Zones affectées par les chutes de neige : Le Maroc profond crie sa détresse


Ouarzazate, Taroudante, Zagora ou encore Tinghir ont été le théâtre de chutes de neige records pendant plusieurs jours, provoquant ainsi une paralysie totale dans ces provinces. Les interventions ordonnées par le Roi ont permis de venir en aide à des dizaines de milliers de personnes, mais la question du développement et des infrastructures dans ce Maroc “profond” refait surface.

Un hélicoptère militaire de transport manoeuvre dans des conditions météorologiques difficiles, et s’approche lentement mais habilement de la terre couverte presque totalement d’une vaste et épaisse couche blanche. Au sol, quatre hommes lèvent les mains, vraisemblablement en signe de soulagement et de joie. L’appareil appartenant aux Forces armées royales (FAR) est dépêché en urgence sur ces lieux pour évacuer une femme sur le point d’accoucher, alors que les routes terrestres sont bloquées à cause des fortes chutes de neige qui ne s’arrêtent plus, matin et soir, depuis maintenant deux jours. La scène se passe samedi 18 février 2023 matin à Aoudid, un des 52 douars qui composent la commune de Tidli (province de Ouarzazate). Le femme arrive saine et sauve à l’hôpital provincial Sidi Hsain Benaceur à Ouarzazate où elle donnera, le lendemain, naissance à un bébé en bonne santé.

Détresse et émoi
Méconnue de quasiment tous les Marocains jusqu’à la mi-février 2023, la commune de Tidli est devenue en l’espace de quelque jours le symbole d’un Maroc désoeuvré et sous la merci des aléas du climat et de la géographie. “On vous supplie, sauvez-nous, la neige nous encercle de partout .. on n’a pas d’électricité et les stocks de nourriture et de bois de chauffage ne suffiront plus à tenir plus longtemps”, décrit une jeune villageoise de la région dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, où l’on voit la neige couvrir les toits et les entrées des maisons, atteignant une épaisseur sans précédent d’environ deux mètres.

“On n’est pas à Ifrane. Ici on n’est pas habitués à voir des couches de neige de cette épaisseur et donc nos maisons ne sont pas construites pour résister à ça”, déplore un jeune habitant de la même commune. “Les réseaux part et revient, on peut à tout moment mourir ici de froid et de faim avant même que nos cris ne parviennent aux autorités” poursuit- il.

Bergers nomades égarés, agriculteurs dévastés, familles bloquées... plusieurs séquences similaires enregistrées à Zagora, Taroudant ou encore Tinghir ont été relayées massivement par les internautes, déclenchant un sentiment général de solidarité et d’émoi avec les populations de ces provinces, mais aussi d’indignation quant à la situation des infrastructures, notamment de transport et de santé, dans les zones touchées. Si les autorités locales et les départements ministériels concernés ont essayé de réagir le plus vite possible et avec les moyens du bord, en déployant notamment des chasse-neige pour déneiger les routes coupées, il aura fallu attendre l’intervention du Roi Mohammed VI qui a donné le 18 février ses ordres pour le lancement en urgence d’une vaste opération de secours et de soutien aux dizaines de milliers de personnes affectés par le froid et les chutes de neige records.

Instructions royales
Un véritable pont aérien est mis en place en départ de l’aéroport Mohammed V de Casablanca à destination des zones enclavés, avec à la clé plus avions des FAR pour acheminer les aides : produits alimentaires, couvertures, prise en charge médicale et assistance médicale. Des éléments de l’armée ont été ainsi mobilisés sur le terrain, alors que la Fondation Mohammed V pour la solidarité a déployé ses équipes et on expertise pour mener à bien les opérations de proximité qui devront profiter à plus de 24 000 familles issues de 482 douars (259 douars à Zagora, 148 douars à Taroudant et 75 douars à Ouarzazate).

