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Une amazighité encore à accomplir

VINGTIÈME ANNIVERSAIRE DU DISCOURS D’AJDIR

Nommé le 7 octobre 2021, le nouveau gouvernement a notamment promis de faire le nécessaire pour enfin véritablement mettre en oeuvre l’officialisation de l’amazigh, deux décennies exactement après le début du chantier relatif à la promotion de la culture amazighe.

C’est ce dimanche 17 octobre 2021 que les Marocains ont commémoré le vingtième anniversaire du discours d’Ajdir. Dans ce discours, tenu comme son nom l’indique dans le village d’Ajdir, dans le Moyen-Atlas, le roi Mohammed VI instituait l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) et lançait, par là même, le long chantier de la promotion de la culture amazighe qui débouchera notamment sur l’officialisation, à partir de juillet 2011, de l’amazigh, et ce au même titre que l’arabe, jusque-là seule langue officielle depuis la première Constitution du 7 décembre 1962.

Hasard du calendrier, un nouveau gouvernement vient en même temps d’être nommé le 7 octobre 2021, et son chef, Aziz Akhannouch, lui-même d’ascendance paternelle amazighe -plus précisément de la région du Souss-, semble faire du chantier de la cause amazighe une de ses priorités: c’est ce que l’on peut en tout cas comprendre de son intervention du 11 octobre 2021 au parlement pour présenter le programme de son cabinet ainsi que du document de 79 pages diffusé auprès des médias pour détailler ce programme.

Dans ce document, toute une partie est consacrée au “chantier la mise en oeuvre du caractère officiel de l’amazigh”, entre autres chantiers prioritaires dont le nombre a été fixé à huit, et met l’accent sur le fait que “la route reste encore longue du fait que la reconnaissance [de l’amazigh] ne doit pas se limiter aux droits culturels et linguistiques, mais qu’il doit s’étendre pour inclure le rattrapage du retard pris dans le développement social et économique”.

Ainsi, le gouvernement Akhannouch a fait part de son intention de mettre en place au cours de l’année 2022 d’un fonds devant servir de “mécanisme financier de l’État pour intégrer la langue amazighe dans les domaines de l’éducation, de la législation, de l’information, de la communication et de la créativité culturelle et artistique, en plus de son utilisation dans l’administration et l’ensemble des services publics”. Et de promettre même un budget d’un milliard de dirhams à l’horizon 2025. Cela suffira-t-il?

“Un facteur d’unité”
Il faut tout d’abord rappeler que le coeur du problème n’a jamais été véritablement financier, mais plutôt une affaire de mentalité. Et pour cause: pour beaucoup, l’amazigh serait plutôt un motif de division, et d’aucuns à l’instar des mouvements islamistes vont jusqu’à faire du mouvement amazigh un agent participant à un soi-disant complot visant le monde arabo-musulman. À cet égard, le groupe parlementaire du Parti de la justice et du développement (PJD) à la Chambre des représentants s’était même fendu, en mars 2014, d’une proposition de loi ayant prétendument pour objectif de défendre l’arabe mais qui, dans le fond, s’attaquait aux autres langues et notamment, en l’occurrence, l’amazigh.

Et c’est sans surprise d’ailleurs que le parti de la lampe, qui avait sous sa coupe le gouvernement au cours des deux précédentes législatures, a grandement rechigné à sortir des cartons la loi organique censée mettre en oeuvre l’officialisation de l’amazigh, au point de se faire indirectement rappeler à l’ordre, dans son discours d’ouverture du parlement du 8 octobre 2021, par le roi Mohammed VI, qui, à cette occasion, avait insisté sur le fait “que la langue arabe et la langue amazighe ont toujours été un facteur d’unité, et qu’elles ne seront jamais un motif d’antagonisme ou de division”.

Le Souverain avait également plaidé dès octobre 2012, et ce dans une précédente allocution également donnée devant les élus de la nation, en faveur “l’opérationnalisation du Conseil national des langues et de la culture marocaine et l’officialisation effective de la langue amazighe, loin de tout a priori et de tout calcul étroit”. Au final, il faudra attendre jusqu’à juillet 2019 pour que la loi organique afférente soit adoptée, et presque deux autres années pour voir le gouvernement Saâd Eddine El Othmani lancer, le 20 avril 2021, un plan gouvernemental intégré pour la mise en oeuvre de l’officialisation de l’amazigh.

Problèmes de communication
Mais il ne faut pas croire que le blocage soit seulement dû au PJD: il a aussi une nature systémique. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison que le gouvernement met l’accent sur “le développement social et économique”: suite à la visite qu’elle a effectuée en décembre 2018 au Maroc, la rapporteuse spéciale de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est associée, E. Tendayi Achiume, a constaté que “les Amazighs sont touchés de façon disproportionnée” par la pauvreté, “puisque les régions où l’on parle l’amazigh (le Rif, l’Atlas, l’Assamer et le Souss) sont les plus pauvres du pays et donc les plus touchées par les problèmes d’infrastructures et d’accès aux services de base comme l’eau, l’assainissement et la santé”.

En plus de cela, elle avait mis en exergue les difficultés “que les personnes parlant l’amazigh continuent de rencontrer dans leurs échanges avec l’administration et le système judiciaire”. “Afin de veiller au respect des principes d’égalité et de non-discrimination dans l’administration de la justice, le Maroc devrait redoubler d’efforts pour favoriser l’usage de l’amazigh dans les procédures judiciaires et administratives et pour garantir l’accès à des services d’interprétation gratuits,” avait-elle souligné.

Développement social
Du côté de la société civile amazighe, on rapporte souvent, par ailleurs, les nombreux écueils que trouvent les citoyens marocains qui veulent appeler leurs enfants d’un prénom amazigh, bien que plus rien ne l’interdise depuis mai 2003 -une précédente circulaire adoptée en avril 1996 par le ministre de l’Intérieur, Driss Basri, fut alors abrogée par son successeur, El Mostapha Sahel.

Parmi les autres revendications également portées par cette société civile, l’instauration du nouvel an amazigh, à savoir Yennayer, en tant que fête nationale; un pas que l’Algérie voisine, qui compte aussi une forte communauté amazighe, a par exemple déjà franchi depuis 2017. En tout cas, le gouvernement Akhannouch aura fort à faire au cours de son mandat, sous peine de voir voler en éclats une partie du “projet de société démocratique et moderniste, fondée sur la consolidation de la valorisation de la personnalité marocaine et de ses symboles linguistiques, culturels et civilisationnels” rêvé un jour d’automne 2001 à Ajdir par le roi Mohammed VI.

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