Ahmed Réda Chami : "Les urgences médicales ne répondent pas aux attentes des citoyens et aux standards internationaux"


Dans une interview exclusive, le président du conseil économique, social et environnemental, Ahmed Réda Chami, explique la nécessité pour le Maroc de moderniser les urgences médicales qui revêtent une importance capitale en tant que composante essentielle de tout système de santé, avec comme finalité ultime la préservation et la sauvegarde des vies humaines.

Les urgences médicales au Maroc sont connues, depuis fort longtemps, pour leurs prestations très médiocres. Pourquoi ce moment précisément pour rendre publiques vos recommandations ?
Le Conseil accorde, de plus en plus, une attention particulière à des thématiques intrinsèquement liées au bien-être des citoyens. Dans le cadre de son plan d’action au titre de l’année 2023, le CESE s’est engagé à travailler sur des sujets susceptibles de contribuer à améliorer de manière significative la qualité de vie et le vécu du citoyen (exemples : urgence médicale, mendicité, pénurie des professionnels de la santé au Maroc, le pouvoir d’achat) et accompagner les grands chantiers de réforme et de développement. Le sujet des urgences médicales satisfait pleinement ces deux critères. D’une part, ces services revêtent une importance capitale en tant que composante essentielle de tout système de santé, avec comme finalité ultime la préservation et la sauvegarde des vies humaines.

D’autre part, la qualité de cette prise en charge constitue également une exigence pour organiser, comme l’ambitionne notre pays, des événements de portée nationale, stimuler le développement du secteur touristique et attirer les investissements étrangers. De plus, l’entrée en vigueur de la généralisation de l’assurance maladie obligatoire depuis le 1er décembre 2022 ne manquera pas d’exercer une pression accrue sur les services de santé, et plus particulièrement sur les services des urgences médicales déjà fortement sollicités (urgences hospitalières publiques accueillent chaque année plus de 6 millions de patients). Ce contexte appelle ainsi à une mise à niveau des services des urgences médicales pour assurer des soins sûrs, dispensés de manière opportune, efficace, efficiente, équitable et centrée sur le patient.

Parmi les actions préconisées, vous appelez au renforcement du capital humain. Or, le milieu médical, dans son ensemble, souffre d’un déficit chronique en termes de personnel médical. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, notre système de santé souffre d’un déficit en ressources humaines. Avec une densité médicale et paramédicale se situant en 2022 autour de 1,7 pour 1.000 habitants, et compte tenu des projections de la croissance démographique, il est prévu que le déficit en nombre du personnel de soins se creusera davantage. Atteindre ainsi la couverture préconisée par l’OMS (4,45 agents de santé pour 1.000 habitants) devient de plus en plus difficile et serait conditionnée à la fois par la capacité des structures de formation à renforcer le nombre de diplômés mais également par le degré de rétention du personnel qualifié au Maroc, et plus précisément dans le système de santé publique. D’après une enquête de la Fondation des enseignants médecins libéraux (FEML) publiée en 2023, le Maroc perd chaque année entre 600 à 700 praticiens, soit 30% des médecins formés actuellement.

Cet exode touche toutes les catégories en l’occurrence les médecins spécialistes, les professeurs et même les étudiants en médecine. En effet, selon une étude publiée en 2021 par la revue scientifique European Journal of Public Health, 70% des étudiants marocains en dernière année de médecine manifestent leur intention de quitter le pays dès l’obtention de leur diplôme. Pour ce qui est plus spécifiquement des services d’urgence médicale, la majorité des médecins exerçant dans ces services sont des médecins généralistes. Entre 2002 et 2022, et depuis l’introduction de cette spécialité dans les CHU, seuls 29 médecins urgentistes ont suivi une formation en médecine d’urgence. Par conséquent, le nombre de médecins spécialisés en médecine d’urgence et de catastrophe demeure nettement inférieur aux besoins existants. La pénibilité inhérente à cette spécialité et la reconnaissance limitée dont elle jouit constituent les principales raisons de son manque d’attrait.

