Monsieur Akhannouch, le peuple a faim !

Une inflation galopante, une croissance économique en berne, une explosion à hauts risques de la dette publique globale… Une large frange des citoyens voit son pouvoir d’achat se réduire comme une peau de chagrin. Des signes d’une crise sociale qui interpellent le gouvernement.

C’est l’heure de vérité pour le gouvernement Akhannouch. L’onde de choc mondiale de la guerre en Ukraine continue de faire trembler nombre d’économies de par le monde. En France, septième puissance économique mondiale, le gouvernement distribue des chèques alimentaires pour juguler une inflation non-maîtrisée des prix des carburants, des lubrifiants et des produits alimentaires. Au Maroc, la hausse frénétique des prix a généré une inflation qui atteint des niveaux inquiétants jamais vus depuis 1995.

Endettement extérieur
Elle dépasse 5,3% et donne, ainsi, un coup de frein au pouvoir d’achat des citoyens et des entreprises. L’écrasante majorité de Marocains actifs assistent, résignés, à un constat implacable: les prix montent en flèche et les salaires stagnent. Ils n’arrivent plus à satisfaire la moitié de leurs besoins alimentaires rudimentaires. Ils se privent même de certains achats essentiels.

La résultante est que la consommation interne, fondement de notre modèle économique, en prend un sérieux coup. C’est dire que la relance économique, tant attendue, n’est pas pour demain. «Après le rebond remarquable de 7,9% enregistré en 2021, la croissance de l’économie nationale devrait, selon les projections de Bank Al-Maghrib, ralentir à 1% cette année puis s’accélérer à 4% en 2023», lance Abdellatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib, mardi 21 juin 2022, lors d’une conférence à l’issue de la deuxième réunion trimestrielle de son Conseil au titre de l’année 2022. Connu pour son franc-parler, M. Jouahri rappelle que l’économie marocaine est déjà fortement éprouvée par la sécheresse et les effets de la guerre en Ukraine.

Tourbillon financier
Une croissance d’à peine 1% n’augure rien de bon. Elle n’est pas pourvoyeuse d’emplois ni d’assez de richesses pour sortir la tête de l’eau. De M. Jouahri, on attendait un accroissement du taux directeur eu égard à l’envolée de l’inflation. C’est le coût de l’argent loué par la banque centrale aux banques commerciales. Mais, à la surprise générale, le wali de la banque centrale a maintenu le taux directeur à son niveau actuel de 1,5%. «Une hausse du taux aurait, au contraire, des effets néfastes sur la relance économique, la création de richesses et d’emplois», a-t-il justifié.

«Il ne faut pas saper l’élan de la reprise économique », a-t-il martelé à maintes reprises. Mais de quelle reprise économique parle-t-il? A fin mai 2022, le gouvernement a dépensé près de 95% du budget de la compensation du gaz et de quelques matières de première nécessité. Il va falloir gérer 5% du budget pendant les sept prochains mois. Sérieux?! Le gouvernement va, à coup sûr, puiser dans le budget de l’investissement public pour rééquilibrer un tant soit peu la balance et s’efforcer, autant que possible, à ne pas exploser le déficit budgétaire afin de soigner l’image de l’économie auprès des bailleurs de fonds internationaux (notamment le FMI et la Banque mondiale).

Grignoter dans le budget de l’investissement public, locomotive qui tire vers le haut l’investissement privé, est synonyme d’annulation d’un grand nombre de marchés publics. Un plat où se servent les grandes et moyennes entreprises en premier avant de laisser les miettes aux plus petites d’entre elles. Plus de 85% du chiffre d’affaires des PME provient des appels d’offre publics. Pas d’argent, pas d’investissement, pas d’emplois… Bref, un effet de cascade dévastateur. Où est donc cette reprise ou relance économique? En sus de cela, 1 point de croissance crée 25.000 emplois directs (ce n’est point une règle générale). Tout dépend de la productivité, de la compétitivité de l’économie et de la qualité des investissements consentis.

Or, comment fera-t-on pour réintégrer près de 1 million de postes d’emplois perdus à cause de l’épidémie du Covid-19, dont 423.000 ont été recensés par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) en 2020? Toucher au poste budgétaire de l’investissement public est inévitable. Mais ce n’est pas une niche inépuisable. Le gouvernement ne va pas tout de même l’assécher. Donc, ce n’est pas la solution. Encore une fois, la solution réside dans l’endettement extérieur. Le wali de Bank Al-Maghrib (BAM), Abdellatif Jouahri, a annoncé que des discussions sont engagées au sujet d’une éventuelle sortie du Trésor sur le marché international. «Des discussions entre le Trésor et les banques conseils sont déjà engagées pour tâter le terrain auprès des investisseurs internationaux, évaluer les conditions de prêts sur les marchés mondiaux et voir comment évolue la prime de risque du Maroc dans les conditions actuelles», a-t-il souligné.

