L'an 24 du règne de Mohammed VI : Espoir et fierté


S. M. le Roi recevant le secrétaire général de l’ONU, Antonio
Guterres (à droite) à Rabat.


Doucement mais sûrement, le chef de l’État a fait du Maroc une force de frappe, une vraie. Décryptage d’une révolution qui fait désormais grandement parler du Royaume à l’international et, pour ses ennemis, les dérange.

Le 20 août 2023, la célébration par le Roi et le peuple du soixante-dixième anniversaire de leur glorieuse révolution de 1953 contre l’occupant français ne verra pas, pour la première fois depuis belle lurette, d’intervention publique de la part du chef de l’État. Décision a été dévoilée à ce propos le 30 juin 2023 par le Cabinet royal, qui a invoqué le fait que ledit “anniversaire (...) intervient quelques jours après le discours du trône (le 30 juillet, ndlr) et avant le discours royal à l’ouverture du parlement (le deuxième vendredi d’octobre, ndlr)”. Ainsi, l’allocution faite le 20 août 2022 par le roi Mohammed VI devrait rester comme la dernière qu’il ait prononcée à cette occasion. Et pour le symbole, il n’y avait peut-être pas de meilleur clou.

Car pour appréhender le virage pris par le Maroc au cours du présent règne, qui doit donc ponctuer ce 30 juillet 2023 sa vingt-quatrième année, et plus encore l’exercice royal sortant et, pour l’avenir, les nouvelles transformations que connaît et doit encore s’apprêter à connaître le Royaume, il n’est sans doute pas inopportun de revenir sur ce texte qui, près de onze mois après la lecture qu’en avait faite le Souverain devant les caméras de la télévision publique et sur les ondes des chaînes de radio nationales, prend davantage l’allure d’un manifeste. Ce qui y avait été dit? En substance, Mohammed VI s’était longuement attardé sur le point focal de la diplomatie marocaine depuis bientôt cinq décennies, à savoir la question nationale de la récupération des régions sahariennes de Sakia El Hamra et de Oued-Ed Dahab; ce qui, comme on le sait, est, depuis le règne de Hassan II déjà, le thème plutôt commun des discours de la Révolution du Roi et du peuple.

Point focal
Mais le ton, s’il avait certes été conforme dans le fond à différentes sorties faites par le Roi au cours de la dernière décennie, surtout à partir de l’année 2013 -on y reviendra ultérieurement-, n’en avait pas moins comporté des éléments inédits, en ce qu’il avait été plus direct que jamais envers ceux, “partenaires, traditionnels ou nouveaux, dont les positions (...) sont ambiguës”. Tact oblige, ces partenaires n’avaient pas été cités nommément, mais il n’en fallait pas plus pour comprendre de qui il s’agissait principalement -notamment la France du président Emmanuel Macron, que le Souverain n’avait pas mis, à l’évidence sciemment, dans sa liste de pays européens dont le “positionnement” à l’égard de l’initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie a été qualifié de “constructif”. Mohammed VI aura notamment cette phrase, qui devrait rester dans les annales (comme celles de “ou on est patriote ou on est traître” ou “le Maroc restera dans son Sahara, et le Sahara demeurera dans son Maroc jusqu’à la fin des temps”, incluses dans ses discours respectifs de la Marche verte de 2009 et 2014): “Le dossier du Sahara est le prisme à travers lequel le Maroc considère son environnement international.” Et comme il l’avait lui-même ajouté, c’est bel et bien, en définitive, la fin de l’“équivoque”.

Naturellement, si une telle évolution dans le discours a pu été opérée, ce n’est pas sur un simple coup de tête, ou, pour le dire en des termes autrement “monarchiques”, un fait du prince impromptu; au contraire, il a fallu que des conditions objectives se matérialisent et qu’elles puissent donner au Maroc les moyens de s’affirmer. Et dans le cas d’espèce, Mohammed VI en est venu, au cours du dernier quart de siècle, à bâtir une véritable puissance continentale, dont, de façon inédite depuis un certain temps, la parole pèse à l’international. C’est, essentiellement, la formule que reprend souvent le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, devant les médias, à savoir que “le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier”; non que la partie marocaine se laissait marcher, avant, sur les pieds -autrement elle n’aurait jamais pu remettre la main sur le Sahara-, mais il y avait chez elle une forme de conciliation qui lui faisait chercher le compromis même quand ses intérêts supérieurs, notamment ceux relatifs, en l’occurrence, à l’intégrité territoriale nationale, étaient en jeu.


