L'affaire Amira Bouraoui brise l'entente entre la France, l'Algérie et la Tunisie

L’alliance anti-marocaine se fragilise


La nouvelle crise diplomatique algéro-française a donné naissance à une tension entre Alger et Tunis dont on peine à voiler. Ce ‘’dommage collatéral’’, non calculé par l’Hexagone, menace l’avenir du nouvel axe de mal Paris-Alger-Tunis qui agit contre les intérêts stratégiques du Maroc.

Pour une fois, la France est en crise ouverte avec ses deux principaux partenaires maghrébins : le Maroc et l’Algérie. Les postes d’ambassadeurs respectifs des deux pays à Paris sont vacants. Rabat a mis officiellement fin aux fonctions de Mohamed Benchaâboun en sa qualité d’ambassadeur du royaume en France.

Quoique publiée dans le Bulletin officiel le 2 février 2023, cette décision a été officiellement actée le 19 janvier 2023, jour de l’adoption de la résolution du Parlement européen, critiquant la liberté d’expression et des médias au Maroc. Lahcen Haddad, président de la Commission parlementaire mixte Maroc-Union européenne (UE), a nommément accusé l’eurodéputé Stéphane Sejourné, président du groupe Renwe Europe depuis 2021, d’être l’artisan de la résolution voté par l’hémicycle européen.

Près d’une semaine plus tard, mercredi 8 février précisément, la présidence algérienne a annoncé, dans un communiqué, que son ambassadeur à Paris, Saïd Moussi, a été rappelé à Alger « pour consultation » avec effet immédiat. Alger dit « protester fermement contre l’exfiltration » qualifiée de «clandestine et d’illégale » d’une ressortissante algérienne, Amira Bouraoui, vers la France.

L’Algérie accuse la France d’avoir clandestinement exfiltré la militante franco- algérienne Amira Bouraoui, connue par ses positions critiques du pouvoir, de Tunis vers Lyon, le lundi 6 février. Dans une note officielle du ministère des Affaires étrangères, l’Algérie a protesté fermement contre « l’exfiltration clandestine et illégale, par des personnels diplomatiques, consulaires et de sécurité relevant de l’État français en Tunisie, d’une ressortissante algérienne dont la présence physique sur le territoire national est prescrite par la justice algérienne ». La junte militaire algérienne qui est passé par la voie officielle pour exprimer sa nouvelle montée d’humeur évoque la violation de sa souveraineté nationale et rejette ce développement « inadmissible » qui cause « un grand dommage » aux relations algéro-françaises.

La militante Amira Bouraoui, condamnée à deux ans de prison en mai 2021 pour « atteinte à la personne du président de la République » sans mandat de dépôt, a été arrêtée en Tunisie le 3 février 2023 alors qu’elle cherchait à se rendre en France. Libérée trois jours après, elle a été conduite quelques heures à l’ambassade française. Elle reçoit toute l’aide souhaitée. Mieux, on lui organise un vol à destination de Paris dans la soirée.


Protection consulaire
Face à la colère d’Alger, la France a réagi à la fois avec calme et mépris. François Delmas, porte-parole du ministère des Affaires étrangères français, a déclaré : « Je n’ai pas de commentaire sur cette situation individuelle autre que de rappeler que Mme Bouraoui est une ressortissante française, et qu’à ce titre, les autorités françaises exercent leur protection consulaire, ce que nous faisons pour tous nos compatriotes détenus. Il s’agit d’une mesure qui ne sort d’aucune manière de l’ordinaire. Le rappel de l’ambassadeur est une décision algérienne qui ne m’appartient pas de commenter. Mais pour notre part, nous entendons continuer à travailler à l’approfondissement de notre relation bilatérale, dans l’esprit de la déclaration d’Alger, pour un partenariat renouvelé, adopté par le président de la République et le président Tebboune le 27 août dernier »

Des propos qui mettent fin pour l’heure à la lune de miel algéro-française, entamée à la suite de la visite d’Emmanuel Macron en Algérie en août 2022 et nourrie par l’annonce de la visite du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, à Paris en mai prochain. D’ailleurs, une délégation française conduite par la secrétaire générale du ministère français des Affaires étrangères, Anne-Marie Descôtes, s’est déplacée, le 25 janvier à Alger, pour préparer ce sommet franco-algérien.