Déficit budgétaire
Il a précisé que, sur les 40 milliards de dirhams (MMDH) de dettes en devises prévues par la loi de finances 2022, environ 15 à 20 MMDH seront mobilisés auprès des institutions multilatérales de développement, tandis que le reste devrait être mobilisé via les marchés financiers internationaux. Et ce n’est pas tout. Le Trésor a toujours la possibilité, pour ses besoins sur le plan budgétaire, de recourir au tirage de la ligne de précaution et de liquidité (LPL) qui n’a pas encore été utilisée, sachant que les statuts du FMI et de BAM le permettent, a conclu M. Jouahri. Sachant que ce retour sur le marché international de la dette coïncide avec une obligation antérieure de 1,5 milliard de dollars qui arrive, au mois de décembre prochain, à terme.

Le recours à la dette a plus d’inconvénients que d’avantages. Il est vrai qu’il va permettre dans l’immédiat de renflouer les caisses de l’État et d’éviter le tourbillon financier et économique. Mais gouverner, c’est prévoir. La datte globale publique a atteint 100% du PIB. Cela veut dire que le Royaume perdra peu à peu sa souveraineté relative à la décision économique. Le FMI et la Banque mondiale lui dicteront leurs lois sous prétexte de protéger leurs intérêts et de garantir le remboursement de leurs «sous». Cela veut dire aussi que pour rembourser la dette et les intérêts de la dette, la marge de manoeuvre du gouvernement se rétrécira dans les mois et les années à venir.

Il essayera, par conséquent, de réduire son intervention en matière de compensation. Le gouvernement actuel s’inscrira, donc, dans la continuité de ses prédécesseurs en comprimant le budget de la subvention du gaz et des produits de première nécessité qui ont un impact direct sur le pouvoir d’achat de la majorité des citoyens. D’autant que la hausse vertigineuse des prix des carburants à la pompe (le prix du diesel est passé de 10,10 en janvier à 15,63 dirhams/litre à mi-juin 2022, pas étonnant d’atteindre bientôt les 20 dh/litre) a fini par produire son effet domino sur tous les prix à la consommation, les prix du transport, le prix de la location immobilière…

Solutions réfléchies
Les Marocains étouffent. Ils n’en peuvent plus. Et, au vu du statu quo qui perdure, le spectre de l’instabilité sociale et, partant, de l’instabilité politique plane sur la société marocaine. Se référant aux conclusions d’une étude sur les répercussions de la guerre en Ukraine sur les pays de la région MENA réalisée par l’agence de notation américaine S&P Global Rating, diffusée le 31 mai 2022, le risque existe bel et bien et il deviendra encore plus pesant dans le futur proche. Si pour l’heure l’impact de l’accroissement des prix sur les marchés internationaux sur le pouvoir d’achat des citoyens est devenu peu supportable, rien ne garantit leur réaction compte tenu de la hausse continue des prix à la consommation des denrées alimentaires.

Quelle que soit la durée de la guerre en Ukraine, les risques d’inflation alimentaire pour 2023 augmentent déjà en raison des pénuries d’engrais et de la perturbation des semis en Ukraine, certifient les analystes de l’agence de notation américaine. Les sanctions contre la Russie et la Biélorussie ont également continué à exercer une pression sur les prix des engrais, car les deux pays sont des fournisseurs mondiaux clés, ce qui a fait grimper les prix des denrées alimentaires.

L’instabilité politique et sociale dans la région, comme le note S&P Global, a toujours été corrélée à la hausse des prix des denrées alimentaires. Les exemples incluent les émeutes du pain en Égypte et au Maroc en 1977 et 1984 et en Tunisie en 1983, les manifestations en 1989 en Jordanie et les bouleversements de 2008 dans la région. Le printemps arabe de 2011 a également coïncidé avec de fortes hausses des prix des denrées alimentaires. Sans vouloir dresser un tableau sombre, c’est plutôt de la realpolitik. L’inflation ne fléchira pas de sitôt.

De toute façon, au Maroc, le citoyen lambda s’est habitué, bon gré mal gré, à des augmentations des prix mais presque jamais aux baisses. Le cas des hydrocarbures est plus qu’édifiant. Les prix de l’essence et du diesel à la pompe sont corrélés à la hausse des bourses internationales du pétrole brut et des hydrocarbures mais jamais à la baisse ou au retour à la normale. En tout état de cause, l’inflation pèse plus que jamais sur les citoyens et le gouvernement doit trouver des solutions réfléchies, réalistes et réalisables. Mais pas toujours aux dépens des plus démunis.