L'an 1 des accords d'Abraham: L'heure du bilan

Voilà un an que le Maroc a obtenu la reconnaissance par les États-Unis de sa souveraineté sur son Sahara en échange du rétablissement de ses relations avec Israël. Les perspectives continuent de diverger, mais il faut dire qu’aujourd’hui encore il est difficile d’apprécier vraiment l’impact que la décision américaine peut avoir sur l’avancement de la première cause nationale.

D’abord un simple tweet, au point que beaucoup crurent initialement à l’oeuvre de pirates informatiques. Puis enfin un communiqué officiel, répercuté immédiatement à Rabat par le Palais, et l’assurance qu’il ne s’agissait pas d’une fake news. In fine, il allait de soi d’être, au départ, incrédule lorsque ce 10 décembre 2020, le président américain Donald Trump officialisait la reconnaissance par son pays de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Un pas tellement inattendu -sauf si l’on était bien sûr au parfum des tractations entamées quelque deux ans plus tôt en coulisses, ce qui n’est finalement le cas que d’une poignée de “happy few”- et qui a tellement rebattu les cartes dans la région qu’aujourd’hui encore personne ne saurait prétendre au recul nécessaire pour pouvoir vraiment en apprécier l’impact. Est-ce notamment la raison pour laquelle le Maroc a coup sur coup rompu, au cours des premiers mois de l’année 2021, avec les puissances européennes que sont l’Allemagne et l’Espagne, si sûr qu’il serait désormais de son fait? Faudrait-il mettre dans le même panier la série d’articles produits en juillet 2021 par dix-sept médias étrangers assurant que les services marocains auraient utilisé le logiciel d’espionnage Pegasus pour mettre sur écoute jusqu’à 5.000 personnalités, dont le président français Emmanuel Macron; comme quoi on en voudrait au Maroc pour ses “succès” diplomatiques?

Intégrité territoriale
Ce qui est en tout cas sûr, c’est que, comme l’affirmait le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, dans une interview diffusée le 14 décembre 2021 par le média électronique Kifache, les États-Unis “ne sont pas n’importe quel pays”, et la décision de M. Trump “pas n’importe quelle décision”. Et ce dernier point est d’autant plus vrai quand on met en toile de fond le rétablissement consenti par le Maroc, en échange, des relations avec Israël, dont c’est une des sociétés qui, soit dit en passant, commercialise Pegasus: cette “normalisation”, comme il est coutumier de l’appeler dans le monde arabe, est bien évidemment la raison pour laquelle Washington a choisi d’appuyer aussi ouvertement l’intégrité territoriale du Maroc, puisque, on le devine, ce n’est pas pour les beaux yeux du Royaume qu’elle l’a fait ou parce que, comme l’avait rappelé M. Trump dans ses tweets, le sultan Mohammed ben Abdellah avait été le premier à reconnaître l’indépendance des États-Unis.

Et c’est ce qui explique aussi sans doute, par ailleurs, que l’administration du président Joe Biden, qui a pris le relais le 20 janvier 2021, continue de maintenir la reconnaissance. Dans ses sorties médiatiques, le secrétaire d’État US, Tony Blinken, ne manque ainsi jamais d’afficher son soutien aux accords d’Abraham, dans le cadre desquels les autres pays arabes que sont les Emirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan ont également pris langue avec Israël; sous-entendu qu’il s’agit d’un package et non, dans le cas d’espèce marocain, d’une affaire purement bilatérale. Autrement, l’initiative de M. Trump ne serait peut-être plus d’actualité, non seulement parce que l’intéressé appartient à un autre bord politique, à savoir le Parti républicain (PR) -tandis que M. Biden est, lui, issu du Parti démocrate (PD)-, mais aussi du fait des pressions notamment au niveau du Congrès, où l’on voit les sénateurs multiplier les lettres à l’adresse de la Maison-Blanche pour revenir à la situation d’avant.

Menace de guerre
Et si l’on excepte Bill Clinton, les présidents démocrates ont, de toute façon, toujours entretenu une position ambiguë eu égard au Sahara marocain, de Jimmy Carter en passant par Barack Obama -avec qui une crise avait éclaté en avril 2013 après que sa représentante permanente auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), Susan Rice, eût voulu élargir la Minurso, la mission de paix dans les provinces du Sud, à la surveillance des droits humains. Du côté marocain, on souhaiterait sans doute bien sûr que M. Biden fasse montre d’une position publique aussi tranchée que celle de son prédécesseur, qu’il fasse par exemple avancer le chantier de construction du premier consulat américain de la ville de Dakhla, promis par M. Trump et son dernier secrétaire d’État, Mike Pompeo -au moment de la discussion du budget fédéral, le Congrès en a bloqué le financement-, mais le fait est que sur le terrain rien n’a changé au cours des onze derniers mois, et cela en dépit des supplications de l’Allemagne et de l’Espagne -raison, entre autres, du courroux du Maroc-, et surtout de l’Algérie, dont le ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, avait profité du déplacement du 7 janvier 2021 du sous-secrétaire d’État adjoint US en charge des questions du Proche-Orient, David Schenker, pour appeler celui qui n’était pas encore président à retirer la reconnaissance américaine.

On peut même dire que les choses sont allées plus avant, avec par exemple la dernière résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la situation concernant le Sahara marocain qui a été plus que favorable au Maroc, au point que la diplomatie algérienne était allée jusqu’à la taxer le 31 octobre 2021, deux jours après son adoption, de “partiale”. En même temps, la coopération en matière de défense continue de se raffermir, les Forces royal air (FRA) étant même potentiellement sur le point de recevoir des avions de chasse F-35, dont l’avantage stratégique est tellement important qu’ils sont un des principaux arguments utilisés par l’administration Trump pour convaincre les Emirats de rallier les accords d’Abraham -l’information, due à un média électronique du nom de Jafaj, reste toutefois à confirmer.

