Entretien avec Alain Juillet, ancien numéro 2 de la Direction générale de la sécurité extérieure française (DGSE).

Alain Juillet : "Le Maroc est une puissance qui mène seule la course dans sa région"

Relations bilatérales, dossier du Sahara, influence en Afrique…Alain Juillet, ancien numéro 2 de la Direction générale de la sécurité extérieure française (DGSE), se confie à Maroc Hebdo sur plusieurs grandes questions d’actualité.


Après quatre années de crise, comment voyez-vous la dynamique actuelle des relations entre le Maroc et la France?
Il est indiscutable qu’il y a une évolution. On voit des ministres français venir au Maroc, des échanges, et tout un processus en cours. Ceux qui connaissent le Maroc ne peuvent que souhaiter retrouver le même niveau de relations d’avant la crise. Le Royaume est le meilleur ami de la France en Afrique du Nord, et de loin. À partir de là, je pense qu’il faut absolument retrouver le niveau excellent des relations d’avant pour l’intérêt des deux pays. C’est en cours mais il faut du temps et reconstruire peu à peu.

La politique étrangère d’Emmanuel Macron caractérisée par son tropisme algérien est responsable de cette crise…
Le président français se trouve avec un grand nombre de gens issus d’Algérie, et des relations difficiles avec ce pays que chaque président essayait d’améliorer à sa manière. Macron a lui aussi tenté la même chose immédiatement après son arrivée au pouvoir mais sept ans après je pense que le bilan est très mauvais, et c’est le moins qu’on puisse dire. Maintenant ses conseillers et lui-même se rendent compte que c’est plus agréable et plus facile avec le Maroc car ce sont des gens avec lesquels on s’entend bien depuis toujours.

Il est possible d’assister à un total retour à la normale d’ici la fin du second quinquennat de Macron…
J’espère que ça va s’arranger d’ici-là. La collaboration entre le Maroc et la France est importante, avec le flux des populations, mais surtout l’aspect économique très lourd des relations entre les deux parties. Et puis également parce que le Maroc joue désormais un rôle vital de hub vers l’Afrique notamment francophone. Il est indispensable d’avoir de bonnes relations avec Rabat si on veut garder un minimum de relation avec le reste du continent. Le même continent que les Français ont perdu et que les Marocains ont su intelligemment récupérer.

Pourquoi la France a-t-elle reculé en Afrique?
Il y a plusieurs raisons derrière ce recul, mais il y en a une qui est principale. Après la vague d’indépendance des pays africains, les Français qui connaissaient et aimaient le continent sont restés et grâce à eux il y avait des échanges. On peut dire que les choses ne se passaient pas toujours comme il le fallait à l’époque, mais il y avait ces échanges. Les présidents français étaient également entourés par des équipes de de spécialistes de l’Afrique notamment Jacques Foccart avec lequel j’ai travaillé un certain temps et qui connaissait tous les présidents et tous les chefs d’opposition africains. Mais depuis 15 ou 20 ans maintenant, après l’ère Chirac, on a vu peu à peu les présidents et les cadres supérieurs de l’administration qui ont suivi, se désintéresser de l’Afrique car ils ne la connaissent plus. Quand vous n’aimez pas, vous ne connaissez pas, ne comprenez pas, c’est normal que les relations se détériorent.

Et inversement, le Maroc connaît très bien cette Afrique..
C’est la force du Maroc actuellement. Avant, avec sa majesté Hassan II, on s’était arrêté à Dakhla. Tandis que sa majesté Mohammed VI a eu quant à lui, dès son intronisation, un intérêt pour l’Afrique où il a multiplié les voyages. Il a encouragé les sociétés marocaines notamment les banques à y investir. Aujourd’hui les banques marocaines mènent la danse dans le continent à la place des banques françaises. Si la France veut conserver quelque chose en Afrique, elle ne pourra pas le faire directement car elle n’en a plus les moyens. On doit collaborer avec le Maroc qui a pris notre place notamment dans les pays du Sahel. Par exemple, l’initiative de l’Atlantique lancée par le Roi pour offrir aux pays sahéliens un accès à un port en eaux profondes à Dakhla est une idée formidable. C’est une idée que j’aurais aimé que la France propose mais c’est le Maroc qui l’a fait et je dis bravo.


Comment la France peut-elle se placer dans le cadre de ces initiatives?
Avec ces méga projets initiés par le Maroc, dont le gazoduc avec le Nigéria qui traverse plusieurs pays africains, les entreprises françaises peuvent postuler pour participer à l’aventure et là on peut faire des choses bien pour tout le monde alors qu’on n’a pas été capables de le faire seuls.

On déduit que le Maroc est devenu une puissance dans sa région..
Le Maroc est devenu un pays qui compte, parce qu’il réalise un développement économique réel, et tisse des liens internationaux très importants dans tous les sens sans se limiter à un camp. et il s’agit là d’une évolution très importante. Le Royaume est devenu un hub, d’autant plus que les pays autour de lui n’ont pas réussi ce virage. Peut-être qu’ils réussiront dans l’avenir, mais pour l’instant c’est Rabat qui mène la course en tête.

Pourquoi le Maroc est-il le seul à avoir réussi ce virage?
La chance du Maroc, c’est d’être une monarchie qui existe dans la durée et avec une vision. Je me rappelle de sa majesté Hassan II qui disait « faites des usines au Maroc, vous aurez moins de migrants en Europe ». Et là je vois par exemple les usines de Renault et de Peugeot à Kenitra, à Tanger et je me dis qu’il avait une vision qui est en train de se réaliser. Quand on voit l’influence du Royaume en Afrique, mais aussi les relations privilégiées qui viennent de l’histoire d’ailleurs avec les Américains, les accords d’Abraham ou encore les relations qui se renforcent de plus en plus avec les Chinois, on comprend que le Maroc est un pays qui compte vraiment.

Justement, plusieurs puissances ont franchi le pas en faveur du Maroc dans le dossier du Sahara. Qu’attend la France pour faire de même?
Je connais bien le Sahara marocain depuis l’époque où les Espagnols y étaient. J’étais à Dakhla après la Marche verte et j’étais témoin des premiers pas de développement avec la construction du palais des congrès entre autres. Historiquement, le Royaume de Fès allait du sud de l’Espagne au début du Sénégal, et le Royaume actuel en est le prolongement historique. Les choses ont varié à travers le temps mais c’est une réalité indiscutable. Certains étaient conscients que le territoire est marocain mais hésitaient à prendre position de manière claire par crainte de fâcher l’Algérie. Mais du fait des propositions du Maroc et le statut d’autonomie et des investissements marocains dans la région, la plupart des pays adhèrent à la position de Rabat, notamment en Europe. Que la France fasse de même veut dire qu’on va se brouiller avec l’Algérie, mais à un moment il faut taper fort du poing sur la table.

La France a donc peur de la réaction algérienne..
Non, ce n’est pas qu’elle a peur. Dans les relations internationales, il faut savoir ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire pour éviter les problèmes. Comme j’ai déjà dit, Emmanuel Macron après son élection a essayé de jouer la carte algérienne croyant réussir là où ses prédécesseurs ont échoué à savoir arriver à un apaisement des relations. Mais lui aussi n’a pas obtenu de résultats sérieux et il me semble qu’ils se disent: revenons à notre alliance traditionnelle. Et je pense que les visites de ministres français au Maroc vont dans ce sens.

Articles similaires