Alger agite l'épouvantail de la guerre

EN PROIE À UNE CRISE POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIALE SANS PRÉCÉDENT

Qualifié de “réducteur” par la partie séparatiste, le récent rapport du secrétaire général de l’ONU sur la question saharienne a en fait mis à nu bien des contre-vérités. Décryptage.

Mais quelle mouche a piqué les locataires du Palais d’El Moradia? A un mois du 58e anniversaire de la Guerre des sables (25 octobre), les tambours de la guerre résonnent à nouveau aux frontières maroco-algériennes. Le pouvoir militaire algérien souffle sur les braises de la confrontation militaire de 1963.

Après la rupture des relations diplomatiques, actée le 24 août 2021, suivie de l’interdiction de son espace aérien aux avions marocains civils et militaires, Alger menace de prendre des «sanctions». Ce n’est pas tout. Dans ce contexte délétère, l’armée algérienne a osé pénétrer, le jeudi 23 septembre, dans la localité marocaine de Oued-Zelmou, près de Bouarfa, avant de se retirer à la suite d’un rapide déploiement des Forces armées royales.

Une folie autoritaire
Parallèlement à cette opération militaire, il y a eu le discours belliqueux du ministre des Affaires étrangères algérien, qui a saisi la tenue de la 76e session de l’Assemblée générale des Nations Unies pour informer les instances de la communauté internationale de l’entière disposition de son pays à répondre à toute «agression militaire émanant de l’ouest». Pourquoi un tel acharnement subitement? Pour les observateurs avertis de la scène politique, sociale et économique algérienne depuis quelques mois, cette offensive était attendue. Rien d’étonnant, la junte militaire algérienne est hantée, non seulement par une seule crise, mais plutôt de plusieurs crises internes inédites.

Sur le plan politique, le pouvoir mène une guerre contre le peuple comme en témoigne la vague d'arrestations qui s'abattent sur les activistes des droits de l'Homme, les journalistes, les opposants et les manifestants du Hirak depuis plusieurs semaines. Dans son édition du 18 septembre 2021, le journal Le Matin d'Algérie décrit la folie autoritaire dans laquelle sombre le pouvoir algérien: «De quelle psychose est-il atteint, ce pouvoir? À en juger par le nombre fulgurant d’arrestations de journalistes, de militants des droits de l’homme et autres détenus d’opinions, dans les derniers jours qui ont succédé les feux de forêt criminels en Kabylie et l’assassinat de Djamel Bensmaïl, le pouvoir est inéluctablement rentré dans une phase de répression catatonique, caractérisée par des excès de violence, d’arbitraire et même d’hallucination». Le journal ajoute que ce ne sont plus, uniquement, les opposants politiques, journalistes et autres militants du Hirak qui sont sur la liste, «mais bien tout un peuple qu’il souhaiterait anéantir. Même les personnes à mobilité réduite ne sont pas épargnées».

Arrestations arbitraires
Dans une lettre publiée le 1er septembre 2021 sur le site des Nations-Unies, des rapporteurs spéciaux de l’ONU affirment avoir «continué à recevoir des informations faisant état d’arrestations d’un nombre considérable de manifestants, de personnalités politiques, de journalistes et de personnes associées, de manière réelle ou supposée, avec le mouvement du Hirak».

Ces experts s’inquiètent, notamment, des «arrestations arbitraires massives de manifestants pacifiques, d’interdictions de manifester et d’un usage excessif de la force, y compris via l’utilisation de gaz lacrymogène et l’usage de matraques, de la part des forces de sécurité à l’encontre des manifestants du mouvement du Hirak, qui semblent directement liés à l’exercice de leur droit à la liberté de réunion pacifique et à la liberté d’expression». Pour ne citer que cet exemple très édifiant, 2.000 manifestants ont été interpellés par les services de sécurité algériens du 14 au 26 mai 2021 (12 jours seulement!), selon la Ligue Algérienne de Défense des Droits Humains (LADDH).

En dépit des arrestations arbitraires et de la torture dans les prisons, le peuple algérien se révolte toujours contre un régime qui se cramponne au pouvoir. Une contestation exemplaire qui a débuté en février 2019, lorsque des millions de personnes sont descendues dans les rues pour protester contre la réélection du président Bouteflika. Ainsi, le mouvement de contestation populaire «Hirak » est né. Ce mouvement n’a pas fléchi d’un iota depuis un peu plus de deux ans et demi, malgré la répression policière et judiciaire. Ce mouvement conteste la légitimité du pouvoir en place. C’est dire la crise institutionnelle, politique et sociale exceptionnelle qui perdure en Algérie.

