Les accords d’Abraham et le massacre de Gaza : Caducs ?


“Les agissements inacceptables d’Israël alimentent l’extrémisme, nourrissent la culture de la violence, attisent le conflit, sapent les efforts d’apaisement et torpillent la perspective de la solution à deux États ainsi que les chances d’une paix globale, juste et durable”. (S. M. le Roi Mohammed VI, le 11 octobre 2023)

La réaction véhémente de la rue marocaine suite au bombardement, ce 17 octobre 2023, de l’hôpital Al-Maâmadani de Gaza, en Palestine, par l’armée israélienne n’aura pas tardé à faire son effet. Moins de 24 heures après, Israël procédait déjà au rapatriement de son personnel au niveau de son bureau de liaison à Rabat. “Nous ne ferons pas de commentaire à ce sujet”, s’est contenté de nous répondre, lorsque nous l’avons joint au téléphone pour lui demander plus de détails, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères israélien, Lior Haiat, tandis que le chargé d’affaires de l’Etat hébreu, David Govrin, demeurait, pour sa part, injoignable. Sur le plan arabe, seule, selon nos informations, l’Egypte a fait l’objet d’une mesure similaire de la part de Tel-Aviv, le pays d’Abdel Fattah al-Sissi ayant également connu des manifestations monstres pour marquer le rejet de la population de ce qui constitue de façon indubitable un crime de guerre à l’encontre des civils palestiniens.

Dans plusieurs villes du Royaume, des milliers de citoyens se sont ainsi spontanément mis, aussitôt que la nouvelle du bombardement a été ébruitée dans les médias internationaux, à battre le pavé, notamment devant les grilles du parlement à Rabat, alors que l’obscurité de la nuit enveloppait pourtant depuis belle lurette déjà la capitale. Et si l’offensive d’Israël sur la bande de Gaza se poursuit, elle qui semble bien en voie de s’enliser depuis son début dans la foulée du raid victorieux du mouvement palestinien du Hamas du 7 octobre 2023, nul doute que la mobilisation populaire ne faiblira pas.

Et c’est, à l’évidence, quelque chose sur quoi les autorités israéliennes ne peuvent pas faire l’impasse. “Dans un tel contexte, le bureau de liaison n’a franchement aucune utilité”, croit savoir un observateur consulté par Maroc Hebdo pour le besoin de cet article. “Pour le corps diplomatique israélien, il valait mieux, de toute façon, s’effacer.” Reste toutefois à savoir quand M. Govrin reprendra du service. Et le cas échéant, si cela pourrait bien un jour être encore d’actualité, car c’est, selon différentes voix, l’ensemble du processus de normalisation maroco-israélien en cours depuis décembre 2020 qui serait en jeu. En d’autres termes, le Maroc pourrait bien, comme ce qu’il avait fait au déclenchement de la deuxième intifada palestinienne à l’automne 2000, ordonner la fermeture des bureaux de liaison bilatéraux et rompre toute relation avec Israël.

Condamnation claire et sans ambage
Même si, comme le font en même temps remarquer certaines des personnes que nous avons interrogées, le contexte n’est pas vraiment le même. “Il y a désormais des fondamentaux”, nous explique notre confrère Jamal Amiar, auteur en novembre 2022 d’un livre sur les relations maroco-israéliennes intitulé “Le Maroc, Israël et les Juifs marocains” aux éditions Bibliomonde. “Ce qu’on a vu se développer ces trois dernières années, notamment au niveau de la coopération sécuritaire, cela n’avait pas cours il y a deux décennies, au moment de la première normalisation. Même si, avec tout ce qu’on voit comme évolution sur le terrain et surtout de réactions de la part du Maroc officiel, on peut s’attendre à tout.” Référence est ici faite par M. Amiar aux différentes prises de positions publiques du ministère des Affaires étrangères tout au long des dernières semaines et qui, pour le moins, n’ont pas vraiment été tendres envers la partie israélienne, loin s’en faut. Ainsi, c’est une condamnation claire et sans ambage dont s’est fendu le département de Nasser Bourita à la suite du bombardement de l’hôpital Al-Maâmadani, et ce le jour même du drame. Moins d’une semaine plus tôt, M. Bourita avait lui-même directement pris la parole le 11 octobre 2023 au Caire, lors d’une session extraordinaire du conseil de la Ligue arabe présidée par ses propres soins, afin de rappeler la responsabilité qui incombe en dernier ressort à Israël de “bloquer”, selon les termes qu’il a prononcés, “la perspective politique de la cause palestinienne et de la poursuite des violations et des mesures unilatérales à Al-Qods et dans les territoires palestiniens occupés”. “[Le roi Mohammed VI] a (...) averti que ces agissements inacceptables alimentent l’extrémisme, nourrissent la culture de la violence, attisent le conflit, sapent les efforts d’apaisement, et torpillent la perspective de la solution à deux États ainsi que les chances d’une paix globale, juste et durable”, avait également souligné M. Bourita. En outre, l’échange téléphonique qu’ont eu, le 15 octobre 2023, M. Bourita et le secrétaire général du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Hussein Al-Sheikh, a, en lui-même, constitué un message fort, d’autant qu’en même temps, le chef de la diplomatie n’a eu aucun responsable israélien au bout du fil. Mais comment justement du côté israélien tout cela est-il perçu? Quand on essaie de poser la question, on a droit, de partout, au même silence radio. Mais on peut deviner que le gouvernement israélien aurait sans doute bien voulu que le Maroc emboîte le pas aux deux autres pays étant également signataires des accords d’Abraham, à savoir Bahreïn et les Emirats arabes unis, qui avaient respectivement dénoncé “une dangereuse escalade” et une “escalade sérieuse et grave” à la suite du raid du Hamas.


