Aïcha Benmohammadi : "les dégâts causés à la plage draguée de Mehdia est un cas d'école"

Entretien avec Aïcha Benmohammadi, Présidente de l’Association marocaine pour la protection du littoral et développement durable

Directrice de l’Equipe Géosciences de l’environnement de l’Université Ibn Tofail, Présidente de l’Association marocaine pour la protection du littoral et développement durable, Pr Aïcha Benmohammadi tire la sonnette d’alarme sur l’exploitation du sable marin et ses conséquences parfois irréversibles sur l’environnement littoral.

À quel niveau l’extraction du sable de mer peut nuire au littoral et, au-delà, à l’écosystème marin?
Le domaine littoral est composé d’une partie aérienne et d’une partie sous-marine. Ces deux parties sont intimement liées entre elles, et la modification de l’une d’entre elles se répercute non seulement sur l’autre mais aussi sur l’ensemble de la zone littorale. Dans le cas où la plage sous-marine fait l’objet d’une modification de sa configuration morphologique par extraction des sédiments qui la constituent, la dynamique littorale s’adapte à ce changement et le trait de côte subit une variation qui peut aller jusqu’à l’érosion et le recul de la plage aérienne, voire sa disparition. Et nous avons la plage de Mehdia, qui est devenue un cas d’école enseigné dans les universités comme exemple, plage draguée sur des fonds de près de 7m et qui enregistre actuellement un recul de près de 4m par an.

De nombreuses études, y compris les nôtres, publiées par ailleurs dans revues internationales et indexées, ont montré l’impact du dragage sur l’environnement de la zone littorale. En premier lieu, l’extraction par dragage va créer une excavation sur le fond. Cette modification morphologique va induire des changements dans la dynamique littorale et donc, la répartition des sédiments va changer. L’équilibre ainsi rompu va avoir comme conséquence l’amaigrissement des plages attenantes allant jusqu’au recul de la côte comme cela a été démontré dans la plage de Mehdia. Le déplacement de la drague va «labourer» en quelque sorte les fonds de la zone littorale avec les conséquences que l’on vient de décrire. Les sillons provoqués par la drague détruisent les dunes sous-marines qui atténuaient l’énergie de la houle incidente. Ainsi, la partie aérienne du littoral sableux va être exposée à l’érosion. La disparition des dunes côtières sous-marines va accentuer la pénétration du biseau salé, ce qui va modifier la salinité des nappes côtières et influer l’irrigation des zones de maraîchage attenantes.

Préconisez-vous donc l’arrêt définitif le dragage du littoral?
Le sable du littoral marocain semble constituer une convoitise dont l’exploitation ne doit être l’objet, pour certains, ni de loi ni de contrôle. L’exploitation des carrières sous-aquatiques est régie par la loi n° 27-13 promulguée par le dahir n° 1-15-66 du 21 chaabane 1436 (9 juin 2015) relative aux carrières. (BO n°6422-1 du 17 décembre 2015). Cette loi définit dans ses dispositions générales le dragage et ses différentes modalités. Elle soustrait à son application le dragage d’entretien, qui est un mal nécessaire et qui est reconnu comme «toute opération de dragage ayant pour but de faciliter la navigation en mer et dans les fleuves et à leurs abords, l’enlèvement des sédiments, la réalisation de travaux de construction, de pavage, de remblaiement ou de restauration de sites naturels ou d’ouvrages publics ou de leur élargissement, ou des cours d’eau et des lacs, leur protection, ou l’aménagement de manière générale» et «les opérations de dragage réalisées en vue de la mise en place d’ouvrages de protection contre les inondations et le flot».

Le dragage «en vue de l’exploitation commerciale des matériaux extraits», nommé dragage d’exploitation, est régi par des dispositions précises allant de la déclaration d’ouverture de la carrière sous-marine, à l’aménagement de bassins de stockage, à la réalisation annuelle d’une étude d’impact sur l’environnement conforme aux disposition de la loi 12-03 et au Décret n° 2-04-564 du 4 novembre 2008 fixant les modalités d’organisation et de déroulement de l’enquête publique relative aux projets soumis aux études d’impact sur l’environnement. Les conditions techniques d’exploitation sont aussi définies clairement.

Le dragage est-il légal ou non?
En dehors du respect de ses dispositions réglementaires, le dragage est hors-la-loi. Il ne peut s’exercer dans l’anarchie, l’illégalité et en dehors de tout contrôle comme ce fut le cas. Cette activité a causé ainsi des dégâts sur l’intégrité de la zone littorale et son écosystème. Après une dizaine d’années d’une extraction relevant de la catastrophe environnementale, le dragage d’exploitation fut arrêté suite à l’obsolescence de la convention qui l’avait initié et par l’obligation du respect de la loi 27-13 relative aux carrières. Mais par le biais d’un contournement de l’entretien, il s’est effectué au dam du littoral de Mehdia et de ses ressources vivantes. Le scandale est d’autant plus grave que les sédiments prélevés font l’objet d’un commerce.

L’incapacité de répondre aux exigences de la loi 27-13 a fait que les tenants du dragage d’exploitation usent de subterfuges pour arriver à leurs fins. En se prévalant du dragage d’entretien, tout leur est possible. Nous préconisons d’adopter le principe de précaution tant que les moyens de contrôle de l’activité ne sont pas disponibles, pour, au minimum, éviter l’amalgame entre le dragage d’entretien et celui d’exploitation en ne les octroyant pas au même opérateur.

L’écosystème marin ne peut pas se régénérer?
Le dragage des fonds littoraux a des incidences sur une zone plus importante que celle intéressée directement par l’extraction du sédiment. Elle est estimée à dix fois la superficie «labourée» par la drague. La remise en l’état, dans le cas de l’abandon du dragage, risque de prendre un temps estimé entre cinq à dix ans après arrêt total du dragage. Le développement du dragage d’exploitation au large des côtes marocaines est spéculateur. On ne peut le justifier par aucune étude préalable. En plus, l’administration chargée du contrôle et du suivi de l’exploitation par dragage ne dispose pas des moyens nécessaires à l’exercice de ses prérogatives, prévues par la loi 27-13. Ainsi, usant d’amalgame et de tartufferies, les tenants du dragage des fonds littoraux sont en train de détruire l’environnement littoral sans se soucier des conséquences très graves de leur action, défiant la loi, la conscience et l’avenir du pays.

Quels risques encourus si l’extraction du sable n’est stoppée ou réglementée de manière stricte?
Le dragage aura des effets sur la bathymétrie, la géomorphologie et la nature des fonds. Le dragage creuse des sillons qui modifient la morphologie des fonds et l’extraction impacte la granulométrie des dépôts. Les facteurs océanographiques vont changer par l’augmentation de la profondeur et les courants vont s’accélérer en profondeur. La progression des vagues vers le littoral va se modifier. La dynamique sédimentaire est perturbée par les sillons de dragage, le changement des conditions de sédimentation et la variation du stock sédimentaire. La qualité des eaux est amoindrie par la remise en suspension de particules fines et la création d’un panache turbide, en surface, provoqué par la surverse...

Les conséquences de ces impacts du dragage sur l’environnement sont immenses. Devra-t-on risquer la perte de nos plages et chercher à les «engraisser» par du sable d’importation?.


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