Ali Hassan : "Je ne suis qu’un simple journaliste"


On connaît Ali Hassan le journaliste, l’animateur de Ciné-jeudi et le scénariste, mais on ne connaît jamais assez l’homme que les Marocains ont suivi pendant plus d’un demi-siècle à la radio et à la télévision. Outre sa carrure de cinéphile qu’il a soigneusement forgée au fil des années, Ali Hassan a son mot à dire sur plein de sujets, lui qui insiste qu’il ne faut pas tout le temps « ramener sa fraise ». Entretien.

Avez-vous réellement raccroché de la télévision en 2007, comme c’est écrit dans un article?
La date donnée par cet article ne colle pas. J’ai continué à la télé et à la radio nationale jusqu’en 2015, et ensuite dans une radio privée, mais les bricoles continuent. Je suis donc loin d’avoir raccroché. Mais un jour ou l’autre, on finit tous par le faire (Rires).

Quel est l’événement qui vous a le plus marqué tout au long de votre carrière?
Il y en a eu plein. Mais le plus important c’est quand j’ai arrêté à la télévision.

Et pourquoi cet événement en particulier?
Il faut savoir quitter la table et faire autre chose, comme par exemple la plonge. (Rires).

Un mot sur la relève?
Il y a toujours des émissions de cinéma, aussi bien à la radio qu’à la télévision qui continuent de couvrir tous les événements cinématographiques, comme les festivals, les tournages de films, les rencontres avec cinéastes et acteurs.

Depuis les années 1980, le cinéma est omniprésent sur nos ondes…
Bien avant les années 1980. La première émission de cinéma à la RTM remonte à 1964. Elle s’appelait traveling, présentée par André Goldenberg. Dans les années 1970, il y en avait une autre présentée par deux collaborateurs extérieurs de la radio qui signaient, en référence aux deux grands réalisateurs Alexandre Korda et King Vidor, par les pseudonymes Robert Korda et Ignacio Vidor. Ce dernier et c’est un scoop que je vous donne, n’est autre que monsieur Ignacio Ramonet qui a dirigé pendant de nombreuses années votre confrère Le Monde Diplomatique.

On dit aujourd’hui que la recherche cinématographique n’est plus présente comme avant dans l’audiovisuel. Qu’en dites-vous?
Elémentaire mon cher Watson ! Nos enfants ne sont pas privés de cinéma, ni de lieux de recherche. Ceux qui s’intéressent à la chose ont la possibilité de trouver tout ce qui est susceptible d’enrichir leurs connaissances.

Avez-vous été tenté par des formations ou des conférences au profit des jeunes qui veulent faire du cinéma ?
D’abord, le Maroc ne manque pas d’écoles de cinéma. Nous avons une institution extraordinaire qui s’appelle l’ISMAC (Institut Supérieur des métiers de l’audiovisuel et du cinéma) qui fait des choses merveilleuses. Pourquoi voulez-vous que j’aille enseigner ? Je ne suis que journaliste. Pourquoi voulez-vous que j’aille m’accrocher à des choses qui me dépassent ?

Vous vous dites «simple journaliste», mais d’autres vous trouvent un «grand journaliste»…
Il ne faut pas employer des grands mots. Peut-être que j’ai juste fait plus ou moins mon travail d’une manière correcte, et ça me fait plaisir de l’entendre. Je n’étais qu’un simple journaliste qui présentait des émissions. Et un journaliste de la radio ou de la télévision peut vous présenter toute sorte d’émissions, même celles sur le nucléaire ou sur la vie des fourmis, ce qui ne fait pas de lui, ni un physicien nucléaire ni un myrmécologue.

Quel conseil pourriez-vous donner aux jeunes journalistes ?
Lire les écrits de leurs ainés, les grands éditos et les bonnes feuilles. Car c’est en lisant que l’on apprend plein de choses. Les romanciers, avant d’écrire, ont déjà lu pas mal de livres. Les cinéastes, avant de faire leur film, ont vu plein de films de leurs prédécesseurs. Le tout est accompagné d’un amour. L’essentiel c’est d’aimer. Quand on aime, on va loin. A part ce conseil, je n’en ai pas d’autre.


