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Le gouvernement entretient un climat de peur

Avec ses déclarations alarmantes, le gouvernement El Othmani dissémine malhabilement le sentiment d’angoisse, arguant du fait de la hausse récente des contaminations au Covid-19. Pourtant, les autres indicateurs de la situation épidémiologique ne sont pas inquiétants. Entre prudence et enthousiasme, les Marocains suffoquent et désespèrent.

Après-midi du jeudi 8 juillet 2021, au centreville de Casablanca, la vie semble reprendre son cours normal. Les terrasses des cafés et restaurants ne désemplissent pas. Le tramway desservant ce quartier historique est archi-plein. Les passants redécouvrent les joies de déambuler le visage au vent. Si certains s’en réjouissent, d’autres se méfient encore et mettent leurs masques. Entre prudence et enthousiasme, les Marocains, dans leur majorité, prennent leur liberté. On dirait que le gouvernement venait de décréter la suppression de l’obligation du port du masque et de la distanciation sociale.

Et pourtant, cela se passait à quelques heures seulement du communiqué publié à l’issue du conseil de gouvernement du 8 juillet 2021 qui, à l’instar de toutes les communications portant la signature du Chef du gouvernement ou du ministre de la Santé, recèle un ton alarmant dans lequel on rappelle les citoyens à l’ordre et au respect des gestes barrières pour éviter une troisième vague tant redoutée. Non, le virus circule encore. Mais les Casablancais semblent ignorer les sonnettes d’alarme répétitives pas trop prises au sérieux. Ils confessent plutôt leur soulagement de reprendre leurs activités de la vie quotidienne.

«Le gouvernement est, depuis le début de l’épidémie, alarmant. Quoi qu’il en soit, que le chiffres des cas de contaminations baissent ou augmentent, c’est toujours sur un ton angoissant et inquiétant qu’il publie ses communiqués. Ce qui m’intéresse le plus, c’est le nombre des décès. Et là, il n’y a vraiment rien qui justifie qu’on s’affole», confie Mohamed B., la quarantaine, enseignant de philosophie. «On n’est pas encore sortis de l’auberge », réplique Samira K., étudiante en économie. Cette jeune de 21 ans partage l’idée que la communication du gouvernement entretient le doute et une visibilité floue.

«Les Marocains ont vécu plus d’un an dans la peur que tous les jours la situation peut être renversée. Il est temps que le gouvernement change de stratégie. Au lieu de se baser sur la peur pour inciter les gens au respect des restrictions sanitaires, je pense qu’une communication fluide et transparente et la sensibilisation suffisent pour inciter à ne pas baisser la garde face à ce virus sournois», explique-t-elle.

Dans les esprits, le traumatisme de la crise sanitaire et économique qui s’en est suivie hante encore la population casablancaise, en particulier, et marocaine, en général, qui a l’impression d’avoir survécu à une guerre. A coups de communiqués assez alarmistes du gouvernement et du comité scientifique ad hoc, le doute s’installe petit à petit depuis une dizaine de jours, surtout la veille du conseil de gouvernement du 8 juillet 2021 qui a décidé de la énième prolongation pour un mois de l’état d’urgence tout en appelant à plus de vigilance et de prudence. Tout a commencé mercredi 30 juin 2021. L’incertitude s’est intensifiée après le communiqué du gouvernement qui a nourri la confusion générale et légitimé cette question que tout le monde se pose: va-t-on permettre les déplacements entre les villes et les voyages ou plutôt réinstaller les mesures de restrictions sanitaires face à une montée des cas de contamination depuis deux semaines? Se prépare-t-on à un nouveau confinement?

Face à cette multiplication de spéculations et de chiffres, le ministère de la Santé a publié, le 30 juin, un communiqué mettant en garde contre ce qu’il a décrit comme «un retour en arrière» si les cas d’infection poursuivent leur hausse. Le lendemain, au conseil de gouvernement du jeudi 1er juillet 2021, le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, donne le ton: «La situation épidémiologique liée à la pandémie de coronavirus au Royaume devient préoccupante après l’augmentation des nombres de cas de contamination et des cas actifs, qui ont presque doublé durant les deux dernières semaines, outre le nombre croissant des cas critiques et le taux élevé d’occupation des hôpitaux», a-t-il affirmé, appelant à davantage de vigilance et de précaution.

A la fin de la semaine, le comité scientifique ad hoc rajoute à la confusion générale. Des informations prêtées à ce comité circulent, faisant état d’un risque de durcissement des mesures sanitaires et de déplacements. Des membres de ce comité, dont la mission est d’émettre des recommandations au ministère de la Santé, contribuent de par leurs déclarations mitigées, et parfois opposées, à semer l’incertitude au sein de la population. Si le président de ce comité, le Pr Azzeddine Ibrahimi, est un adepte de la ligne dure et ne manque pas une occasion pour dessiner un tableau noir et véhiculer un message selon lequel le spectre du retour au confinement est omniprésent, certains de ses coéquipiers font des déclarations qui n’aident jamais à y voir plus clair.

Six jours plus tard, le 6 juillet, le département du Dr Khalid Aït Taleb donne une raison à tous les sceptiques de continuer à croire que le gouvernement El Othmani cherche à réinstaurer les mesures de restriction récemment levées. Qui pense que ce sera annoncé deux à trois jours seulement avant l’Aïd El Kebir (Fête du sacrifice); qui croit dur comme fer que le retour aux restrictions sanitaires et de déplacement sera décidé au lendemain de cette fête religieuse.

