Al Hoceima fait tache d'huile

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Échec du dialogue, arrestations ciblées et priorité à l’ordre public


Vaste élan de solidarité avec les révoltés d’Al Hoceima. Un rassemblement d’électrons libres qui se revendique de la société civile. Les amis de Nasser Zafzafi ne se sentent pas représentés par les partis politiques, les élus, encore moins le gouvernement.

Un vocable a constamment accompagné  les manifestations  d’Al Hoceima, pratiquement  depuis le début de l’année  en cours: Le Rif. Comme si  ce mot était chargé d’une  polysémie à cheval sur l’histoire nationale et la  géographie territoriale. Les habitants sont systématiquement  désignés par leur origine locale,  les Rifains, comme s’ils étaient une peuplade à  part, irrémédiablement étrangère à la population  marocaine dont ils font partie. Le traitement fait  par la presse de l’autre rive de la Méditerranée  trahit une inculture feinte ou réelle.

Disons que l’on fait semblant d’ignorer que le  Maroc est ethniquement et culturellement pluriel.  Il a été façonné ainsi par son historicité particulière,  par delà les cycles cumulatifs du brassage  humain. C’est ce qui fait son originalité et son  unité. Les péripéties historiques que cette région  a connues en font partie.

Dérapage malveillant
C’est à cette vérité et à nulle autre que renvoie  le mot Rif ou Rifain. Y compris les photos de Mohamed  Ben Abdelkrim El Khattabi, précurseur  de la guérilla anticoloniale, ainsi que le drapeau  aux couleurs de la république éphémère brandi  par les manifestants d’Al Hoceima. Il y a même  eu des slogans à connotation excessivement  particulariste ou carrément séparatiste. Il n’en  fallait pas plus pour que nos voisins de l’Est, de  même que certains médias européens, aillent vite en besogne. À ce stade déjà, une première  déduction peut être avancée. Si ce genre de dérapage  malveillant ou d’exploitation haineuse a  pu se produire, c’est parce que ces descentes  répétées dans la rue ont duré trop longtemps. Et  s’il en a été ainsi, c’est parce que ce conflit n’a  pas été appréhendé à sa juste mesure par les  pouvoirs publics. De même que les méthodes  utilisées pour espérer l’endiguer ont été mal  conçues, mal adaptées et mal conduites. Plus  le temps passait plus le laisser-courir devenait  synonyme de laisser pourrir.

Un premier fait témoigne d’une mauvaise évaluation  de l’état des lieux, la nomination d’un nouveau ministre de l’Intérieur. Fallait-il que  Abdelouafi Laftit, natif de Tifrisst, dans la banlieue  d’Al Hoceima, soit de la même souche  tribale, sous prétexte qu’il connaît les hommes  et la mentalité de la région? Même si cette option  est défendable, il n’est pas sûr qu’elle soit  la bonne. Il se peut que M. Laftit, impliqué par  essence dans cet environnement, n’ait pas assez  de recul pour faire la part des choses avec suffisamment de détachement. À titre de rappel,  c’est Ahmed Bensouda, nommé gouverneur, qui  a hissé le drapeau national sur le toit de la commanderie  espagnole de Laâyoune. On ne peut  pas dire que cet originaire de l’ancienne médina  de Fès, qui allait devenir conseiller de S.M.  Hassan II, soit au fait des us et coutumes d’une  société sahraouie, à structure tribale. Ce geste,  entré dans l’histoire, signifiait que le Maroc pluriel  est indivisible.

Colère à fleur de peau
L’autre question qui a préoccupé tous les Marocains  concerne la légitimité ou pas des manifestants.  Réponse quasi unanime, évidemment que  oui. Déjà handicapé par un relief tourmenté et  une situation excentrée par rapport aux grands  axes routiers, ce Nord oriental a toujours été  délaissé par le pouvoir central de Rabat. Un désintérêt  qui a été reçu comme une punition pour  une contrée à la fois lointaine et viscéralement  rebelle.

Tous les prétextes sont bons pour dégager une  colère à fleur de peau, dont un hooliganisme  spécifique à la sortie d’un match de foot, quel que  soit le résultat. Les problèmes économiques et  leurs pendants sociaux ne sont pas si différents  dans les autres régions du pays. Ils sont juste  beaucoup plus prononcés, surtout en termes  d’équipements et de routes carrossables. Les  délégations interministérielles ont fait l’inventaire  des déficits dans tous les domaines d’activités  et promis d’y pallier par ordre de priorité à partir  d’un échéancier précis.

En principe, ces “engagements fermes” devaient  suffire. Apparemment, cela n’a pas suffi. Non seulement les manifestations n’ont pas cessé,  mais elles ont redoublé d’intensité, avec des propos  et des gestes de plus en plus radicaux. La  crispation est montée d’un cran. Le primat du  maintien de l’ordre, aussi. Affrontements musclés,  quadrillage de la ville et chasse à l’homme jusque  dans les douars environnants.

Ce n’est pas pour autant un ratissage à la louche,  mais des interpellations ciblées. La liste des appréhendés  et le récit des chefs d’accusations sont  faits par le procureur général du roi près la Cour  d’appel d’Al Hoceima. Seul manquait à l’appel,  précisément, le meneur de ce mouvement, Nasser  Zafzafi. Il a été arrêté chez lui au petit matin  du 30 mai 2017.

Il est accusé d’atteinte à la sûreté intérieure de  l’État. Une accusation passible de la peine capitale.  Ils sont au total 22 présumés coupables  conduits à Casablanca pour être entendus par la  brigade nationale de la police judiciaire. Comme pour répondre à ces arrestations, une vague  de manifestation de solidarité a eu lieu dans  une quinzaine de villes, dont Rabat, Casablanca,  Agadir, Tanger, Oujda, Nador, entre autres.  Nous ne sommes pas loin du grand soir de tous  les fantasmes révolutionnaires; du moins d’une  lame de fond insurrectionnelle. Si ce n’est pas le  cas, ça y ressemble.

Atteinte à la sûreté de l’État
Sommes-nous pour le moment dans un remake;  plus ou moins actualisé du 20 février 2011?  Après le pourquoi pas et le quoi que, il faut juste  relever quelques similitudes et autres différences  de nature et de forme entre les deux mouvements.  Les amis de Zafzafi ont inscrit leur action  dans le temps et dans l’espace. C’était et c’est  resté le Rif. Sans plus. Tandis que le “20 Février”  se voulait d’emblée national. Les deux réfutent  l’autorité du pouvoir central de Rabat.

Quelle a été l’attitude des partis politiques face  à ces deux mouvements d’extraction société civile?  Au départ, les partis n’y étaient pour rien. Ils  sont venus se greffer après coup et pas toujours  de façon publique et assumée contrairement à Al  Adl Wal Ihsane et au PSU.

C’est que les manifestants d’Al Hoceima, tout  comme ceux du 20 Février ne se réclament ni se  reconnaissent dans aucun parti politique. Ils ne  se sentent représentés ni par le gouvernement,  ni par l’opposition, encore moins par les élus locaux  et les députés du parlement. Ils se veulent  autonomes dans un rassemblement d’électrons  libres. C’est là le drame du jeu politique national.  On joue entre soi, en circuit fermé, dans un espace  calfeutré et insonorisé, tout en suffisance.  Les anciennes pratiques à l’égard des partis  politiques; de leur histoire, quand ils en ont, ou  de leur jaillissement du néant; ont-ils réellement  disparu? Tout l’enjeu est là.

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