Akhannouch met le turbo



“Sans lui, on ne serait  sans doute jamais  parvenus à élire  les instances du  parlement.” Ce témoignage,  c’est un membre du bureau  politique du Mouvement populaire (MP)  qui nous le confie. Le “lui” dont il est  question, c’est le secrétaire général du  Rassemblement national des indépendants  (RNI), Aziz Akhannouch.

Rappel des faits: lundi 16 janvier 2017, la  Chambre des représentants, chambre  basse du parlement, se réunissait enfin  plus de trois mois après les élections  législatives. La majorité des députés  se sont entendus sur Habib El Malki  comme président (lire par ailleurs). Un  choix pas forcément logique en raison  du nombre de sièges (seulement 20) du  parti de l’ancien ministre de l’Agriculture  (1998-2000) puis de l’Education nationale  (2000-2007), l’Union socialiste  des forces populaires (USFP). Mais il  permet de dépasser avec beaucoup  d’ingéniosité une situation de blocage  qui n’a que trop duré. D’autant qu’il fallait  ratifier dans les plus brefs délais la  loi portant approbation de l’Acte constitutif  de l’Union africaine (UA), préalable  nécessaire à l’adhésion du Maroc à  l’organisation continentale.

La fracture de la Chambre des représentants  entre le Parti de la justice et  du développement (PJD) et le Parti  authenticité et modernité (PAM), qui  contrôlent respectivement 32% et 26%  des sièges loin devant les autres partis,  mettait en péril le retour du Royaume  à sa famille institutionnelle africaine.  Élire un président parmi les deux formations  n’aurait fait qu’accentuer la  crise. D’après notre interlocuteur, M.  Akhannouch a lui-même mis la main à  la pâte pour convaincre la plupart des  autres partis de voter pour le candidat  de l’USFP.

Outre le MP et l’Union constitutionnelle  (UC), avec laquelle le RNI forme un seul  et même groupe parlementaire depuis  octobre 2016, il a su trouver les bons  mots pour rallier le PAM. Au passage,  M. Akhannouch n’a pas cédé à la tentation  d’appuyer un des siens, bien que  le secrétaire général du PJD, Abdelilah  Benkirane, l’ait de son propre aveu appelé  au téléphone, le 12 janvier 2017,  pour le pousser dans ce sens, dans  une tentative désespérée de faire éclater  le consensus en constitution. Il aurait  pu garder le perchoir pour le RNI,  déjà occupé depuis 2014 par Rachid  Talbi Alami, mais cela n’aurait pas été  sans davantage compliquer la donne.  M. Akhannouch a agi, commente notre  source, en rassembleur. “D’autres auraient  facilement pu privilégier leurs  étroits intérêts partisans au détriment  des intérêts suprêmes de la nation,  nous déclare-t-elle, visiblement admirative.  Aziz Akhannouch est un vrai  patriote. Personne ne devrait douter de  l’amour qu’il porte à son pays.”

Retour en politique
Depuis le début des tractations pour la  formation du prochain gouvernement,  M. Akhannouch est pourtant systématiquement  diabolisé par de nombreux  médias nationaux. On le dit missionné  par le Palais royal. L’homme est effectivement  proche du roi Mohammed VI. A  plusieurs reprises, le Souverain s’était  personnellement rendu chez lui à son  domicile dans le quartier de Californie  dans la ville de Casablanca, notamment pour la rupture du jeûne pendant le  mois de Ramadan. Par ailleurs, M.  Akhannouch avait rejoint, en janvier  2016, la famille royale dans la région  de Hong Kong, en Chine, où Mohammed  VI avait passé les fêtes de  fin d’année.

Grande compétence
Mais ce qu’on oublie, insiste-t-on  dans son entourage, c’est que son  retour en politique en octobre 2016,  quelque quatre mois après son départ  annoncé, a d’abord répondu  à une demande interne au sein  du RNI. “Les théories colportées  à l’encontre de Si Aziz sont complètement  absurdes, s’insurge un  député du parti de la colombe, qui  préfère garder l’anonymat. Je peux  vous assurer que c’est nous-mêmes  qui lui avons demandé de prendre la  direction de notre formation. Nous  savions sa grande compétence. Son  travail au ministère de l’Agriculture  et de la Pêche maritime depuis près  d’une décennie en témoigne largement.  Nous voulions avoir à notre  tête un vrai leader, qui sait agréger tout le monde autour de lui. Je pense  que ces trois derniers mois ont prouvé  que nous avons bien eu raison de  le solliciter.”

