Analyse. Violence dans les stades : L’exclusion sociale met les jeunes sous tensions

BOURKIA Abderrahim
Abderrahim Bourkia, journaliste, sociologue et membre du Centre Marocain des Sciences Sociales (CM2S) à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Casablanca.

Biens publics et privés saccagés, agents d’autorité lynchés, plusieurs blessés et autres arrestations à la pèle,…la violence dans les stades est plus que jamais devenu un phénomène inquiétant. Qui sont-ils, d’où viennent-ils, qu’elle est la source de cette violence ,…Analyse sociologique du phénomène par Abderrahim Bourkia, journaliste, sociologue et membre du Centre Marocain des Sciences Sociales (CM2S) à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Casablanca.

Maroc-Hebdo.com : Qui sont ces casseurs ? Des jeunes, pauvres, délinquants dans la vie quotidienne, mal inséré socialement ?

Abderrahim Bourkia : Dresser un profil type de ces casseurs s’avère être une entreprise pas aussi facile qu’elle n’en a l’air. D’après mes enquêtes de terrain, il s’agit essentiellement de jeunes issus de quartiers populaires et plutôt de familles défavorisées. Ils ne sont pas tous mal insérés socialement ou en rupture avec l’école ou la famille. Au contraire, nombreux sont ceux qui contribuent d’une manière ou d’une autre à aider leurs parents.

Mais à propos des casseurs « avérés » à proprement parler, une lecture déterministe des actes de violences met à l’index bien sûr la misère, l’échec scolaire et le chômage.

Ces casseurs ne sont pas forcément à la base des délinquants, ce mot est d’ailleurs un peu fort, il est vrai que parmi eux, nous pouvons trouver des personnes qui ont déjà un casier judiciaire ou qui ont commis de petits délits. Sur un groupe d’une dizaine d’adolescents par exemple, seuls un ou deux vont jeter des pierres pour casser un abribus, une vitrine ou une devanture de café. Ces « initiateurs » ont leurs « suiveurs » (souvent deux ou trois autres du même groupe). Ce que nous pouvons expliquer par le goût du risque, source de motivation de ces adolescents en quête de visibilité. Le reste du groupe est souvent pris de panique et prend rapidement la fuite. Mais cette première familiarisation avec cette forme de violence est souvent un élément qui va les amener à être à leur tour des casseurs.

Peut-on parler d’un dérèglement dans les relations sociales entre ce  groupe d’individus et la société ?

Oui, par exemple, les normes sociales sont tellement inversées qu’aujourd’hui une personne qui a écopé d’une peine de réclusion sera bien vue par ses acolytes. Nous nous trouvons devant la mise en avant de nouvelles valeurs : l’apologie à la violence, la virilité et la méchanceté. Ces jeunes subissent une mauvaise influence et s’adonnent à de nouvelles pratiques d’échange social.

Le hooliganisme des adolescents est-il le signe d’un dysfonctionnement social ? Et si oui, lequel ou lesquels ?

Oui effectivement. Pour ma part, je n’utilise pas le terme « hooliganisme » pour la Maroc. Ce concept  renvoie à des bandes très organisées de supporters qui cherchent à assouvir leur soif de violence gratuite, comme ça l’a été par exemple en Angleterre dans les années 70 et 80 et au sein des groupes polonais belliqueux des années 2000. Au Maroc, il en va autrement. Nous sommes loin ici de la maxime à l’anglaise de Peter Marsh : « a little bit of violence never hurt anyone ». L’objectif du hooligan étant de mettre son adversaire à terre, de le frapper et c’est fini. Le vaincu y perd naturellement quelques dents, y gagne des fractures et des ecchymoses, cependant il ne perd pas la vie.

A Casablanca, la fin du derby est très souvent ternie par des affrontements entre supporters du Raja et du Wydad ou des deux à l’égard des forces de l’ordre. Parmi eux se trouvent des supporters, des ultras, des bagarreurs venus pour l’occasion. Bien souvent, rien n’a été organisé à l’avance, la violence s’exprime spontanément et dans des lieux divers.

Alors que le supporterisme serait censé se présenter comme un nouveau mode créateur de lien social, les affrontements prennent souvent en otage le football et mettent à l’épreuve l’homogénéité d’une large frange de la jeunesse marocaine, ses insolites formes de cohésion et de solidarité (wydadis contre rajawis).

Ces actes délibérés révèlent une déstructuration des liens sociaux en général parmi la jeunesse marocaine et expriment une partie des tensions de notre société. Certaines valeurs de la rue ont pris le dessus sur les valeurs traditionnelles que sont par exemple le respect  mutuel et la notion de fraternité. Une culture de la violence tout d’abord symbolique est venue ébranler le bon sens et la moralité. Les valeurs habituellement véhiculées par la famille, l’école ou les institutions sont  en perte de vitesse.

Ces actes de vandalisme menés en groupe sont-ils une forme de nouvelle solidarité venue répondre à l’exclusion dont ils seraient victimes ?

Ce serait un peu démesuré de le présenter ainsi. La réponse est plus complexe. Je retiens bien les termes victimes et exclusion d’abord. Les jeunes des quartiers populaires et issus de familles défavorisées sont en effet en proie à de vives inquiétudes et aux problèmes sociaux actuels liés au chômage, à la pauvreté, à l'exclusion, au mépris, à l’incompréhension, au manque d’intégration ou au rêve de la fuite vers l’eldorado occidental. Mais au-delà de ça, les violences aux abords des stades mettent à l’épreuve l’homogénéité de la société marocaine, ses insolites formes de cohésion et d’hétérogénéité et leur véritable dynamique, ses figures de socialisation et de sociabilité. Au fond, c’est plutôt le recul des valeurs, le manque terrible d’empathie envers l’autre, vulnérable, qui fait naître la violence et la fait perdurer.

 


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