Enfin, beaucoup avaient vu un lien de cause à effet entre la menace de guerre proférée le 3 novembre 2021 par le régime algérien le lendemain de la mort de trois de ses ressortissants qui traversaient la zone tampon en camion et l’annonce deux jours plus tard par les Forces armées des États-Unis de la tenue de la dix-huitième édition de l’exercice annuel African Lion, sachant que lors de la dix-septième édition de cette année 2021 l’oncle Sam était pour la première fois présent au Sahara marocain et plus précisément dans la zone de Mahbès, non loin d’ailleurs de l’endroit où s’est déroulé l’incident des camions: en d’autres termes, le Maroc pourrait toujours, au besoin, compter sur son allié outre-Atlantique. A cet égard, il faut aussi rappeler la signature, début octobre 2020, de la feuille de route pour la coopération en matière de défense 2020-2030, laquelle donne un argument de poids au sein du complexe militaro-industriel américain pour que M. Biden se retienne de virer sa cuti.

Zone de confort
Pour autant, le tableau n’est pas tout rose, et il faudrait faire attention à ne pas se vautrer dans une zone de confort qui n’existe même pas; en vérité, le Maroc ne fait qu’entamer le virage le plus dangereux de la résolution du différend autour de son Sahara. Tout d’abord, qui dit raffermissement de la relation avec les États- Unis dit aussi prudence avec ses ennemis: on a vu par exemple la Russie apporter, pour la première fois le 10 juin 2021, son soutien à un soi-disant référendum d’autodétermination au Sahara marocain, alors que depuis la visite de mars 2016 du roi Mohammed VI dans le pays eurasiatique on avait pourtant commencé à parler de “partenariat stratégique approfondi”.

Qui sait s’il sera, demain, demandé au Maroc de reconnaître Taïwan et voir son rapprochement entamé la même année 2016 avec la Chine menacé? Choses qui, automatiquement, impliquent un renforcement de l’Algérie, qui pourrait voir certaines de ces grandes puissances de plus en plus sortir de la neutralité que le Maroc est tant bien que mal parvenu, à coups de grands efforts diplomatiques, à leur arracher au cours de la dernière décennie et lui apporter leur appui. Laquelle Algérie, se voyant de plus en plus distancée par la diplomatie marocaine, tend, en outre, à devenir plus cocardière et envisage carrément un conflit armé tant elle a l’impression que l’équilibre des forces pourrait dans les futures années lui devenir défavorable -ce qu’avait concédé, dans un article publié le 30 novembre 2021 dans le quotidien L’Opinion, une source militaire algérienne. Enfin, la grande question de fond demeure Israël. Pour diverses raisons stratégiques, le Maroc a, on le sait, depuis soixante ans toujours eu des relations avec l’État hébreu, allant par exemple jusqu’à permettre à ce dernier de faire la paix à la fin des années 1970 avec l’Égypte. Mais on n’en était jamais arrivé jusqu’à signer un accord de coopération sécuritaire.

Raisons stratégiques
Au sein de la population marocaine, le sentiment semble demeurer mitigé: certains restent bien sûr contre le fait que le Maroc ait, selon eux, “trahi la cause palestinienne” -ce qui est discutable, dans le fond, quoiqu’on peut le comprendre-; d’autres, tout en ne voyant pas cela d’un bon oeil, savent que leur pays se trouve dans une situation difficile et qu’il lui faudra tout faire pour la dépasser (sans compter ceux pour qui Israël est un pays comme un autre et qu’il faudrait sortir de la lecture idéologique l’ostracisant).

Faudrait-il, maintenant, continuer sur la même cadence alors que la partie orientale de la ville d’Al-Qods, de larges pans de la Cisjordanie et le plateau du Golan continuent d’être colonisés? Profiter, comme s’y était engagé M. Bourita dans son interview à Kifache, des nouveaux liens pour obtenir davantage de concessions de la partie israélienne et enfin parvenir à ce que conformément au plan de paix du roi Abdallah ben Abdelaziz de fin mars 2002, Israël et la Palestine puissent vivre côte à côte dans la paix et la sécurité? Et, en fin de compte, le Maroc a-t-il vraiment les moyens de faire ce que des pays autrement puissants, à commencer justement par les États-Unis, n’ont pas pu? Ce qui est en tout cas établi est que les approches anciennes n’ont valu aux pays arabes que les déconfitures, et qu’avec le processus de dialogue en cours depuis la conférence de Madrid de 1991 ils ont obtenu davantage de gains qu’à l’époque des affrontements directs -où Israël en était arrivé, rappelons-le, jusqu’à occuper la totalité du Sinaï. Et dans le cas du Maroc en particulier, il y a, en plus, la présence au Proche-Orient d’une diaspora d’un million de ses ressortissants juifs demeurés plus qu’attachés à la terre qui, à la destruction du Second Temple en 70 par Titus, les a accueillis près de deux millénaires durant.

Doivent-il continuer d’assumer une expatriation qui, il faut le dire, a été largement forcée, dans la mesure où elle a été sous-tendue par une large opération de propagande les menaçant de pogrom en cas de refus d’aliyah en plus de la complicité du pouvoir marocain du début des années 1960 -soulignons que quinze ans après la création d’Israël, 100.000 Juifs marocains refusaient toujours de quitter le Maroc?

Faire le bilan de la participation du Maroc aux accords d’Abraham ne saura donc jamais être que partiel et partial, les perspectives étant tellement opposables qu’on ne saura le faire de façon totalement holistique. Mais l’important est qu’à la fin le Maroc puisse y gagner et en finir avec un conflit saharien qui a par trop miné son développement et celui de sa population...

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