L'an 23 de l'intronisation de Mohammed VI : Priorité au social

Un an après son adoption, l’exercice royal sortant a été celui du commencement de la mise en oeuvre du nouveau modèle de développement, notamment en matière de généralisation de la protection sociale. Le Souverain semble tant y tenir qu’il ressort clairement qu’il a la volonté qu’il soit parfaitement mis sur les rails avant de passer à autre chose.

L’ancien guérillero argentin Che Guevara avait, dit-on, coutume de comparer la révolution à une bicyclette et de considérer, à partir de là, que “quand elle n’avance plus, elle tombe”. Propos que l’on pourrait sans doute reprendre à l’égard de tout mouvement qui vise à bousculer l’ordre établi. Et le mouvement que mène, en particulier, le roi Mohammed VI depuis son intronisation en juillet 1999 n’échappe pas à cette logique locomotrice: se serait-il arrêté à des voeux, aussi volontaires aient-ils été, que cela ferait bien longtemps qu’il se serait étiolé.

Nouveau modèle de développement
Changer, cela est, tout compte fait, à la portée de n’importe quel quidam; le faire sur la durée, c’est là que les choses se corsent. Surtout dans un pays comme le Maroc, dont les 1.200 ans d’histoire ont fait qu’il a, bon gré, mal gré, acquis des réflexes plus ou moins obstinés, État et population confondus. “Le Maroc est un pays très ancré dans ses traditions,” rappelait à cet égard, dans son interview publiée en septembre 2001 dans le quotidien français Le Figaro, le Souverain lui-même. On ne peut, de fait, faire l’économie de replanter ce décor si l’on souhaite faire l’appréciation de l’exercice royal 2021/2022.

Au niveau factuel, celui-ci a peut-être été témoin de moins de grandes annonces que celui qui l’a précédé, où l’on avait par exemple coup sur coup assisté au lancement du projet de généralisation de la protection sociale et surtout de la présentation du rapport général de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD). Mais la continuité était éloquente, et l’on peut sans doute très facilement se rendre à l’évidence du souci de Mohammed VI que le Maroc ne se retrouve pas à courir plusieurs lièvres à la fois et, par là même, risquer le coup d’épée dans l’eau.

Ainsi, un des volets essentiels, justement, de la généralisation de la protection sociale est celui de la généralisation de l’assurance maladie obligatoire (AMO). Aux dernières nouvelles, celle-ci continue d’avancer bon train et devrait bien aboutir dans les délais prévus, c’est-à-dire à la fin de cette année 2022, et cela non sans que Mohammed VI, de par le suivi personnel qu’il y assure, n’y soit pas pour quelque chose. Mais à quoi sert-il finalement de couvrir 22 millions de Marocains si les infrastructures hospitalières où ils peuvent être soignés restent dans l’état lamentable où elles sont? Que, par conséquent, le conseil des ministres tenu le 13 juillet 2022 au palais royal de la capitale, Rabat, se soit longuement attardé sur la révision du système de santé tombe alors parfaitement sous le sens.

Investissement compétitif
A ce propos, on rappellera que cette révision doit permettre d’améliorer aussi bien l’offre de santé que les ressources humaines qui l’assurent, en passant par la gouvernance et des moyens de rendre celle-ci plus efficiente, notamment technologiques (lire n° 1449, du 15 au 21 juillet 2022). Et au-delà de ce fondement législatif, qu’il faudra encore acter lorsque la loicadre afférente atterrira au niveau du parlement, Mohammed VI avait par exemple personnellement procédé au lancement, le 5 mai 2022, des travaux de construction du nouvel hôpital Ibn-Sina, un projet qualifié de futuriste et qui ambitionne de doter le Royaume, et non seulement Rabat, où il se trouve, d’une capacité d’accueil de plus de 1.000 lits supplémentaires (s’étendant sur une superficie totale de 11,4 ha, l’hôpital sera composé d’une tour d’hospitalisation de 33 étages avec 2 niveaux inférieurs, d’un pôle médico-technique de cinq étages avec 3 niveaux inférieurs, d’une tour de 11 étages avec 3 niveaux inférieurs dédiée à la Ligue nationale de lutte contre les maladies cardiovasculaires (LNLCMCV), d’un centre de conférences et d’un autre de formation, et un internat). Une façon de faire en sorte qu’en somme les actes se joignent à la parole.

Par ailleurs et dans le sillage du nouveau modèle de développement (NMD), Mohammed VI avait, dès son discours d’ouverture du parlement du 8 octobre 2021, appelé à l’adoption d’une nouvelle charte compétitive de l’investissement, avant de présider quelques mois plus tard, au mois de février 2022, une séance de travail dédiée à la résidence royale de la ville de Bouznika. Objectif, détaillé à l’issue de cette séance de travail par un communiqué du Cabinet royal: “inverser la tendance actuelle où l’investissement privé représente près d’un tiers seulement de l’investissement total, l’investissement public représentant les deux tiers” et “ainsi (...) porter la part de l’investissement privé aux deux tiers de l’investissement total à l’horizon 2035”.

Un projet de loi-cadre a d’ailleurs, au même conseil des ministres du 13 juillet 2022, également été adopté, et selon les informations qui ont été communiquées par le porte-parole du Cabinet royal, Abdelhak Lamrini, il verra la mise en place d’un dispositif de soutien dédié aux projets stratégiques et de trois dispositifs de soutien spécifique à la promotion des petites et moyennes entreprises (PME) et des entreprises marocaines qui envisagent de développer leurs capacités à l'international (soit dit en passant, la charte doit également profiter au chantier de la généralisation de la protection sociale, Mohammed VI ayant nommément cité, dans son discours d’ouverture du parlement, le système de santé comme concerné au premier chef).

