Entretien avec Ali Najab, ancien officier de l'armée de l'air détenu du Polisario

"L'État doit permettre aux anciens prisonniers de Tindouf de recouvrer leur dignité"

Ancien officier des Forces Royales Air, le capitaine Ali Najab a publié son ouvrage “25 Ans dans les geôles de Tindouf. Mes mémoires de prisonnier de guerre”, un récit tragique dédié aux martyrs de la patrie qui ont rendu leurs derniers souffles pour l’intégrité territoriale du Royaume.

Vous avez sorti vos mémoires 17 ans après avoir été libéré des geôles de Tindouf, où vous avez été emprisonné pendant un quart de siècle. Pourquoi avoir attendu toutes ces années pour écrire vos mémoires?
Comme disait Simone Veil, «la parole purifie ». Alors, j’ai passé toutes ces années à raconter mon histoire un peu partout dans les médias. Et puis après, sur les recommandations de ma femme, qui m’a dit que l’écrit aussi purifie, j’ai commencé à rédiger mes mémoires. Je veux laisser un témoignage pour les générations futures et pour les jeunes qui connaissent mal l’histoire de leur pays et tout particulièrement celle du Sahara marocain. J’ai aussi écrit ce livre pour rendre hommage à nos martyrs qui sont morts pour la récupération du Sahara. Parmi ces martyrs, il y avait un pilote de chasse qui est mort à Tindouf.

Parmi ces martyrs, je citerais notamment des pilotes comme Driss Bahaji, Slimane Kouiss, Omar Chana et tant d’autres. Tous ces martyrs, aviateurs ou de l’armée de terre, étaient tous des combattants courageux, sincères et dévoués comme le sont des êtres de lumière et d’exception. Et puis, je l’ai écrit aussi pour ma fille, Ola, que j’ai laissée entre les mains de sa maman à l’âge de 3 ans et que j’ai retrouvée un quart de siècle plus tard à l’âge de 28 ans. Elle ne connaissait rien de ma vie. Aujourd’hui elle en sait tout.

Est-ce que votre livre raconte tous les détails de votre expérience carcérale dans les geôles de Tindouf?
Oui, j’y raconte absolument tout, depuis le moment où j’ai été capturé en 1978 jusqu’à ma libération en 2003. Dans mon livre, je rapporte par exemple qu’au moment où je suis arrivé à Tindouf, ce sont des officiers algériens qui m’ont interrogé et non les maquisards du Polisario. Je décris cet interrogatoire avec beaucoup de détails. Je parle aussi des morts sous la torture parce que la torture était institutionnalisée.

J’ai parlé aussi des évasions. Celles réussies sont de vraies épopées souvent organisées par de simples soldats… J’ai tenu à raconter tout cela pour démontrer que les anciens prisonniers de guerre sont de vrais combattants qu’il faut revaloriser et qui méritent de la considération. Parce qu’ils ont combattu le Polisario de longues années durant. J’espère de tout coeur que l’État fera tout pour réhabiliter ces prisonniers et leur permettre de recouvrer leur dignité. On ne doit pas chercher pourquoi ces anciens prisonniers de guerre ont été capturés. Parce que le commandement sait parfaitement que la guerre qu’ils ont menée face à l’ennemi n’est pas facile. L’essentiel, c’est qu’ils sont là et qu’ils ont combattu, avec courage et sincérité, pour leur pays, leur Roi et leurs institutions.

Comment avez-vous résisté à 25 années de traitements inhumains de la part des milices du Polisario et leurs protecteurs algériens?
La foi a joué un rôle important. La foi en Dieu, la foi en notre patrie, la foi en nos capacités et notre background. La foi en nos familles. Nous savions qu’elles nous attendaient et, enfin, la foi en notre amitié que nous avions tissée entre nous. Des amitiés très fortes se sont créées au fil des années de captivité. Pour affronter l’ennemi et sa volonté de nous faire un lavage des cerveaux, on a instauré une discipline, on a oublié nos grades et on a vécu en frères, en partageant tout.

Quelles sont les actes de torture dont vous avez été victime?
Mis à part les traitements inhumains que nous avons endurés tout le long de notre captivité, il y avait souvent des cas de torture. En ce qui me concerne, j’ai eu une mésaventure avec le ministre des Affaires étrangères iranien du temps de Khomeini, venu à Tindouf sur invitation de l’Algérie. Il s’est mis devant moi et commença à insulter notre Roi et nos institutions. Ma réaction fut immédiate et je crois lui avoir dit des choses désagréables. Le frère de l’actuel secrétaire général du Polisario, Brahim Ghali, Ali Ould Sid El Mostafa ordonna à son adjoint après le départ de l’Iranien, de me taper dessus au point où il m’a ensanglanté le visage. Un de mes camarades, le lieutenant Ali Jaouhar, a également subi le même traitement parce qu’il avait pris ma défense. Ils nous ont mis ensuite dans des petites cellules individuelles où nous avons subi la torture tous les deux durant 14 jours. Ils nous attachaient les mains et les pieds avec des cordes en nous tabassant à chaque fois. Puis nous avions été enfermés dans une cellule collective pendant 11 mois.