En parlant de lecture, quels sont vos goûts littéraires ?
Je vais vous décevoir car je n’ai pas un penchant de lecteur. Je lis un roman par an, mais ça ne veut pas dire que je ne lis pas. Je lis la presse et mon penchant va vers les livres d’histoire, en particulier celle du Maroc. Et quand il m’arrive de suivre des émissions littéraires, je suis subjugué quand j’écoute les auteurs parler de leurs oeuvres. Par exemple, je trouvais un plaisir très grand à écouter Umberto Eco. La même chose avec le cinéaste Jean-Luc Godard, que j’aimais beaucoup entendre parler, mais dont je n’ai jamais aimé le cinéma, à l’exception de deux films ou trois, Pierrot le fou et A bout de souffle en tête.

A bout de souffle rappelle aussi la chanson de Claude Nougaro…
C’est une chanson que Claude Nougaro a composée sur une musique de Dave Brubeck, qui s’appelle «Blue Rondo à la Turk». Les paroles racontent un magnifique film de série noire. Je renvoie les lecteurs vers cette chanson. Ils auront l’occasion de savourer un excellent film de gangster.

Si vous étiez ministre de la culture, quelle serait votre première mesure ?
Et pourquoi pas chef du gouvernement ? (Rires).

Et si le ministre de la culture lui-même vous appelle pour vous demander votre collaboration ?
Je le remercierai pour sa confiance et je me contenterai de le guider vers d’autres personnes plus compétentes et sûrement plus disposées.

Que répondez-vous à ceux qui évoquent aujourd’hui un désintérêt par rapport au théâtre ?
Je leur réponds que j’habite à côté du Théâtre National Mohammed V et je constate régulièrement qu’il y a des représentations théâtrales et il y a toujours un public. De quel désintéressement parle-t-on ?


Ali Hassan avec l’acteur égyptien, Nour-Chérif.


Et la fermeture des salles de cinéma au Maroc, comment peut-on y remédier ?
La fermeture des salles de cinéma est un phénomène naturel et contre lequel on ne peut pas lutter. Les salles de cinéma ferment partout dans le monde. Ce problème remonte aux années 1935-1940, c’est-àdire dès la naissance de la télévision, que le cinéma a vue comme un concurrent redoutable.

Ce phénomène présage-t-il de la mort un jour du cinéma ?
Non. Le cinéma ne mourra pas, c’est la télévision qui mourra. Les deux spectacles qui ne disparaîtront jamais sont le cinéma et le sport. Mais la télévision telle qu’on la connaît va sûrement disparaître. Ne resteront que les chaînes d’info.

Revenons à la lecture. Croyez-vous que les jeunes d’aujourd’hui lisent ?
Si on compare le nombre des lecteurs qu’il y a au Japon ou en Allemagne avec le nôtre, nous sommes à des années-lumière de nos amis japonais et allemands.

On dit que les déboires ont commencé avec l’arabisation. Vous partagez cet avis ?
Quand il y a arabisation à outrance, oui. Mais je ne suis pas contre l’arabisation. Il faut être idiot pour être contre, et encore plus idiot de dénigrer notre belle darija. Cependant, si vous me permettez un coup de gueule, de l’urticaire m’envahit quand j’entends nos commentateurs sportifs qui s’évertuent à nous décrire ce que nous voyons en utilisant la langue arabe classique. Qui dit football, dit populaire, donc le commentaire quand il est destiné aux Marocains, doit être dans la langue maternelle des Marocains, ce qui n’était pas le cas ce mardi soir au stade «Civitas Metropolitano». Suivez mon regard, ce n’est pas le Pérou, en comparaison avec tous les progrès accomplis par le Maroc dans le domaine sportif : infrastructures, équipe nationale au top, une chaîne de télé vouée au sport, ambition du pays à organiser le mondial et j’en passe. Mais côté commentateurs, il y a encore du travail à faire. Par ailleurs, je suis ravi de voir des jeunes s’intéresser beaucoup à l’anglais ou l’allemand. A mon époque, on parlait français et on baragouinait un peu en anglais. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et je salue ces jeunes qui s’intéressent davantage à l’anglais qu’au français. On parlait tout à l’heure de la disparition des salles de cinéma, la langue française va elle-aussi disparaître. Et je crois aussi que tout ce qui est français va disparaitre. C’est le propre de toute civilisation. Le tour de la France est arrivé.

Faites-vous référence à ce qui se passe en France actuellement ?
Oui, quand on voit Paris, la plus belle ville du monde, envahie par les rats, en plus du climat social là-bas…Et il n’y a pas que la grève des éboueurs.

Est-ce la crise entre le Maroc et la France qui vous fait dire ça ?
Oui, il y a crise, et seul Macron fait semblant de ne pas la voir. Il n’arrête pas de remettre la poussière sous le tapis, et je crois qu’il le fait exprès.

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