Au 22 février, alors que les chutes de neige se poursuivent toujours, plus de 12 000 familles, soit la moitié de la population ciblée, ont déjà profité de 480 tonnes d’aides via 32 vols effectués jusqu’alors entre Casablanca et les provinces touchées. Des hélicoptères des FAR ont été également mobilisés pour faire parvenir les couvertures et les produits alimentaires aux zones les plus reculées auxquelles l’accès par voie terrestre demeure encore très difficile voire impossible.

Si la hausse des températures dans les prochains jours et le recul de la neige qui en résulte vont permettre aux populations de souffler un peu et retrouver leur rythme de vie habituel, il n’en demeure pas moins que ces récentes chutes de neige ont relancé l’éternel débat sur la situation dans le Maroc “profond”, ou “inutile” pour reprendre la terminologie utilisée par les Français durant le protectorat, où des centaines de milliers de citoyens souffrent chaque hiver. C’est dans ce sens que le Coalition civile pour la montagne (CCM) a exhorté, dans un communiqué publié le 19 février, le gouvernement à activer le Fonds de lutte contre les effets des catastrophes naturelles, pour que les citoyens impactés par les récentes intempéries et les dégâts qu’elles ont engendrées puissent en profiter.

Zones oubliées
Créé en 2015 et regroupant plus d’une centaine d’associations, le Collectif appelle les autorités à mettre en place en urgence une politique et des lois pour la prévention et la gestion des catastrophes, des dangers, et des opérations de secours. Le CCM revendique ainsi la mise en place d’un cadre législatif global propre aux zones montagneuses qui permettra de mettre un terme au “désordre” et à l’éparpillement qui caractérise jusqu’à nos jours les politiques et les actions publiques à ce niveau”. L’objectif étant de permettre à ces provinces de combler leur retard flagrant en matière de développement, comparativement au reste du territoire national.

Selon un rapport rendu public en 2017 par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), les zones montagneuses ne contribuent qu’à hauteur de 5% du PIB du Royaume. Pourtant, ces zones qui s’étalent sur neufs des douze régions marocaines abritaient plus de 8,6 millions d’habitants, sur un total de 33,8 millions d’habitants (recensement de 2014), soit 25 % de l’effectif national, et regorgent de richesses naturelles (70% des ressources en eau au Maroc).

La même source enfonce le clou, en précisant que les revenus des populations de ces zones sont deux fois inférieurs à la moyenne nationale, provenant pour près de moitié de l’élevage et de l’agriculture, tandis que le potentiel en matière de tourisme de montagne demeure sous-exploité. Même constat concernant l’indice de pauvreté, avec un pourcentage moyen de 8.76% dans l’ensemble des cinq massifs montagneux (Rif et Beni Znassen ; Moyen Atlas et Plateau d’Oulmès ; Haut Atlas Occidental humide et Jbilet ; Haut Atlas Oriental Aride et Saghro ; Anti-Atlas), soit plus du double de la moyenne nationale qui est de 3,5%.

Projet colossal
Une situation que le Roi Mohammed VI avait soulevée dans son discours du trône 2015, dans lequel il avait appelé à la mise en place d’une approche nouvelle de la gouvernance dans ces zones dans l’objectif d’améliorer les conditions de vie des ses populations. Depuis, les pouvoirs publics ont lancé le Programme de réduction des disparités territoriales et sociales (PRDTS) pour la période 2017- 2023 avec un investissement public global de 50 milliards de dirhams financé à hauteur de 23,3 milliards de dirhams par le Fonds pour le développement rural et les zones de montagne (FDRZM).

Dans un bilan établi en avril 2022, le ministre de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, a dévoilé que le PRDTS a mobilisé des investissements de l’ordre de 35 milliards de dirhams sur la période 2017-2021, soit 70% de l’objectif visé jusqu’en 2023. Cela se traduit par la réalisation de 8138 projets dans les communes rurales dont 7067 projets de mise à niveau des infrastructures.

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