Entretien avec Adjaratou Ouedraogo, artiste-peintre togolaise.

Adjaratou Ouedraogo : "Je sais ce qu’a envie de dire chaque personnage sur mes toiles"

Jusqu’au 29 juin 2024, l’artiste-peintre togolaise Adjaratou Ouedraogo expose une trentaine d’oeuvres à la galerie d’art 38 de Casablanca. Conçues dans le cadre de sa résidence artistique, ses peintures évoquent des souvenirs douloureux de son enfance. Sous le coup de l’inspiration, elle ne se prive pas de léguer son pinceau à l’enfant enfouie en elle pour coucher sur toile quelques vestiges… Entretien.


Pourquoi « Ode à l’union » comme thème de votre exposition ?
Pour moi, l’union est le thème que j’aborde d’habitude parce que, comme vous le remarquez bien sur mes tableaux, il y a toujours ces personnages qui sont constamment ensemble, qui s’entrelacent, qui s’entremêlent et qui se serrent. A travers « Ode à l’union », j’essaie d’amener ces personnages à la solidarité et à la paix. Et cette solidarité, nous pouvons manifestement la voir sur mes toiles.

Parlez-nous de votre rituel artistique
Disons qu’au début, j’ai le thème que je veux aborder, mais il m’arrive de ne pas savoir ce qui va ressortir sur la toile. Je mélange donc les couleurs. Et c’est à travers ces couleurs que je mets les personnages au fur et à mesure. Il existe des personnages qui rejoignent la toile, que je me permets d’expulser s’ils ne correspondent pas au décor que j’ai conçu dans ma tête après avoir commencé mon oeuvre. Mes toiles sont comme une scène, on peut y voir des gens qui entrent et d’autres qui sortent. Je peux faire une dizaine de personnages sur une toile et n’en garder finalement que trois, si je trouve que les sept autres dérangent l’harmonie de la toile.

Entretenez-vous une relation spéciale avec quelques-unes de vos oeuvres ?
Je n’arrive pas à me séparer de certaines de mes toiles, quel que soit le prix qu’on me propose. Il y a des tableaux que je garde depuis dix ans car la discussion n’est pas encore finie avec leurs personnages. Dès que je regarde le visage de l’un d’entre eux, je sais ce qu’il a envie de dire. Chaque enfant sur cette toile représente des personnes avec lesquelles j’ai envie de communiquer. Et si un jour je décidais de me débarrasser de cette toile, je serais convaincue que ce personnage et moi avions tout dit et qu’une nouvelle toile avec une autre histoire viendra la remplacer

Est-ce que vous avez une préférence pour une palette de couleurs? Car on relève une omniprésence du bleu sur vos oeuvres…
Cela dépend des périodes. Il y a des périodes où j’ai une préférence pour le rouge et le bleu. Mais ce n’est pas toujours le cas. Parfois, j’aime expérimenter les couleurs et les mélanger. D’ailleurs, vous allez remarquer cela sur mes toiles. Il y a presque les mêmes couleurs. Concernant le bleu, je me dis que la couleur bleue est comme la couleur noire ou tout autre couleur. Vous allez également remarquer que la plupart de mes personnages sont tous noirs. En fait, il n’y a pas que le bleu sur mes tableaux. Je peux décider qu’une toile soit de la couleur bleue, oui. Mais ce n’est pas le cas pour les toiles de cette exposition.


Vous empruntez beaucoup au registre de la famille et de l’enfance, et cela se voit sur toutes vos peintures. Quelle en a été votre motivation ?
La famille, c’est très important pour moi parce que c’est un peu mon histoire d’enfant qui ressort sur les toiles. Je suis issue d’une famille très nombreuse, et mon enfance dans cette famille-là s’est déroulée différemment que lorsqu’on est issus d’une famille composée de deux ou trois enfants. La relation mère-enfant, la relation familiale, tout ce qui peut se passer au sein d’une famille, tout ce que j’ai vécu…je le couche sur mes oeuvres. Et c’est cette gamine qui est toujours en moi qui l’exprime.

Quelle ambiance se dégage de vos tableaux ?
Vous trouverez toujours cette relation mère-enfant dans mes toiles. Cet amour de la maman à son enfant qui me manque depuis que j’étais petite. Tellement cela me manquait que je ne me prive pas de l’exprimer aujourd’hui même étant grande. Et c’est ce qui fait que mes oeuvres témoignent toujours de la présence d’un deuxième personnage pour donner du réconfort à cet enfant qui est à la recherche de sa maman, de l’amour maternel, de l’amour familial et de l’écoute.

Votre passion pour les arts plastiques vous permet de soulager vos maux ?
Ayant vécu sa vie sans la présence de la maman, j’ai tout le temps eu besoin de quelque chose que je n’avais pas. Et franchement, le dessin était pour moi une manière de m’exprimer, de retrouver cet amour que je cherchais, de dire que j’ai besoin de quelque chose… Donc, c’est grâce au dessin que j’ai commencé à m’extérioriser. A l’époque, je passais mon temps à dessiner car je ne parlais pas beaucoup. La peinture était mon seul moyen de communication. Je communiquais donc au moyen du crayon, du dessin, du papier et des couleurs.

Au-delà du fait que vous pratiquez de l’art à travers l’oeil d’un enfant, quels liens tissez-vous avec cette catégorie ?
J’organise beaucoup d’ateliers au profit des enfants, je travaille énormément avec les enfants. A Ouagadougou, je dispose d’un espace culturel où j’anime des ateliers avec les enfants sourds-muets. Je leur offre plusieurs ateliers de peinture ainsi que des séances de projection de films d’animation, puisque je suis aussi réalisatrice de film d’animation. Je suis très active dans le domaine associatif car je me dit que ces enfants ont besoin de s’exprimer. Et comme ils ne parlent pas, ce n’est qu’à travers les dessins qu’ils peuvent exprimer leurs ressentis. C’est comme moi, dans mon enfance, même si je parlais, le dessin m’a beaucoup aidée.

Mis à part ce thème, vous intéressez- vous à d’autres sujets ?
Tout à fait. Il m’arrive d’aborder d’autres thèmes qui sont d’actualité tels que la guerre ou l’excision, mais c’est toujours selon la vision de cet enfant. De toute façon, quelle que soit l’actualité, la présence d’un enfant demeure impérative sur mes toiles.

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