Disparités sociales
Du point de vue du règne de Mohammed VI, les douze derniers mois sont, ainsi, sans doute à considérer comme faisant partie de la même séquence que les douze qui les ont précédés, voire depuis le mouvement social du Hirak en 2016-2017 dans la province d’Al Hoceima. Car c’est justement suite à ce mouvement, auquel s’était greffé plus tard celui de la ville de Jerada à partir de décembre 2017, qu’avait pour la première fois été abordé le projet du NMD, auquel la pandémie de Covid-19, du fait des disparités sociales qu’elle a rendues encore plus criantes, a mis un coup d’accélérateur décisif. Avant cela, un effort incontestable avait, certes, été produit par le biais notamment des deux premières phases de l’Initiative national pour le développement humain (INDH), respectivement initiées en mai 2005 et juin 2011, et que des institutions internationales telles la Banque mondiale -qui en a d’ailleurs été partenaire- ont publiquement plébiscitée, mais les fruits espérés ne furent, en fin de compte, pas estimés suffisamment satisfaisants au moment de les recueillir. Implacable, c’est de la sorte que s’exprimera par exemple, dès son discours du Trône du 30 juillet 2014, Mohammed VI: “Si le Maroc a connu des avancées tangibles, la réalité confirme que [la] richesse [globale] ne profite pas à tous les citoyens. En effet, je relève, lors de mes tournées d'information, certaines manifestations de pauvreté et de précarité, comme je note l'ampleur des disparités sociales entre les Marocains.”

Et sans doute que le Roi garde aussi en tête l’échec du rapport du cinquantenaire, qui avait demandé une mobilisation conséquente, au milieu des années 2000, de l’intelligentsia marocaine et qui, en dépit de sa grande qualité, n’avait pas vraiment été suivi d’effet du fait de l’important nombre de réformes à mener en même temps. Le voir, ainsi, insister pour que les charrues ne soient pas placées avant les boeufs et que le temps nécessaire soit pris pour bien mener à bout les priorités du moment ne doit, au final, guère surprendre.

Vers une “monarchie parlementaire”
Au demeurant et dans le droit de fil des déclarations faites en juillet 2019 par les conseillers de Mohammed VI, Abdeltif Menouni et Omar Azziman, à l’Agence France-Presse relevant qu’“on est dans le trajet d’une monarchie parlementaire”, le gouvernement se trouve, au fur et à mesure, investi de davantage de pouvoirs qu’il y a 23 ans, ce qui fait que de nombreux chantiers, hier purement royaux, relèvent désormais aussi de son champ d’attribution et d’initiative. Pour en rester au NMD, c’est à l’Exécutif, concrètement, de faire preuve d’imagination et de créativité et de trouver les moyens les meilleurs pour le mettre en oeuvre; ce que, malheureusement, il ne fait pas toujours, sans doute du fait de cet attentisme solidement incrusté dans les moeurs politiques nationales et qui fait que les orientations royales sont encore et encore nécessaires pour bouger ne serait-ce que le petit doigt (comme par exemple lors de la sécheresse du début de l’année 2022, où Mohammed VI a finalement dû lui-même se saisir du dossier pour que le gouvernement commence à mettre la main à la pâte et prenne les mesures d’urgence nécessaires).

Prendre ses responsabilités
En vérité, si l’ambition personnelle de Mohammed VI semble de vouloir que la fonction monarchique reste cadrée par la loi fondamentale, elle qui fait notamment de lui le “chef de l'État, son représentant suprême, symbole de l'unité de la nation, garant de la pérennité et de la continuité de l'État et arbitre suprême entre ses institutions, [qui] veille au respect de la Constitution, au bon fonctionnement des institutions constitutionnelles”, la réalité fait qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que l’on continue de se retrouver dans la configuration de monarchie forte et exécutive que revendiquait d’ailleurs le Souverain dans l’interview au Figaro mentionnée plus haut, à un moment où le Maroc venait de sortir de 38 ans de “démocratie hassanienne” très atypique.

Mais il faut dire aussi que le Maroc y gagne de façon certaine: s’il est aujourd’hui cette puissance régionale qui, au cours des huit derniers mois, a par exemple fait plier l’Allemagne et l’Espagne qui tenaient des positions hostiles à son intégrité territoriale, c’est indéniablement grâce à l’engagement en faveur de son pays de Mohammed VI, qui dans les moments les plus délicats, de ceux-là en passant par celui de la Covid- 19, n’a jamais hésité à prendre ses responsabilités quand la plupart reculaient et le laissaient seul au guidon -il n’avait toutefois pas manqué de critiquer, dans son discours du Trône du 27 juillet 2017, le fait que “quand le bilan se révèle positif, les partis, la classe politique et les responsables s’empressent d’occuper le devant de la scène pour engranger les bénéfices politiques et médiatiques des acquis réalisés (...) mais, quand le bilan est décevant, on se retranche derrière le Palais royal et on lui en impute la responsabilité”. Ainsi va finalement peut-être, du moins tant qu’elle porte une estampille marocaine, la bicyclette du changement, et en attendant que celle-ci puisse trouver sa vitesse de croisière, le Maroc a, lui, sans doute la chance de pouvoir compter sur ce qui se fait de mieux sur la voie du progrès...