Derrière les accusations de velléités  “tahakkoumistes” à l’encontre de M.  Akhannouch, principalement le PJD.  Ce dernier dispose d’une machinerie  médiatique bien huilée, notamment  sur les réseaux sociaux. En tenant  tête à M. Benkirane, le secrétaire général  du RNI a beaucoup indisposé  les islamistes. Ceux-ci croyaient la  voie ouverte devant eux, après leur  première place aux législatives d’octobre  2016, pour mettre main basse  sur le gouvernement, qu’ils espéraient  diriger sans s’embarrasser de  gants de velours en faisant pratiquement  fi des autres composantes de  la future majorité.

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Marge de manoeuvre
Flairant le piège, M. Akhannouch a  refusé de tomber dans le panneau.  Oui, il accepte volontiers de participer  au gouvernement, mais en ayant  lui et son allié de l’UC une marge de  manoeuvre qui équivale à leur poids au sein de la Chambre des représentants.

Ils ne prendraient tout de même pas  part à la majorité uniquement pour  jouer les utilités! Le secrétaire général  du MP, Mohand Laenser, et le  premier secrétaire de l’USFP, Driss  Lachgar, apporteront d’ailleurs leur  soutien clair et net à M. Akhannouch.  À M. Benkirane, ils ont tous  deux signifié qu’ils ne négocieront  pas avec lui sans le RNI. Une stratégie  qui s’est avérée payante.

Le “défaut” de l’honnêteté
Elle a déjà amené M. Benkirane à se  défaire du Parti de l’Istiqlal (PI), que  le secrétaire général du PJD voulait  utiliser pour minorer davantage le  poids des autres partis dans le gouvernement  que le Roi l’avait chargé  de constituer en octobre 2016. Ce  n’est cependant pas sans taxer en  “off” M. Akhannouch de tous les  noms. “Je pense que le grand défaut  de Aziz Akhannouch est son honnêteté,  analyse notre membre du MP.  Dès qu’il a commencé à discuter  avec Abdelilah Benkirane, il a joué cartes sur table, sans circonlocutions  comme c’est en général le cas dans le  domaine de la politique.

C’est son éducation, “agharas agharas”  comme on dit dans le dialecte berbère  de sa région du Souss, qui veut cela.  On voit bien que c’est une personne intègre.”  La franchise de M. Akhannouch lui jouera  cependant des tours. Quelque temps  après sa première rencontre avec M.  Benkirane, ce dernier ébruite la teneur  de leurs discussions, en en faisant une  tentative de hold-up à l’encontre de son  parti. Il l’expliquera par la “nécessité”  d’être transparent vis-à-vis des autres  membres du secrétariat général du PJD.  Véritable bête médiatique, M. Benkirane  se vend comme le gentil dans l’histoire.  Il qualifiait pourtant quelques semaines  plus tôt M. Akhannouch de “frère” et  d’“homme nationaliste”.

Séparation forcée
Pour l’instant donc, les tractations sont  au point mort. M. Benkirane y a luimême  mis fin le 8 janvier 2017 après que  M. Akhannouch, et par ailleurs M. Laenser  également, aient refusé de lâcher  leurs alliés de l’USFP et de l’UC, dans  un communiqué conjoint des quatre  partis. Le chef islamiste a voulu en effet  les écarter en représailles contre la séparation  forcée avec le PI.

Mais il devrait finalement faire machine  arrière. En effet, Saâd Dine El Otmani,  président du conseil national du PJD,  qui tient lieu de parlement du parti de  la lampe, a annoncé, le mardi 17 janvier  2017, la reprise des négociations après  le prochain sommet de l’UA. Celui-ci est  prévu les 30 et 31 janvier 2017.

M. El Otmani l’a expliqué par la nécessité  de sceller d’abord cette question  d’intérêt national crucial. De toute façon,  M. Akhannouch accompagne actuellement  Mohammed VI dans sa tournée  africaine au Ghana, en Zambie et  au Sud-Soudan, dans le cadre de ses  fonctions de ministre sortant de l’Agriculture.  Mais déjà avant son retour, il  s’annonce déjà comme le vainqueur  moral de son opposition à M. Benkirane,  désavoué désormais même dans  ses rangs.