Fausses informations
Bref, des spéculations entretenues par des rumeurs et des fake news, dont la fameuse audio d’un supposé colonel de l’armée qui prophétise le retour imminent au confinement. De fausses informations que les autorités n’ont pas démenties par ailleurs. C’est à peu près le même scénario que l’année passée qui se reproduit. Encore une fois cette année, comme par hasard, à quelques jours seulement de l’Aïd, les chiffres d’un indicateur de la situation épidémiologique du pays grimpent. Les cas des contaminations au Covid-19 passent de 400 cas fin juin 2021 à plus de 1.100 cas le 6 juillet.

La veille, le ministère de la Santé révèle ce que beaucoup de Marocains pensent qu’il adviendra dans les semaines à venir. Durant la dernière quinzaine (22 juin/5 juillet), le taux de reproduction du Covid-19 s’est aggravé à 1,3 au niveau national, a indiqué le ministère de la Santé dans son bilan bimensuel de la situation épidémiologique. Le taux de reproduction «se situe loin de l’objectif de 0,7 fixé dans le cadre du plan national de veille et de lutte contre la Covid-19», a averti le chef de la division des maladies transmissibles, Abdelkrim Meziane Bellefquih, qui a présenté le bilan.

Le taux de reproduction est le nombre moyen d’infections secondaires produites par un cas infecté. Quand on sait que des dizaines de milliers de MRE en provenance de pays de la liste B sont en auto-isolement d’une semaine dans un hôtel à leur frais et que leurs déplacements extérieurs ne sont pas surveillés, on peut comprendre en grande partie la hausse des cas de contamination et du taux de reproduction. D’ailleurs, le département de Khalid Aït Taleb nous informe que l’augmentation des cas positifs a concerné toutes les régions: Guelmim-Oued Noun (+262%), Souss-Massa (+100%), Béni Mellal-Khénifra (+86%), Rabat-Salé-Kénitra (+75%), Drâa-Tafilalet (+70%), Marrakech-Safi (+69%), Casablanca-Settat (+60%), Dakhla-Oued Eddahab (+40%), l’Oriental (+39%), Laâyoune-Sakia El Hamra (+24%), Fès-Meknès (+23%) et Tanger-Tétouan- Al Hoceima (+15%). Cette hausse a commencé le 15 juin 2021: Les cas actifs se sont élevés à 5.535, contre 3.732 deux semaines auparavant (+48,3%) et le dispositif de veille sanitaire a commencé à enregistrer, depuis mi-juin, une accélération de la propagation du virus, souligne le ministère.

C’est dire que cette hausse, qui est loin d’être inquiétante ou alarmante comme on veut le faire croire, est normale du fait qu’il s’agit de la période des vacances qui coïncide avec la fête du sacrifice pour les Marocains d’ici et pour nos ressortissants à l’étranger, heureux de retourner au bercail et de retrouver leurs proches, notamment à la suite de l’initiative royale invitant les compagnies aériennes (RAM) et maritimes à encourager leur retour au Maroc en offrant des prix attractifs.

Gestes barrières
C’est une hausse qui n’empêche certes pas un appel à la vigilance et au respect des gestes barrières, mais qui ne justifie pas que l’on sème la peur dans les communications gouvernementales, surtout que cela ne sert à rien. S’il faut s’en tenir uniquement aux chiffres, le bilan total des décès a atteint 9.329 cas au 5 juillet 2021, soit un taux de létalité de 1,7%, en dessous de la moyenne mondiale, établie à 2,2%. Le nombre des patients admis en soins intensifs est passé, lui, de 207 à 236 cas. Et l’indicateur le plus réconfortant, le taux de guérison, tourne autour de 97,2%. Rien d’inquiétant alors!

Pourquoi donc à chaque fois la peur fait le lit des décisions hâtives du cabinet El Othmani, prises au jour le jour, sans vision ni visibilité? Pourquoi essayer de créer un climat de psychose au début de la saison estivale et trois semaines seulement après le lancement de l’opération Marhaba et de l’appel du Roi Mohammed VI à faciliter le retour des MRE? Le relâchement d’une large frange de la population est un constat implacable. A vrai dire, la décision du gouvernement d’autoriser le retour des MRE en provenance des pays de la liste B, où la situation épidémiologique n’est pas rassurante, est un choix politique et économique à assumer. Il fallait s’y préparer et mettre en place un dispositif de contrôle du séjour de 7 jours d’auto-confinement des MRE dans les hôtels car nos ressortissants déambulent dans les artères des villes et ne se privent de rien pendant la journée sans être inquiétés alors qu’ils sont censés ne pas quitter l’établissement hôtelier qui les héberge.

Dispositif de contrôle
Si le pays a pour l’heure relevé le défi de cette épidémie, sur le plan sanitaire notamment, avec une campagne de vaccination pionnière et réussie (plus de 10 millions de Marocains complètement vaccinés), c’est aussi grâce à la discipline de la majorité des Marocains. Tout le monde sait ce que représente la fête du sacrifice en famille pour les Marocains résidant au Maroc ou les Marocains d’ailleurs. Tout le monde sait qu’en ce début d’été, des centaines de milliers de familles ont programmé leurs vacances. Un soulagement après des mois de restrictions sanitaires et de déplacement.

Ce n’est pas normal aussi, au moment où la RAM a affrété des avions supplémentaires pour rapatrier nos ressortissants de l’étranger, de faire peur et de déprimer davantage leurs familles, qui les attendent avec impatience. Déjà, des milliers de MRE, imprégnés de ce climat d’incertitude, pensent à annuler leurs voyages. Ce flou et ce déficit de communication du gouvernement doivent disparaître, et céder la place à la transparence et à un climat plutôt rassurant.