Sorti de là un jour, un responsable du Polisario m’a demandé de lire un texte à la radio que je devais rédiger moi-même. Devant mon refus, on m’a infligé une lourde torture qui consistait à marcher pieds nus sur un sol rocailleux et chaud en plein mois d’août. La punition consistait à transporter une lourde brique de 15 à 20 kilos sur une distance de 200 mètres. Mais, au bout de 36 heures, je suis tombé, totalement effondré. Sans oublier les vexations, les humiliations et les crachats sur le visage. Tous ces événements et tant d’autres sont racontés dans le livre (voir le chapitre sur les prisonniers morts sous la torture).

Outre la foi, qu’est-ce qui vous a rendu aussi fort face à toutes ces horreurs?
On savait que la situation politique et militaire sur le terrain était en train de changer progressivement en faveur du Maroc. Cela nous a donné beaucoup d’espoir et d’encouragement pour lutter contre ces actes de torture. Autrement, on aurait préféré mourir chez l’ennemi plutôt que de perdre le Sahara… Nous avions toujours présent à l’esprit une citation de notre Roi feu Hassan II, qui disait: «Si le Maroc ne récupère pas son Sahara, je dois être inquiet quant à son avenir en tant qu’Etat et en tant que Communauté».

Avez-vous connu certains hauts dignitaires du Polisario qui ont sont rentrés au Maroc en réponse à l’appel du défunt Roi Hassan II, «La Patrie est clémente et miséricordieuse»?
J’ai connu, en premier lieu, Omar Hadrami, qui était le chef de la sécurité dans le Polisario. Un jour, il est entré dans une chambre où nous étions rassemblés, moi et les autres camarades officiers prisonniers de guerre. Il nous a dit «Que pensez-vous de l’autonomie du Sahara?». Une question qui était pour nous bizarre puis il nous a dit que c’était un projet en gestation. Par la suite, il nous a donné son avis en disant qu’il préférait être 100% marocain que d’être 50% marocain. Évidemment, Omar Hadrami était seul, sans la présence des gardes. Quelques semaines plus tard, on a appris sa fuite puis son retour au Maroc.

Y avait-il des contacts entre le Polisario et le Maroc pour la libération des prisonniers?
Il y a eu une première libération de 10 prisonniers marocains en 1984 sous la direction de Omar Hadrami. Puis une seconde vague de libération de 200 prisonniers, mais que le Maroc avait refusé de prendre. Je suppose parce qu’il ne voulait pas d’échange de prisonniers par petits groupes. Il voulait le tout. Par la suite, la Croix rouge a trouvé une solution. Le Polisario confiait les prisonniers au CICR, qui se chargeait, à son tour, de les remettre au Maroc. Je suppose donc que le Maroc ne signait pas en face de la signature du polisario pour éviter une reconnaissance tacite de celui-ci.

Comment avez-vous été libéré en 2003?
Danielle Mitterrand, femme de l’ancien président français, François Mitterrand, aidait beaucoup le Polisario sur les plans matériel et diplomatique. Un jour, elle est venue visiter un centre où elle a trouvé deux prisonniers marocains à qui elle a demandé s’ils étaient payés par le Polisario contre le travail qu’ils faisaient. L’un d’eux, qui parle le français, a tout raconté à Danielle Mitterrand. A son retour en France, elle a envoyé chez le Polisario une mission d’enquête internationale dirigée par deux femmes qui sont venues à Tindouf ont et rencontré 700 prisonniers de guerre marocains. Elles en ont interrogé environ 338.

Au retour à Paris, les deux enquêtrices ont écrit un rapport accablant contre le Polisario et l’Algérie. Suite à ce rapport, le monde entier a pris connaissance de l’existence des prisonniers marocains dans les camps de Tindouf et les conditions horribles de leur détention. Sous la pression internationale, le Polisario commençait à libérer les prisonniers marocains par tranches. Notre contingent, libéré en 2003, comprenait 243 prisonniers.

Comment avez-vous été accueilli par les autorités marocaines?
J’ai été surpris que les autorités marocaines nous aient réservé un accueil glacial avec des regards suspicieux et un devoir mal accompli.


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