Ahmed Toumouhi, histoire d’une erreur judiciaire


Le 29 juin 2023, la Cour de Cassation espagnole émettait un jugement innocentant le marocain Ahmed Toummouhi de ses condamnations pour le viol de deux femmes à Barcelone. Condamné en 1992, son histoire est un mélange de thriller hitchcockien et de dramaturgie grecque.

16 Septembre 1992. La Catalogne est sous le choc. Le visage d’un immigré marocain fait le tour des journaux régionaux et même nationaux. Il s’agit d’Ahmed Toummouhi, travailleur précaire enchaînant les petits boulots de maçonnerie dans la province de Barcelone. Les magistrats du tribunal correctionnel de la ville, présidé alors par Margarita Robles, actuelle ministre de la défense du gouvernement Sanchez, trouvaient en lui le coupable parfait. Quasi-illettré (il ne maîtrise que quelques bribes d’espagnol), métèque et étranger, son procès est une formalité. Un portrait-robot établi sur la base des témoignages des victimes, des agents de la guardia civil qui le repèrent, une ressemblance. Et puis la machine judiciaire commence à broyer: condamnation à 15 ans de prison ferme, avec un complice, marocain également, Abderezzak Mounib, vendeur ambulant.

Ressemblance extraordinaire
Mais dans ce tourbillon médiatico-judiciaire, deux hommes restent sceptiques. L’agent de la Guadia Civil Reyes Benitez, et le journaliste Domingo Marchena. “La justice s’est basée sur la parole des seules victimes. Aucune expertise médicale ne confirme la culpabilité d’Ahmed, et les faits rapportés par les procès-verbaux ne correspondent pas au prétendu déroulé des crimes”, indique Reyes Benitez à la presse espagnole. Sans mandat et malgré l’ordre explicite de sa hiérarchie de “laisser tomber” l’affaire, le “Serpico” espagnol attend de rentrer chez lui et de travailler sur l’affaire pendant plus de 10 ans, essayant de déceler le vrai du faux dans cette affaire où les évidences manquent cruellement. Dans son garage, un tableau où sont accrochés les différents faits sur lesquels les magistrats ont basé leur jugement. Rien ne coïncide. Il contacte alors Domingo Marchena.

Le reporter du journal catalan La Vanguardia va alors en faire une affaire personnelle. Il publie son premier article en janvier 1995 où il met en lumière les failles du dossier. “ Toummouhi a été arrêté en 1991 et les trois victimes l’ont pointé du doigt dans l’alignement de la police en raison de sa ressemblance extraordinaire avec le vrai violeur Antonio Carbonell. Ce sont presque toutes les preuves qu’il a fallu pour condamner Toummouhi et Mounib”, martelait-il à qui voulait bien l’entendre. 7 ans après la condamnation, et malgré le “harcèlement” de Domingo Marchena auprès des autorités judiciaires de son pays, aucune réaction.

Et le drame inéluctable arriva. Souffrant d’une maladie cardiaque, ayant perdu plus de 60 kilos derrière les barreaux, Abderezzak Mounib, mari et père d’une fille qui avait à peine 10 ans à l’époque, décède en prison. “Ce fut un drame que j’ai ressenti au plus profond de mon âme”, témoigne le journaliste. “Mais cela ne lui a pas fait baisser les bras non plus. Au contraire, la volonté de lutter contre cette injustice infâme”, assure-t-il.


Nouvelles évidences
Lorsque de nouvelles preuves sont apparues, la Cour suprême a admis la première erreur dans l’une des affaires de viol, lorsqu’elle a pu comparer des échantillons d’ADN avec le vrai violeur. Cette preuve n’a jamais été présentée au tribunal lors du premier procès. «J’ai été, et je suis, foutu.

Personne ne peut me rendre les dernières années que j’ai vécues, ou que je n’ai pas vécues... J’espère que ce qui m’est arrivé n’arrivera jamais à personne d’autre», a déclaré Toummouhi au journal espagnol El Mundo lors d’une interview après son acquittement définitif. Il affirme que ce qui l’a maintenu en vie en prison, ce sont les appels quotidiens à sa fille à Nador, le soutien constant de son frère Omar et l’aide d’un officier de la Guardia Civil qui voulait que justice soit faite.

Dans l’arrêt de la Cour suprême espagnole, dont Maroc Hebdo détient copie, il est ainsi explicitement indiqué qu’en l’espèce, un nouvel élément de preuve, à savoir le reste du sperme récupéré dans la zone vaginale de la culotte de la victime et analysé le 29 janvier 1992 par la Police Scientifique de Barcelone, qui n’a cependant jamais attiré l’attention de la Cour malgré l’admission de preuves exonératoires pour Ahmed Toummouhi qui se sont formées tout au long de la procédure.

Plus encore, les experts les experts n’ont pas assisté à l’audience et que la Cour a refusé de suspendre le procès et de les convoquer à nouveau, arguant plus que cela n’aurait aucune valeur probante. Les conditions du jugement rendu par le tribunal correctionnel en 1992 demeurent encore ubuesques pour tous les juristes espagnols. Le drame humain qui en a résulté est à la hauteur de la frivolité des magistrats qui ont statué. La veuve et la fille d’Abderezzak Mounib vivotent encore à Tarragones, à Barcelone, sans aucun filet social ni aide quelconque.

Réparation
De son coté, Ahmed Toummouhi a 72 ans, trois enfants et six petits-enfants, tous vivants à Nador. Et bien qu’il soit reconnaissant envers ses deux “anges gardiens”, Reyes Benitez et Domingo Marchena, il réclame réparation. “Malgré l’exceptionnalité de l’affaire, il y a plusieurs cas d’erreurs judiciaires qui ont donné lieu à des réparations”, explique une source judiciaire espagnole à Maroc Hebdo. Il nous rappelle l’histoire de Rafael Ricardi, Dolores Vasquez, Van Den Russen, qui ont toutes eu lieu en Espagne. “Ces affaires ont donné lieu à des compensations substantielles de la part des autorités espagnoles, allant jusqu’à 1 million d’euros pour l’affaire Ricardi. Seulement, dans ce genre de cas, l’indemnisation financière ne peut pas guérir la responsabilité morale de l’erreur judiciaire”, conclut-il.

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