Ahmed Azirar: "La classe moyenne risque gros s’il y a un dérapage de l’endettement"

ENTRETIEN AVEC AHMED AZIRAR, économiste et professeur universitaire

Le rythme de l’endettement s’est accéléré ces dernières années, surtout en période de Covid-19. Un rythme qui interpelle, notamment, sur l’affectation des emprunts, selon Ahmed Azirar, économiste, professeur universitaire et fondateur de l’association marocaine des économistes d’entreprise (AMEEN).

La dette du Trésor est passée à 76% du PIB et devrait dépasser les 80% en 2022. Devons- nous nous inquiéter?
On devrait en tout cas s’en soucier. Les Marocains ont, à juste titre, tendance à très vite s’inquiéter au sujet du surendettement. Le protectorat ne s’est-il pas infiltré, porté par le piège de l’endettement que l’Espagne et la France ont dressé au Maroc? On n’en est plus là, bien sûr. Mais on n’en est pas moins à l’ère de la dictature des marchés financiers qui veillent au grain. Tout excès d’endettement se traduit, illico presto, par un «ranking» en baisse, qui se traduit par des difficultés d’accès aux financements, par la hausse des taux et une perte de confiance des investisseurs.

Ceci-dit, l’accélération du rythme d’endettement ces dernières années, surtout en période de Covid-19, interpelle. L’augmentation vertigineuse des besoins et la chute des recettes tant en dirham qu’en devises, a rendu nécessaire le recours massif à l’emprunt. Il faut dire que la solidité de la situation marocaine a permis de trouver facilement les financements souhaités et à taux très compétitifs, même après les récentes baisses des cotations marocaines.

Il reste entendu que c’est l’affectation des emprunts qui importe le plus. Affecter des emprunts à en rembourser d’anciens ou à financer des activités sans rendement économique et social est source de graves difficultés. La bonne gestion des montants empruntés est impérative pour que ceux-ci génèrent des cash-flows suffisants pour pouvoir rembourser capital et intérêts.

Justement, l’usage de la dette est-il efficace, selon vous? Est-ce qu’elle est suffisamment utilisée pour créer des emplois et de la richesse?
En général, la dette publique finance les infrastructures tant économiques que sociales, qui sont par définition peu créatrices de rentabilité immédiate directe, et des emplois suffisants. Sa raison d’être est de créer les bonnes conditions pour l’investissement productif des entreprises tant publiques que privées. Là où la gestion serait chaotique, c’est quand l’emprunt extérieur sert surtout à rembourser des emprunts arrivés à échéance ou à financer des dépenses de fonctionnement. C’est certain, la gestion de la dette, tant interne qu’externe, doit être active. Et puis la synchronisation des politiques tant budgétaire que monétaire est nécessaire.

Le spectre du programme d’ajustement structurel et de la faillite de l’Etat se profilet- il à l’horizon, comme le prédisent les plus sceptiques?
Hormis le fait que l’Etat ne fait jamais faillite, l’évolution favorable de la conjoncture et la bonne orientation relative des prévisions montrent qu’on n’a pas de quoi être trop pessimiste. Sauf accidents graves, tel le blocage du processus de vaccination, et/ou un nouveau black-out durable chez nous et chez nos principaux partenaires étrangers, les déficits jumeaux du Maroc restent gérables. L’excellente campagne agricole, le retour rapide en activité des industries et commerces, la relance du tourisme et des voyages, le maintien des transferts étrangers, sont de bons indicateurs pour que la dette reste soutenable. Je le répète, tout peut chambouler à cause d’incidents graves, y compris ceux géostratégiques.

Le Maroc a contracté plus d’un milliard de dollars de prêts auprès d’institutions financières internationales en un seul mois (juin 2021), et qui sont destinés, notamment, au développement durable et à la transition numérique. A-t-on vraiment besoin de ces financements actuellement?
La décarbonation de l’économie et la digitalisation de l’économie sont des urgences. Ce sont deux leviers fondamentaux de la compétitivité post-Covid. L’Union européenne, par exemple, est en train d’ériger de nouvelles barrières écologiques que nous devons enjamber, tant pour nos produits agricoles qu’industriels, textiles, chimiques et autres. Le Maroc se doit d’accélérer sa mise à niveau, et pour ce faire, il faut des ressources financières, et en devises.

Devons-nous nous inquiéter de la baisse de la notation souveraine du Maroc, notamment par rapport au coût des prochaines sorties à l’international?
Le risque existe surtout si l’inflation mondiale reprend, comme le laissent voir des signes avant-coureurs, comme l’augmentation des prix du pétrole et du gaz, de certains produits agricoles et des tarifs de la logistique, entre autres. Ceci dit, les dernières baisses de notation n’ont pas eu d’effets sur les dernières sorties marocaines vers les marchés financiers.

Le projet de la généralisation de la protection sociale et le nouveau modèle de développement sont budgétivores. Une explosion du taux d’endettement est-elle envisageable?
Explosion, non. Mais forte hausse, je dirais oui, surtout que les besoins sont énormes tant pour relancer la machine post-Covid, financer la couverture sociale et, plus globalement, engager le nouveau modèle de développement durable et inclusif que les Marocains attendent. C’est pourquoi, la priorité est à la mobilisation de financements alternatifs. La croissance forte et continue est le moyen le plus direct. Sinon, la fiscalité devra être réformée pour optimiser ses rentrées.

La rentabilité du secteur et du domaine publics devront apporter leur contribution suffisante. La restructuration des établissements publics et entreprises d’Etat est également attendue, comme c’est le cas pour la bonne gouvernance administrative tant centrale que territoriale. Et puis, le capital privé marocain est appelé aussi à une dynamique sans précédent. Restent naturellement les investissements directs étrangers, qu’il va falloir continuer à drainer tant par l’amélioration de l’environnement des affaires que par la présentation de projets porteurs.

Comment un endettement record du Maroc impactera-t-il les ménages et la classe moyenne en particulier?
Un endettement excessif affectera le Maroc dans sa globalité, car ce sont tous les contribuables qui en paieront les frais. Vous avez raison, les classes moyennes sont celles sur qui la fiscalité actuelle est la plus pesante; elles risquent gros s’il y a un dérapage de l’endettement.

Et puis, ne l’oublions pas, ce sont les générations futures qui hériteront de l’endettement contracté par la génération actuelle. Le programme d’ajustement structurel des années 1980 a lourdement pesé sur les ménages modestes et les classes moyennes des générations des années 1990 et 2000.