Une situation intenable
A cette crise se greffe une crise sanitaire: pas de vaccins, des médecins et des hôpitaux saturés et dépassés, des morts par centaines au quotidien… Et dire que, il y a quelques mois encore, le président algérien Abdelmajid Tebboune se vantait d’avoir le système de santé le plus performant d’Afrique et l’un des meilleurs au monde. Les images et les appels à la rescousse qui proviennent des villes algériennes sont déchirants. Une situation qui déstabilise le régime. Ce dernier ne parvient pas à apaiser la tension montante dans la rue. Faute de moyens financiers, l’Etat algérien, qui ne vit que de la rente des hydrocarbures, a souffert de la baisse des cours internationaux du pétrole depuis le début de la pandémie. La résultante est que le régime en place, qui avait l’habitude d’injecter des pétrodollars dans l’économie pour stabiliser les prix à la consommation et apaiser la contestation, se retrouve incapable d’estomper une crise sociale sans précédent.

Des revenus réduits à néant, montée en flèche des prix des denrées alimentaires, hausse du chômage... Une situation intenable pour une écrasante majorité des Algériens, notamment les jeunes, dont les cas de suicide inquiètent à un plus haut niveau.

Le 25 janvier 2021, dans la ville minière de Ouenza, wilaya de Tebessa, des chômeurs victimes de marginalisation et de favoritisme ont occupé sans préavis l’entrée de la mine, menaçant de suicide collectivement si leur revendication d’obtenir un poste de travail n’est pas satisfaite, rapporte le quotidien algérien El Watan. Pour le journal L’Expression, la situation est explosive. Il cite un responsable syndical, en l’occurrence Salim Labatcha: «Il faut un salaire minimum de 75.000 dinars pour permettre aux citoyens de rattraper la perte de pouvoir d'achat provoquée par la hausse des prix...».

Or, le salaire minimum dans l’administration est de 18.000 dinars, soit l’équivalent de 112 euros, et un ingénieur ne perçoit que 36.000 dinars, soit 225 euros, sachant que le secteur public est le secteur qui concentre le gros des emplois. Le pouvoir d’achat s’érode et le journal L’Expression parle d’une envolée historique du prix des sardines, dont le kilo a atteint à Oran 1.400 dinars le kilo. Pire, à Jijel, à l’ouest de la capitale, le kilo est vendu à 1.600 dinars. Dans un pays riche en ressources naturelles, notamment les hydrocarbures, pratiquement unique recette de l’Etat, les Algériens se paupérisent de jour en jour.

Une gestion calamiteuse
Le secteur public, principal pourvoyeur d’emplois, peine à se refinancer. Les banques, en crise, refusent de continuer à prêter de l’argent à des entreprises non-rentables. L’Etat algérien, qui a encaissé 1.200 milliards de pétrodollars en dix ans, a recouru massivement, en 2020, à l’endettement extérieur pour compenser le déficit. Autre signe révélateur d’une situation d’impasse: en mai 2021, le gouvernement a réduit de moitié le budget de fonctionnement de l’Etat.

Pour ceux qui continuent à douter de l’ampleur de la crise économique de l’Algérie, début août 2021, les vieux et séniles généraux de la junte militaire algérienne ont fini par demander, de manière officielle, l’aide extérieure, matérielle et médicale. Le consulat général d’Algérie à Genève a rendu public un communiqué des plus surprenants, appelant à la charité des ressortissants algériens résidant en Suisse «pour venir en aide» à leur pays éreinté par la gestion calamiteuse de la crise sanitaire du Coronavirus.

Dans ce «communiqué urgent», l’Algérie lance «un appel à la générosité de ses ressortissants résidents en Suisse désireux d’apporter leurs contributions financières ou matérielles, afin de sauver des vies et soigner les patients atteints de Covid-19» dans le pays. L’appel à la solidarité est naturel dans de telles circonstances, sauf quand le régime dépense des milliards de dollars pour l’achat d’armes et d’équipements militaires pour mater la colère de la rue, financer les milices du Polisario et entretenir le lobbying anti-marocain à travers le monde.

Cette grande crise à triple tête (politique, économique et sociale), étouffante et ingérable, pousse le régime algérien à chercher, coûte que coûte, à exporter sa crise interne vers le Maroc afin de détourner l’attention de la contestation et du ras-le-bol populaire. Et lorsque la campagne de propagande algérienne n’a pas permis de camoufler cette tension interne et de détourner l’attention des observateurs internationaux et des partenaires européens irrités par la répression continue, la junte militaire n’avait plus d'autre choix que d’agiter l’épouvantail de la guerre avec le Maroc. Son dernier «recours» pour faire parler d’une guerre imminente entre Rabat et Alger au lieu d’un chaos interne et d’une guerre contre le peuple algérien.