L'Algérie sous la menace de la guerre des clans

Après l'abdication de Abdelaziz Bouteflika

L’oligarchie militaire et politique a des intérêts et veillera à conforter des garanties la mettant à l’abri de la Cour pénale internationale ou du moins de la justice locale.

En Algérie, l’Histoire s’accélère. Voilà qu’un régime pratiquement éligible à la glaciation brejnévienne de l’ex-URSS depuis plus d’un demi-siècle se trouve confronté à une crise générale. Le «système » -comme disent les millions de manifestants– se trouve ces semaines-ci rejeté, condamné. Il est question d’une Nouvelle République, même dans le discours officiel. Mais quel visage aura-t-elle? Avec qui? Et pour quoi faire? C’est toute la problématique complexe de la présente conjoncture: comment dé-construire? Et comment reconstruire?

Comptes à régler
Trois clans peuvent être identifiés. Et c’est leur futur statut dans une Algérie en pleine tourmente qui pèsera sur la nouvelle architecture institutionnelle et politique désormais à l’ordre du jour. Le premier d’entre eux est celui lié au président Bouteflika, lequel a renforcé son pouvoir depuis son premier mandat en avril 1999. Deux séquences successives doivent être distinguées à cet égard: celle de 1999-2013 et celle de 2013 à aujourd’hui. Durant la première, Bouteflika a surtout veillé à affirmer son autorité sur l’armée. Tout le monde se rappelle ses propos de 1999: «Je suis l’incarnation de l’Algérie, les militaires? Qu’ils viennent me bouffer s’ils le peuvent…» Il avait en effet bien des comptes à régler avec ce corps. À la mort de Boumédiene, en décembre 1978, il avait tout fait pour prononcer son oraison funèbre –un acte symbolique qui devait à ses yeux le prépositionner comme successeur. L’armée n’a pas suivi; elle lui a préféré Chadli Benjedid, qui n’était pas l’officier supérieur le plus gradé et le plus ancien dans l’ANP –Abdallah Belhochet était de ce point de vue le mieux placé– mais qui présentait l’avantage d’être plus malléable. En 1994, après la fin du Haut Comité d’État (HCE, mis sur pied après la démission forcée du même Chadli Bendjedid par les généraux), il se heurte au même refus, le général Liamine Zeroual lui étant préféré. Il faudra attendre la fin 1998 pour qu’il réalise son rêve et qu’il soit finalement coopté par les mêmes généraux pour briguer la présidence.

Vindicatif, il n’oubliera jamais les humiliations passées, lui qui estimait qu’il avait un destin national. Il fera le ménage dans l’ANP, mettant à la retraite des généraux, et couplant ces mesures avec le souci de mettre la main sur le puissant DRS (Département de renseignement et de sécurité), ex (SM), dont la direction était assurée depuis 1990 jusqu’à 2015 par le général Mohamed Mediene, dit Toufik. À ses côtés, Bouteflika fait place à son frère cadet, Saïd, au premier rang ainsi qu’à des fidèles dont la figure la plus marquante est Ahmed Ouyahia, trois fois Premier ministre et président du RND, un parti classé deuxième et l’une des composantes de l’alliance présidentielle avec le FLN, entre autres.

La restructuration de l’appareil sécuritaire s’accélère entre 2013 et 2015, le président Bouteflika étant victime d’un AVC en avril 2013. Le DRS est découplé et voit la police judiciaire militaire rattachée au ministère de la Défense nationale dirigé par le général Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre, ce département étant confié depuis 1999 à Bouteflika. Trois nouvelles entités sont créées en lieu et place de l’ex-DRS: la DGSI, la DGDSE et la DGRT. La première, couvrant la sécurité intérieure, est confiée au général Bachir Tartag –prénommé «le bombardier» au vu de ses états de service durant la décennie noire. Cette direction est rattachée à la présidence. Elle est restructurée, sur la base du modèle français visant à répartir les missions de sécurité pour éviter le monopole d’une institution, comme ce fut le cas de l’ex-DRS.