Les locataires du palais d’El Mouradia à Alger n’ont pas du tout digéré ce qu’ils ont considéré comme une « gifle » française. Le rappel de l’ambassadeur à Paris, qui a servi d’aubaine pour s’attaquer encore une fois au Maroc, n’a pas suffi. L’agence de presse algérienne APS a pris le relais pour dénoncer, comme l’a fait le Maroc, les micmacs de l’Etat profond en France. «Au niveau de la DGSE française, il y a une feuille de route pour mettre à mal la relation algéro-française. Cette feuille de route, qui est exécutée par les barbouzes, les «khabardji» et certains responsables au niveau de la DGSE, du quai d’Orsay et certains conseillers franco-algériens qui ne cachent pas leur amour et leur vénération pour le makhzen», lisait-on dans la dépêche de l’APS. Bien entendu, nul besoin de faire un nouveau clin d’oeil. Le makhzen, c’est le Maroc.

Pétrodollars sonnants et trébuchants
Mais une question s’impose : L’affaire Amira Bouraoui est-elle un argument solide pour que le régime algérien provoque une rupture avec la France ? Non, ce n’est pas convaincant. La campagne de propagande lancée par la junte militaire par le truchement de sa presse et des « mouches électroniques » de ses services sur les réseaux sociaux a été vendue comme une réaction d’un ‘’pays souverain’’ qui ne se plie pas en quatre pour plaire à son «seigneur » néo-colonisateur français, qui considère toujours l’Algérie comme son département d’Outre-mer. Or, en vérité, les services algériens n’ont pas pu contrôler ces derniers jours les commentaires acerbes sur les réseaux sociaux ciblant le pouvoir après la réception accordée par le président français Emmanuel Macron à l’Elysée au général chef d’Etat-major algérien, Said Chengriha. Un tête-à-tête qui avait pour objet un gros et juteux contrat d’armement sophistiqué qui renforcerait la position de l’armée algérienne et à sa milice de séparatistes terroristes du polisario dans leur dessein de déstabilisation du Maroc.

Mais qui connait bien l’Etat profond en France ne se doutera pas que la réaction ‘’froide’’ de Paris au rappel de l’ambassadeur algérien à Paris fait partie d’un scénario qui vise à faire diversion. L’Etat français a créé et entretenu l’axe Paris-Alger-Tunis pour avorter les victoires diplomatiques certains du Maroc dans le dossier du Sahara. Ce jeu équivoque et malsain français contraste avec la position marocaine univoque vis-à-vis de la première cause nationale. Le royaume attend toujours une reconnaissance par l’Etat français de la marocanité du Sahara. «Il y a des grandes évolutions dans la reconnaissance, par les grandes puissances, de la souveraineté du Maroc sur nos provinces du Sud. Paris ne doit pas simplement être un observateur», avait souligné le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, dans une interview accordée au journal ‘’L’Opinion’’.

Un appel à la transparence que la France d’Emmanuel Macron n’a pas entendu de cette oreille-là. Au contraire, elle a entretenu son partenariat intéressé avec Alger, en invitant Tunis à jouer un rôle de figurant, chaque fois qu’il s’agit de saboter les efforts du Maroc de voir le différend autour du Sahara aboutir à un règlement définitif sous les auspices des Nations-Unies. Mais l’Hexagone a oublié qu’il a pactisé avec un régime militaire qui a souvent des sauts d’humeur imprévisibles. Ce qu’il n’a pas vraiment calculé, c’est que le récent rebondissement algéro- français risque fort de provoquer une mésentente qui menacerait le futur du jeune axe de mal Paris-Alger-Tunis.


Loyaux services
Car cette nouvelle crise bilatérale a provoqué, aussi, une tension entre Alger et Tunis, dont on peine à voiler. L’affaire de Amira Bouraoui a gêné au plus haut degré le président tunisien, Kais Saied. Ce dernier s’est rendu complice de la France pour faire sortir de son territoire la militante franco-algérienne. Il devait des explications au régime algérien, son ‘’parrain’’ qui lui promet des pétrodollars sonnants et trébuchants en contrepartie de “loyaux services” en défaveur du Maroc, quitte même à serrer la main du chef des bandits du polisario, Brahim Ghali.

Comme il n’avait pas d’excuses valables à expliquer au président algérien Tebboune, Kais Saied a été obligé de sacrifier son ministre des affaire étrangers, Othman Jerandi, en le limogeant. Mais il paraît que ce n’est pas assez pour les autorités algériennes qui le tiennent pour un traitre qui a obéi aux demandes françaises plutôt qu’aux consignes algériennes. Un moment difficile pour la Tunisie de Kais qui craint d’être ‘’lâché’’, après la France, par l’Algérie protectrice, en pleine crise économique et politique.

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