Comment l'Algérie a transmué la population des anciennes provinces du Sahara oriental

La souveraineté par la démographie


A travers une politique menée méthodiquement depuis 60 ans, la voisine de l’Est a tout fait pour couper les liens d’allégeances de Tindouf et autres avec le Maroc.

Sur le chemin qu’il suit depuis le Jebel Timjnatine, dans le Haut Atlas marocain, tout au long du désert de la Saoura, l’oued Guir se retrouve à un moment au niveau d’Abadla. Située dans l’actuelle wilaya algérienne de Béchar, à la frontière avec le Maroc, cette commune n’est certainement pas la plus emblématique d’Algérie. Selon le dernier recensement général de la population et de l’habitat en date d’avril 2008, elle comptait à peine 14.000 habitants. Pour les démographes travaillant sur la voisine de l’Est, elle fait cependant figure de cas d’école connu. Constituée officiellement en juillet 1963, elle illustre en effet toute l’approche de la junte militaire en place pour remettre à plat les dynamiques démographiques qui animent le bassin des anciens départements français du Sahara, octroyés par la France au moment de l’indépendance.

Terre ancestrale des Doui-Menia, tribus arabes que l’on retrouve également dans la région du Tafilalet, dans le sud-est du Maroc, Abadla a vu sa population faire l’objet d’une politique de sédentarisation méthodique, après avoir des siècles durant mené une existence essentiellement pastorale nomade. Objectif, briser les liens tribaux et les remplacer par une soumission au seul nouvel État. Et les revendications du voisin marocain, auquel les tribus en question étaient demeurées fidèles, ont bien évidemment été de mise: il est notamment intéressant de souligner qu’au moment même où Abadla était mise en place, le roi Hassan II recevait dans la capitale, Rabat, afin de se faire prêter allégeance par lui, le caïd Mia Haboua Ould Laâbid, leader de premier plan dans la ville autre célèbre de Tindouf de la confédération des Reguibat Charq, cousins des Doui-Menia. C’est que n’ayant jamais dépassé le massif des Aurès, et ce même pendant la majeure partie de l’administration par la France puisque les territoires dits du “Sud” ont longtemps relevé plutôt directement de l’armée, le territoire algérien se retrouvait, de fait, artificiellement prolongé à des régions où la légitimité lui manquait cruellement.

D’ailleurs, l’anecdote est connue: au moment où, le 1er juillet 1962, l’Algérie tient son référendum pour l’indépendance, ils sont nombreux les habitants de Tindouf notamment à inscrire sur leur bulletin de vote “oui à l’indépendance, mais nous sommes Marocains”. Pire encore pour le régime algérien, des drapeaux marocains sont partout hissés, et il faudra que l’“armée nationale populaire” (ANP) menée par le futur chef de l’État, un certain Houari Boumédiène, déploie ses éléments pour “mater” les récalcitrants; ces éléments pousseront même, par ailleurs, jusqu’à vouloir faire la conquête de territoires situés au-delà de la frontière dessinée par la France, ce qui provoquera la fameuse guerre des sables de 1963- 1964.


Justement, il est de notoriété publique que M. Boumédiène restera marqué par le refus persistant des habitants de la Saoura à vouloir adopter l’identité algérienne, puisqu’il en aura été un témoin de première main, et il ira encore plus avant que le président Ahmed Ben Bella dans sa tentative de transmuer le tout nouveau Sahara annexé, d’autant plus que celui-ci renfermait dans son sous-sol, notamment dans le Hassi Messaoud et le Hassi R’Mel, le pétrole et le gaz qui allaient faire la fortune de l’élite dirigeante.

Identité originale
En plus de vouloir faire émerger de force des centres urbains comme Abadla mais aussi Aïn Naga, dans la wilaya de Biskra, ou Oum El Assel, dans celle de Tindouf -baptisée à l’origine Reguibat mais l’Algérie la renommera en mai 1980 pour acter l’effacement de son identité originale-, M. Boumédiène mettra même à profit la mise en oeuvre du plan triennal de 1967-1969 pour carrément changer, par le biais d’incitations matérielles directes, le visage de la population des régions concernés: si, au cours des soixante dernières années, les wilayas sahariennes ont connu le développement démographique le plus important de tout le pays (multiplication par plus de cinq du nombre d’habitants), c’est en grande partie du fait d’un solde migratoire en constante augmentation depuis le nord. Ainsi, on trouvait par exemple au tournant du siècle que dans l’ancienne Tindouf frondeuse de 1962, jusqu’à 76% (!) de la main-d’oeuvre provenait de l’extérieur.

Au passage, on fera aussi remarquer que la première communauté non-saharienne étaient… les Kabyles (environ 15%, selon des chiffres de l’Office national des statistiques (ONS) algérien), dans ce qui semble avoir été une volonté d’en profiter, à travers l’attrait de l’industrie des hydrocarbures, de vider la Kabylie et ainsi éviter de voir se répéter des événements tels le Printemps berbère d’avril 1980, au cours duquel la population du territoire avait voulu exprimer sa singularité culturelle. Si donc, au final, le plan de M. Boumédiène, formellement poursuivi par les présidents algériens successifs et ce jusqu’à Abdelmadjid Tebboune en ce moment, a effectivement permis d’opérer un basculement démographique significatif, il n’en reste pas moins qu’un point d’achoppement important continue d’entraver les velléités du pouvoir algérien: du fait de la corruption endémique et de la gabegie qui caractérise la majorité des projets menés par les pouvoirs publics, la pauvreté et l’exclusion restent le lot d’une portion non-négligeable des jeunes.

A Ouargla, qui constitue, ironiquement, la capitale du pétrole algérien, les mouvements des chômeurs sont constants depuis la moitié des années 2000. Malheureusement, le sort qui leur est réservé pousse pas mal de ces jeunes dans les bras des organisations jihadistes qui pullulent dans le corridor saharo-sahélien, à l’instar du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans dont beaucoup d’observateurs pensent qu’il serait en fait directement contrôlé par la sécurité militaire algérienne (son leader, Iyad Ag Ghali, est en tout cas né de mère algérienne). Pour les spécialistes, une comparaison serait, éventuellement, peut-être intéressante avec la situation dans les régions sahariennes actuellement sous souveraineté du Maroc, à savoir l’Oued Noun, la Sakia El Hamra et l’Oued Ed Dahab, où en dépit de la guerre d’attrition menée à son encontre le Royaume a tout de même réussi à assurer un développement manifeste qui pourrait même amener à la constitution d’un nouveau hub continental...

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