Quelles sont vos propositions pour remédier à cette carence ?
Nous appelons notamment à promouvoir la création d’une faculté de médecine dans chaque région et cibler une ambition quant au nombre annuel de diplômés en médecine; Ouvrir des passerelles entre les filières de formation paramédicale et médicale et permettre l’accès aux études de médecine au personnel paramédical justifiant d’une expérience professionnelle et des capacités requises ; Assurer la disponibilité et la stabilité du personnel soignant dans les zones défavorisées en mettant en places des mesures d’incitation (primes d’éloignement, logement…) et en assurant la sécurité du personnel et un système de rotation transparent.

Et concernant la filière des urgences ?
Il y a lieu, entre autres, de promouvoir la formation spécialisée en urgentologie de manière générale ; Reconnaitre la pénibilité du travail et l’exposition aux risques psychosociaux des soignants dans les services d’urgence intra et extrahospitaliers en veillant à mettre en place des leviers de motivation (revalorisations salariales, indemnisations spéciales, etc.) ; et enfin promouvoir les praticiens actuels ayant toujours le statut de généralistes malgré leurs années d’expériences aux urgences au statut de spécialistes selon des modalités qu’il conviendra de définir.


Votre rapport s’adresse en priorité au département de la santé qui assure la tutelle. Mais pensez-vous que d’autres intervenants sont impliqués ?
Il convient de souligner que la chaine de prise en charge des urgences médicales dépasse le cadre des services hospitaliers et implique la participation de multiples acteurs. Parmi ceux-ci figurent notamment le citoyen qui doit être informé du dispositif existant (qui contacter en cas d’urgence) et formé quant aux gestes de premiers secours. Il y a aussi les administrations et les établissements accueillant du public qui doivent disposer des équipements de premiers secours, notamment les défibrillateurs cardiaques, et s’assurer que des personnes bien identifiées soient formées à l’utilisation adéquate, en cas d’urgence, desdits équipements. On peut citer également la protection civile qui est chargée exclusivement du ramassage des accidentés de la voie publique, en vertu d’une circulaire ministérielle datant de 1956. Il n’est ainsi pas permis, selon cette règlementation, aux ambulances du SMUR (structure mobile d’urgence et de réanimation) d’intervenir sachant qu’elles sont les mieux outillées pour le transport en particulier des polytraumatisés. Il y a aussi d’autres acteurs tels que les acteurs des territoires, les assureurs (AMO et privés) et les cliniques privées.

Pensez-vous que le ministère de la Santé a failli à s’attaquer à ce chantier qui souffre de problèmes structurels endémiques ?
Le département ministériel, en charge de la santé, a déployé plusieurs efforts durant ces 20 dernières années notamment à travers la création d’une spécialité de médecine d’urgence, la restructuration des services d’urgence en réseaux, la mise en place du SAMU–service d’aide médicale d’urgence, etc. Néanmoins, la qualité de prise en charge des urgences médicales reste en-deçà des attentes des citoyens et des standards internationaux. Divers déficits et fragilités ont été relevés par le CESE, parmi lesquels il convient de souligner des insuffisances en matière de régulation médicale, mission assignée depuis 2011 au SAMU. Elle consiste à assurer une permanence de l’écoute médicale, orienter le patient, initier l’intervention la plus appropriée et coordonner, le cas échéant, le transport vers une structure de soins.

Il demeure que ce dispositif est encore peu connu, non-encore déployé à ce jour dans trois régions, limité en capacités humaines et logistiques et acheminant exclusivement les patients vers les structures relevant de la santé publique. On relève également des carences patentes au niveau du transport sanitaire public et privé pouvant parfois aggraver l’état de la personne secourue. De surcroît, le ramassage des accidentés de la voie publique est réservé, en vertu d’une circulaire ministérielle datant de 1956, exclusivement aux services relevant de la protection civile. Il n’est ainsi pas permis, selon cette règlementation, aux ambulances du SMUR (structure mobile d’urgence et de réanimation) d’intervenir sachant qu’elles sont les mieux outillées pour le transport, en particulier des polytraumatisés.

