Ahmed Gaïd salah dans un bunker

L'impasse algérienne

Le général chef d’état-major de l’armée réitère de manière de plus en plus appuyée le rôle qu’il veut faire jouer à l’ANP dans l’Algérie en gestation.

La crise politique en Algérie persiste. Elle se complique même avec les discours du chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, prononcé lundi 20 et mercredi 22 mai 2019 et qui n’est rien d’autre que le plan qu’il a arrêté et qu’il compte bien appliquer dans les prochaines semaines, tout en insistant sur le fait que l’armée ne compte pas jouer un rôle politique, mais plutôt se limite à défendre la stabilité du pays face aux tentatives étrangères. Un message qui ne passe pas auprès des manifestants.

Il faut bien le dire, l’impasse actuelle se cristallise sur un calendrier, celui du 4 juillet prochain prévu pour l’élection présidentielle. Cet agenda-là, fixé par le président par intérim, Abdelkader Bensalah, dès son installation, doit conduire à ce scrutin. Sera-t-il respecté? Pour le chef d’état-major, la tenue de cette élection «mettra un terme à tous ceux qui tentent de faire perdurer cette crise». A ses yeux, il n’y a pas d’autre solution parce que cela permettra d’«éviter de tomber dans le piège du vide constitutionnel» avec ses «dangers et dérapages aux conséquences désastreuses».

Verrou stratégique
A partir de cette étape, il propose l’accélération de la création et de l’installation d’une instance indépendante pour l’organisation et la supervision des élections. Lesquelles? Celles d’une assemblée parlementaire. Mais celle-ci sera-t-elle constituante et donc la préparation d’une nouvelle Constitution se substituant à celle de 1996? Aucune indication n’est donnée à cet égard. Pour le patron de l’armée, il y a un verrou stratégique et un seul passage obligé, à savoir le scrutin présidentiel du 4 juillet. Il estime que ce n’est que sur cette base-là que pourra être enclenché un processus institutionnel et politique devant acter à terme le Deuxième République.

Assouplira-t-il cette position? Va-t-il dans les semaines à venir, avant cette date butoir du 4 juillet, reporter cette échéance par suite de circonstances politiques particulières ou exceptionnelles? Sur le papier, ce n’est point à écarter, sauf à préciser qu’il voudra, le cas échéant, «garder la main»; montrer qu’il a toujours toutes les cartes et rester accompagnateur et régulateur du déploiement erratique de la vie politique. Il se trouve pratiquement dans un «bunker» dont il ne compte pas sortir.

Mainmise sécuritaire
Et d’ailleurs, il s’attelle à mettre sur pied et sous sa coupe un dispositif sécuritaire, dont deux nouvelles nominations à des généraux fidèles: Mohamed Kaïdi, coordinateur des services de sécurité, en remplacement du général Athmane Tartag; Bouazza Quassini, patron de la Direction de la sécurité intérieure et du contre-espionnage. Une mainmise donc sur un appareil relevant auparavant du clan présidentiel dirigé par Saïd Bouteflika.

Le général Ahmed Gaïd Salah se dote ainsi des moyens appropriés pour faire prévaloir la position déjà formulée, voici deux mois, dans son appel du 26 mars pour faire appliquer l’article 102 de la Constitution et démettre l’ex-président Bouteflika. Mais il réitère de manière de plus en plus appuyée la place et le rôle qu’il veut faire jouer à l’ANP. Il fait ainsi de nouveau référence à un «complot » contre l’armée et l’Algérie, accolant les deux termes; il fait aussi une ferme mise en garde contre ceux qui se mettent «en travers de l’Armée nationale populaire et son commandement»; qui s’agitent afin de faire avorter «toute démarche présentée par le commandement de l’ANP»; et qui sont «les ennemis de toute démarche salutaire ...».

Mais a-t-il en tête quelque plan de sortie de crise? Il avance ici un certain nombre de pistes de nature à baliser le périmètre de la contestation et à conduire à terme à une solution. Il parle de l’impératif de «revoir la manière d’organiser ces manifestations», de la «nécessité de les encadrer par des personnes ayant un esprit nationaliste responsable ». Mais comment? Suivant quelles modalités? Et quelles procédures acceptables pour opérer l’encadrement et partant la représentativité requise des mandataires d’un peuple en colère?

Des élections libres
Force est d’observer pour l’heure que la classe politique se distingue par une retenue et une forme d’expectative plutôt passive. Ce que n’a pas manqué de signaler le chef d’état-major dans son discours de lundi dernier, qui s’est interrogé sur «l’absence flagrante des personnalités nationales, des élites et des compétences nationales face aux évènements et évolutions accélérées» du pays. Pourtant, ici et là, des propositions n’ont pas manqué. La dernière en date, du 18 mai, est la lettre qui lui a été adressée par trois personnalités historiques, Ahmed Taleb-Ibrahimi, ancien ministre, Ali Yahia Abdennour, avocat et militant des droits de l’Homme, et Rachid Benyelles, général à la retraite. Ils reprennent à leur compte les revendications des manifestants sur l’instauration de l’Etat de droit et d’une véritable démocratie, le passage préalable par une période de transition de courte durée, des élections libres et honnêtes organisées par des institutions nouvelles.

Dans cette optique, ils demandent instamment au commandement de l’ANP de «nouer un dialogue franc et honnête». Avec qui? Des figures représentatives du mouvement citoyen, des partis et des forces politiques et sociales qui le soutiennent. Pour arriver à quoi? À une solution politique consensuelle répondant aux aspirations populaires légitimes. Reste à savoir ceci: qui désignera qui? Sur quelles bases pourrait se faire un éventuel consensus de mise sur pied et d’accompagnement d’une transition? Une équation peu probable aujourd’hui.


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