Affaire Pegasus: Le Maroc accuse

Dix-sept médias internationaux assurent que le Royaume a utilisé le logiciel israélien pour espionner 10.000 numéros. Mais lui réfute et demande des preuves. Un agenda anti-marocain est-il vraiment en cours maintenant de la part de ce que le ministre des Affaires étrangères taxe de “​​cartel de supports médiatiques et d’ONGs”?

D’aucuns en parlent comme d’un des plus grands scandales qu’ait connu le monde du renseignement depuis au moins l’affaire Edward Snowden, du nom de cet ancien agent secret américain qui, en 2013, avait révélé le programme d’écoute que menait son pays pour espionner des citoyens du monde entier.

Pegasus, ce logiciel conçu par la société israélienne NSO pour infiltrer des appareils électroniques et aspirer les données qu’elles contiennent sans que leurs utilisateurs ne s’en rendent compte, est depuis plusieurs jours au coeur de l’actualité, après que dix-sept médias internationaux chapeautés par le consortium “Forbidden Stories” ont soutenu qu’onze pays y auraient recourru pour cibler les téléphones de quelque 50.000 personnes.

Et parmi ces pays figurerait donc le Maroc, déjà objet, fin 2019, d’accusations similaires, suite à une enquête de l’ONG Amnesty International dont les autorités marocaines avaient à l’époque rejeté les conclusions et qui avait avancé que Pegasus aurait servi à filer le journaliste Omar Radi, récemment condamné à six ans de prison pour viol -ce que le concerné conteste avoir commis, parlant d’un procès politique à son encontre en raison justement de ses affirmations relatives à Pegasus.

Mais cette fois, en plus donc de nier, le Maroc a décidé d’ester en justice par le biais de l’avocat français Olivier Baratelli, qui s’occupera de défendre le Royaume au niveau du parquet de la ville de Paris, en France, où aussi bien “Forbidden Stories” qu'Amnesty International ont été invités à comparaître pour diffamation -Amnesty International, même si elle n’est plus sur les devants, a continué de s’impliquer via des ingénieurs qu’elle dit avoir mobilisé pour authentifier les attaques perpétrées grâce à Pegasus.

Car les faits qui lui sont reprochés sont suffisamment graves: ce n’est plus de M. Radi qu’il est désormais question, mais même par exemple du président français Emmanuel Macron, qui a d’ailleurs convoqué, ce 22 juillet 2021, un conseil de défense exceptionnel pour discuter de la chose. Ainsi, quelque 1.000 ressortissants français sont concernés.

Et il y a encore pire: les services marocains sont carrément accusés d’avoir mis sur écoute l’ensemble de la famille royale, y compris le roi Mohammed VI! Ce 21 juillet 2021, le parquet de la ville de Rabat vient d’ailleurs lui-même d’ouvrir l’enquête, mais pour le Maroc, il n’en reste pas moins que ce sont là des “accusations infondées”. “Certains dans ce cartel de supports médiatiques et d’ONGs n’arrivent pas à se faire à la réalité du Maroc qui réussit, se renforce et consolide sa souveraineté à tous les niveaux. Ils pensent pouvoir le mettre sous emprise. À leur grand dam, ceci n’est pas possible et ne le sera jamais.

La collectivité nationale fera face, unie comme elle l’a toujours été, à ces attaques insidieuses,” soulignait encore, ce 22 juillet 2021 sur le site de l’hebdomadaire français “Jeune Afrique”, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita. Même au niveau de la France, plusieurs personnalités sont montés au créneau pour défendre le Maroc, à l’instar de l'ancien directeur central du renseignement intérieur, Bernard Squarcini, qui a estimé dans une interview diffusée sur la radio Europe 1, le 22 juillet 2021, que “c'est trop facile”. “Le Maroc est un partenaire, il est adossé à d'autres grands pays, d'autres grandes puissances avec lesquelles il coopère,” a-t-il déclaré. Même son de cloche du côté du sénateur Christian Cambon, pour qui “ces accusations sont des montages”, et il a directement lié celles-ci à la reconnaissance par les États-Unis, le 10 décembre 2020, de la souveraineté du Maroc sur son Sahara.

D’autres voix ont plutôt mis en question la capacité financière du Maroc à surveiller quelque 10.000 numéros, qui lui reviendrait à environ un milliard de dollars par an, soit près de 1% du produit intérieur brut (PIB) national pour une seule opération de renseignement, et aussi le fait que des numéros figurent dans la liste que le consortium assure avoir obtenu ne veut pas dire qu’ils ont été effectivement piratés, cela nécessitant par ailleurs d’expertiser chacun des téléphone -ce qui a d’ailleurs fait que la France par exemple ne parle encore qu’au conditionnel du hacking du téléphone de M. Macron.

 

Autre question que l’on se pose aussi dans le milieu du renseignement, c’est comment un service aussi efficace que la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) français, qui est quand même le principal service de renseignement extérieur d’une des plus grandes puissances de planète et un membre permanent du Conseil de sécurité, n’ait eu vent qu’en même temps que le grand public du ciblage du président mais aussi, insiste Forbidden Stories, d’une quinzaine de ministres? Et quand bien même le Maroc, qui de fait ne se serait plus embarrassé à s’attirer les foudres d’un pays qui n’est donc pas quelconque et en plus un pays ami, avait vraiment nourri ce projet de suivre M. Macron jusqu’à son intimité familiale, Israël l’aurait-elle de son côté laissé faire en usant de sa propre technologie au risque d’avoir elle-même maille à partir avec la France? Que le Maroc espionne, c’est bien sûr un secret de polichinelle et ce n’est pas un hasard qu’il a par exemple récemment su que le secrétaire général du mouvement séparatiste du Front Polisario, Brahim Ghali, était transféré sous une fausse identité diplomatique algérienne en Espagne pour y être soigné de la Covid-19 ou encore qu’il a aidé les États-Unis, début février 2021, à mettre la main sur un de leurs soldats qui était en contact avec l’organisation terroriste de Daech en Iraq et en Syrie, mais se trouve-t-il vraiment pour autant être un client de Pegasus? Quoiqu’il en soit il y a bien des choses sans doute à tirer au clair, et les réponses plus que souhaitées aussi bien à l’étranger que du côté marocain...