Formules variables
Un autre profil sécuritaire a renforcé sa position. Il s’agit du général Boura Rezigue, dit Abdelkader, ancien patron du Centre territorial de recherche et d’investigation (CIRI) puis du Centre principal des opérations (CPO), bras armé de la lutte antiterroriste.

Le troisième clan est celui de l’armée. C’est le général Ahmed Gaïd Salah qui a en charge ce corps et ce département avec les fonctions de chef d’état-major. Il succède au général Mohamed Lamari, qui paie ainsi, avec d’autres officiers généraux, son opposition à un deuxième mandat de Bouteflika. Fidèle soutien de Bouteflika, le général Ahmed Gaïd Salah avait soutenu ces derniers mois la candidature de ce dernier à un 5ème mandat. Puis, par touches successives, il a ensuite adopté un discours plus nuancé, déclarant que l’armée partage avec le peuple algérien «les mêmes valeurs et principes» alors que, quelques jours auparavant, il avait multiplié les menaces….

Crise complexe
Le 26 mars, il fait une annonce surprise avec sa proposition de faire jouer l’article 102 sur l’état d’empêchement de Bouteflika; une semaine plus tard, il déclare que Bouteflika démissionnera avant l’expiration de son mandat le 28 avril. Puis le mardi 2 avril, il en rajoute une couche en fustigeant «l’entêtement, la tergiversation et la sournoiserie de certains individus qui oeuvrent à faire perdurer la crise et à la rendre plus complexe». Il s’attaque aussi, en termes encore plus accusateurs, aux membres du clan présidentiel.

La semaine écoulée a donné lieu à de multiples manoeuvres de ces clans. L’ex-patron du DRS, Mohamed Mediène, a repris du service auprès de Saïd Bouteflika, lequel l’avait fait limoger en septembre 2015. Il a réactivé ses réseaux pour peser sur les évènements. Mais c’est le général Ahmed Gaïd Salah qui garde aujourd’hui la main, prenant en compte les revendications des millions d’Algériens et se repositionnant de nouveau comme acteur central et régulateur du processus de transition initié avec la démission de Bouteflika. Le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, assume l’intérim présidentiel depuis le mercredi 3 avril, sur la base des dispositions de l’article 88 de la constitution. Cet intérim est «d’une durée maximale de 60 jours au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées». C’est une situation de vacance définitive qui est différente de celle de l’état d’empêchement. Le calendrier constitutionnel prévoit un scrutin présidentiel au plus tard le 3 juin 2019. Serat- il tenu tant il est vrai que des hypothèques majeures pèsent sur la situation actuelle?

Deux acteurs majeurs occupent désormais le champ politique: celui de l’armée, dirigée par Ahmed Gaïd Salah, et celui d’un peuple en colère, contestataire, qui veut changer tout le système. Le président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, est fortement contesté et récusé par les manifestants. Pourra–t-il tenir dans les prochaines semaines? Enfin, comment arriver à un consensus, même a minima, pour que cessent les manifestations et que l’on puisse arriver à enclencher tel ou tel processus initiant une transition acceptable et consensuelle?

Il y a aujourd’hui un capital de mobilisation tout à fait exceptionnel avec le rendez-vous hebdomadaire du vendredi dans la quasi-totalité des 48 wilayas d’Algérie. Il reste à donner forme et contenu à cet exceptionnel élan. La démission de Bouteflika permet-elle de sauver le régime? Le rapport de forces arrivera- t-il à pacifier l’Algérie et à l’installer dans un phase de transition? Du gagnant-gagnant? Cette hypothèse est bien aléatoire tant les intérêts en jeu sont énormes. L’oligarchie militaire et politique a des intérêts et veillera à arracher et à conforter des garanties la mettant à l’abri de la Cour pénale internationale –pour ce qui est des généraux– et de la justice locale pour sa corruption. La connexion avec des milieux d’affaires échappera-t-elle à la main de la justice? Rien n’est joué, tout est possible à condition qu’un peuple en marche et en révolte ait des raisons de croire et d’espérer la fondation d’une Nouvelle République.


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