Conditions objectives
Par voie de conséquence, elle en était arrivée à un moment au point d’accepter la tenue, dans une partie de son territoire dont la marocanité est pourtant historiquement attestée, d’un référendum d’autodétermination, après avoir gelé par le passé au profit de l’Algérie ses revendications sur tout le pendant oriental de ce même territoire au nom d’un voisinage “fort et amical”, pour reprendre Hassan II dans son autobiographie d’avril 1976, “Le Défi”. A titre de comparaison éloquente, le Maroc est, au bout d’une pression diplomatique plus ou moins soutenue, parvenu au cours des dix-neuf derniers mois à arracher un soutien sans ambages de la part de l’Allemagne -en décembre 2021- et de l’Espagne -en mars 2022- et, plus récemment, d’Israël - le 17 juillet 2023- envers sa souveraineté sur son Sahara, qui a pris dans le cas des deux pays européens l’espèce de propos laudateurs envers l’initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie, et dans celui de l’État hébreu d’une reconnaissance claire et nette, laquelle sera “reflétée dans tous les actes et les documents pertinents du gouvernement israélien”.


Ce que certaines voix à l’hostilité avérée contre le Maroc assurent, c’est que ce dernier mettrait seulement à profit la décision prise en décembre 2020 en sa faveur par le président américain Donald Trump en échange de la normalisation avec Israël; ainsi lors de la crise avec l’Allemagne et l’Espagne du printemps 2021, le quotidien français “Le Monde”, fidèle à la ligne pro-algérienne mise en place dans les années 1970 par son correspondant au Maghreb, Paul Balta, n’hésitait pas à affirmer que “dopé par le “deal de Trump” autour du Sahara occidental, Rabat s’offre le luxe de braver Madrid et Berlin dans l’espoir de faire évoluer la position de l’Union européenne.”

Partenaires traditionnels
Mais cette analyse n’est pas vraiment recevable pour deux raisons qui devraient pourtant couler de source: de un, M. Trump ne préside tout simplement plus, depuis janvier 2021 déjà, aux destinées des États-Unis; de deux, son successeur à la Maison-Blanche, Joe Biden, s’il a maintenu la décision relative au Sahara marocain, n’a pas vraiment fait grand-chose pour aller plus avant et on pourrait même dire qu’il a seulement procédé à entretenir le nouveau statu quo. La vraie raison pour laquelle le Maroc ne se retient plus de frapper du poing sur la table lorsqu’il le faut, c’est que ce sont ses partenaires traditionnels qui ont désormais plus besoin de lui que lui n’a besoin d’eux, et que couper les relations avec certains d’entre eux, comme cela donc a été le cas avec l’Allemagne et l’Espagne, ne lui coûte finalement plus que très peu; en tout cas sur le plan politique. Et c’est loin d’être une donne fortuite, dans la mesure où Mohammed VI a, au fur et à mesure, mis en place une stratégie rondement menée pour que le Maroc ne soit plus “la chasse gardée d’aucun pays”, comme lui-même l’exposait dans son discours désormais fondateur donné en avril 2016 à Dariya, à l’occasion du premier sommet Maroc-Pays du Golfe.


Le Roi Mohammed VI et le président ivoirien Alassane Ouattara à Abidjan, le 03 mars 2017.


