques amazighes dans le plan national du tourisme et son impact sur les communautés locales. J’ai appris beaucoup de choses sur les Chrétiens, les Juifs, les Baha’is, etc., à l’université Al-Akhawayn. Je pense qu’une des erreurs que commettent les gens est de séparer le judaïsme de l’identité marocaine. Ma conviction en tant qu’anthropologue maroco-américain est la suivante: je possède le plein droit d’étudier, de faire des recherches et d’écrire sur le judaïsme et l’Holocauste, comme le fait n’importe quel Juif marocain ou n’importe quel universitaire occidental. C’est mon histoire et une partie de l’Histoire des communautés sahariennes sur lesquelles j’ai travaillé. Plus que cela, je crois en fait que c’est un devoir de le faire.

Au sein de UCLA, vous avez également la charge, depuis juillet 2021, la chaire Maurice Amado d’études séfarades. Pouvez-vous nous en dire plus?
La chaire Maurice Amado d’études séfarades de UCLA est une des plus anciennes chaires d’études séfarades aux États-Unis, sinon dans le monde. C’est un honneur pour moi en tant que Musulman d’occuper cette chaire, en grande partie parce que je pense qu’elle constitue une reconnaissance à l’égard des recherches que j’ai menées tout au long de la dernière décennie sur les relations judéo-musulmanes. J’ai essayé au fil des ans de trouver des moments historiques de rencontres entre Juifs et Musulmans qui construisent le récit des relations sociales, surtout dans le contexte du Maroc. La chaire Maurice Amado d’études sépharades me permet d’écrire sur l’Histoire de l’expulsion des Juifs et des Musulmans après l’Inquisition et de leur installation à Tanger, Tétouan, Rabat, Fès et d’autres villes.

Mon projet est de raconter une histoire sépharade dans la partie occidentale de la Méditerranée. Pendant des décennies, les études séfarades ont été dominées par des travaux historiques axés sur la Turquie, la Grèce et d’autres territoires ottomans. Le fait qu’un spécialiste de l’Afrique du Nord et du Maroc en particulier occupe cette chaire à UCLA est un clin d’oeil à l’importance non seulement des études juives marocaines, mais aussi à ce que cette orientation ajoutera à notre compréhension de l’expérience séfarade en général.

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