Y a-t-il d’autres problèmes ?
On a relevé par exemple une coordination très limitée et non-systématisée entre les services de la protection civile, les CHU et hôpitaux provinciaux, les cliniques privées et les collectivités territoriales, notamment en matière de prise en charge pré-hospitalière. On a aussi relevé l’absence de normes opposables aux secteurs public et privé concernant l’organisation des services hospitaliers d’urgence, les bâtiments et les équipements. Parmi les autres problèmes, on peut citer la sur-sollicitation des services d’urgence dans le secteur public résultant de divers dysfonctionnements tels la dispense des prestations de soins non-urgentes par les services d’urgence (80% des cas), la pénurie en personnel médical ou paramédical qualifié et spécialisé, et le manque d’information et de formation du citoyen quant aux gestes de premiers secours ainsi que sur les équipements et accessoires de premiers soins (armoires à pharmacie, trousses de secours, défibrillateurs, etc.).

Dans votre rapport, vous appelez à la levée des barrières financières pour l’accès aux urgences. Entendez-vous par-là l’instauration de la gratuité pour ces services ?
Il convient de rappeler que le transport sanitaire public relevant du SAMU ou de la protection civile est gratuit. Néanmoins lorsqu’il s’agit du privé, l’AMO et les assurances privées ne prennent pas en charge les frais du transport sanitaire (sauf pour les assurés ayant souscrit à un contrat d’assistance médicale privé couvrant cette prestation). Par ailleurs, en l’absence d’hospitalisation, les actes ambulatoires ne sont pas pris en charge dans le cadre du tiers-payant. Ainsi, les patients doivent avancer la totalité des frais de diagnostic et de traitement qui peuvent s’avérer élevés lorsque la situation médicale requiert des soins et des examens complémentaires (oxygénothérapie, plâtres, sutures, imagerie , biologie), puis a posteriori déposer un dossier de remboursement. C’est ainsi que le CESE préconise d’assurer une prise en charge du transport sanitaire privé par l’AMO et d’élargir le mode « tiers-payant » aux soins ambulatoires de manière à éviter à l’assuré d’avancer la totalité des frais y afférents.

Pensez-vous que vos recommandations auront des échos favorables auprès des responsables concernés ?
Il convient de rappeler que le CESE, en tant qu’organe consultatif constitutionnel, émet des avis auprès du gouvernement et du parlement. Il est de leur ressort de juger de la pertinence des recommandations émises et de les prendre en considération le cas échéant, soit au niveau des textes de loi pour le Parlement ou bien dans une politique publique au niveau du gouvernement. Concernant cet avis, plusieurs recommandations opérationnelles, qui peuvent être implantées dans le très court terme, ont été proposées. Parmi lesquelles, il y a lieu de doter le SAMU de moyens logistiques, humains et financiers, étendre sa mission et son champ d’intervention pour inclure les secours sur la voie publique, en étroite coordination avec la protection civile, et rendre possible le transfert des patients vers les établissements du secteur privé.

Le SAMU devrait ainsi constituer l’interlocuteur unique de toute personne en situation d’urgence médicale pour l’orienter vers le circuit médical, public ou privé, le plus proche et le mieux adapté. On préconise également d’élaborer des cahiers de charges qui constitueraient un référentiel normatif opposable aux secteurs public et privé concernant les bâtiments, les équipements, les personnels et l’organisation des services hospitaliers d’urgence. On veut aussi imposer aux administrations et aux établissements accueillant du public l’obligation de mise en place des équipements de premiers secours, notamment les défibrillateurs cardiaques, en s’assurant que des personnes bien identifiées soient formées à l’utilisation adéquate, en cas d’urgence, desdits équipements. Je reste persuadé que ces recommandations auront toute leur place dans la dynamique initiée par la réforme ambitieuse du secteur de la santé menée par le ministère de tutelle.

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