Ce qui y a poussé, c’est les multiples coups de poignard reçus dans le dos dans la première moitié des années 2010, alors que pour sa part il avait toujours fait montre d’une fidélité à toute épreuve: de la part de l’administration démocrate du président américain Barack Obama, qui allait vouloir élargir, en avril 2013, la mission de la MINURSO, la mission de paix de l’Organisation des Nations unies (ONU), à la surveillance des droits humains; de la France sous la présidence de François Hollande, dont la justice allait de façon “cavalière et contraire aux usages diplomatiques” -dixit le ministère des Affaires étrangères- tenté de convoquer, en février 2014, le directeur général de la Surveillance du territoire national (DGST), Abdellatif Hammouchi, pour une accusation de torture dénuée de tout fondement; et comme pinacle, de l’ONU, dont le précédent secrétaire général, Ban Ki-Moon, allait taxer en mars 2016, au cours d’une visite au secrétariat général du mouvement séparatiste du Front Polisario en Algérie, la présence du Maroc dans son Sahara d’“occupation”.

Dans son discours d’ouverture du parlement d’octobre 2013, Mohammed VI ne manquera pas de tirer la sonnette d’alarme: “Rien n’est encore tranché. Les manoeuvres des adversaires de notre intégrité territoriale ne vont pas s’arrêter, ce qui pourrait placer notre cause devant des développements décisifs”. Et si, dans le même discours, il avait bien insisté que “la question du Sahara n’est pas seulement la responsabilité du Roi, mais elle est également la cause de tous et de chacun”, il prendra bien les devant en raffermissant, d’une part, la politique africaine adoptée dès son intronisation en juillet 1999 et accentuée dans la foulée de sa tournée de mars 2013 au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon, avec, au bout du compte, l’adhésion, en janvier 2017, du Maroc à l’Union africaine (UA). D’autre part, de nouveaux partenariats ont commencé à être noués. Et si certains n’ont pas du tout marché, comme avec l’Iran -qui, malgré la reprise des relations en décembre 2014, s’est avéré armer sous le boisseau le Polisario par le truchement de l’organisation chiite libanaise du Hezbollah, raison de la rupture en cours depuis mai 2018, d’autres ont néanmoins porté leurs fruits, comme justement avec Israël, et, avant eux, l’Inde et la Chine.

Montée en puissance
Et l’espoir du Maroc est sans doute aussi que la Russie tempère encore plus son alignement sur le discours de l’Algérie, qui a pris un tournant inquiétant avec le propos de juin 2021 du ministère des Affaires étrangères russe en faveur de l’organisation d’un référendum au Sahara marocain. En attendant aussi les pays d’Amérique latine et des Caraïbes, qui avaient également eu droit de cité dans le discours de la Révolution du Roi et du peuple mentionné au début de cet article. En tout état de cause, c’est un nouveau Maroc ouvert à tout le monde face auquel on se trouve actuellement. Et si certains, comme donc l’Allemagne et l’Espagne ou encore les Pays-Bas, le Portugal, la Serbie, la Hongrie, Chypre et la Roumanie l’ont accepté, il reste que la pilule n’est bien évidemment pas passée auprès de tous les milieux.

À cet égard, beaucoup voient par exemple dans la campagne à charge menée depuis août 2021 pour démontrer que le Maroc aurait utilisé le logiciel espion israélien Pegasus -ce que des experts très réputés comme l’Américain Jonathan Scott, interviewé en exclusivité pour notre numéro 1494, ont sérieusement mis en doute-, et, depuis le mois de décembre 2022, la pseudo infiltration du parlement européen par le biais de l’ancien eurodéputé Antonio Panzeri la réponse du berger à la bergère face à la montée en puissance marocaine. “Ces campagnes pour attaquer le Maroc sont une chasse aux sorcières menée par une coalition de puissants intérêts étatiques et non étatiques qui cherchent à exercer une influence commerciale, intellectuelle et politique/ économique indue et qui sont prêts à saper la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale du Maroc,” analysait notamment dans nos colonnes, le 24 février 2023, l’avocate en droit de l’homme et en sécurité nationale, Irina Tsukerman (lire n°1475). Mais c’est sans doute ce qu’il en coûte, in fine, de toute révolution. Surtout lorsqu’elle est le fait d’un roi et de son peuple, même sans discours pour la marquer.


S.M. le Roi recevant la délégation américano-israélienne.
Rabat, le 22 décembre 2020.

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