Réactions

Malgré le drame d’Al-Maâmadani, Israël encore chouchouté par l’Occident

Que faudra-t-il que les forces israéliennes fassent encore avant que les dirigeants occidentaux ne lâchent leurs homologues de l’État hébreu? Avec le bombardement de l’hôpital d’Al-Maâmadani, le 18 octobre 2023, dans la bande de Gaza, on croyait pourtant qu’une ligne rouge avait été franchie. En l’instant d’un impact de missile, ce sont pas moins de 471 civils qui ont été froidement assassinés; bilan qui risque à tout moment de s’alourdir encore, avec le lot de victimes dans une situation critique que l’on trouve dans les rangs des 314 blessés.

Mais cela n’aura donc pas suffi. Moins de 24 heures après le drame, le président américain, Joe Biden, se rendait en personne à Tel-Aviv pour apporter, en tant qu’“ami d’Israël” déclaré, à son vis-à-vis, le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, ainsi qu’à son gouvernement, tout son soutien et celui des Etats-Unis, tout en les dédouanant de toute implication. “Je suis extrêmement affligé et de ce que je comprends, le Hamas en est responsable”, a-t-il même assuré. M. Biden est ainsi resté sur la même ligne qu’il a adoptée dès le début de la réponse israélienne au raid du 7 octobre 2023 du Hamas, ayant à maintes reprises indiqué que Washington ferait le nécessaire pour qu’Israël puisse exercer son “droit à se défendre”, à l’instar, par ailleurs, de nombreux de ses pairs du “monde libre”.

Le lendemain de son déplacement au Proche-Orient, c’est d’ailleurs le premier ministre britannique, Rishi Sunak, qui lui emboîtait le pas pour réitérer l’appui de l’Occident à ce qu’il a décrit comme “une nation en deuil”, “avec” laquelle il “[s]e tien[t] (...) contre le fléau qu’est le terrorisme”, après que le chancelier fédéral allemand, Olaf Scholz, a ouvert le bal le 17 octobre 2023, la veille de l’arrivée de M. Biden. En outre, le président français, Emmanuel Macron, a lui-même révélé qu’il cogitait un séjour en Israël une fois que “nous pourrons obtenir un accord concret soit sur la non-escalade, soit sur les questions humanitaires et plus largement sur le tout”. Avec le permis de tuer donné à M. Netanyahou et aux siens, pas sûr toutefois que cela soit pour bientôt.


Responsables occidentaux
Si aucun effort israélien public à destination du Royaume n’est à signaler, il n’en reste pas moins que différents responsables occidentaux ont tenté d’arracher un soutien marocain à Israël, avant de se heurter à un mur: la présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen, lorsqu’elle avait reçu à Bruxelles, le 10 octobre 2023, le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, et M. Bourita; et le lendemain, 11 octobre 2023, le secrétaire d’Etat américain, Tony Blinken, lors de son appel téléphonique avec M. Bourita. “Je pense que certains ne saisissent pas vraiment la particularité du Maroc”, commente une de nos sources. “Ils croient qu’il suffit juste de prendre l’attache des responsables marocains pour parvenir à leur fin, mais c’est vraiment se gourer. On a une opinion publique très forte, très vivante, qui peut influer sur la décision politique, notamment sur ce dossier palestinien, qui est avant tout un dossier interne et pas une question diplomatique comme cela peut l’être dans d’autres pays.


Cette opinion publique marocaine a justement été compréhensive au moment de la normalisation car il en allait de notre intérêt national, de la reconnaissance des Etats-Unis de notre souveraineté sur notre Sahara (consentie par l’administration Trump en contrepartie de la normalisation, ndlr), mais ce n’était en même temps pas un blanc-seing envers Israël. Et c’est peut-être là, à mon avis, que les Israéliens ont le plus loupé le coche, non seulement vis-à-vis du Maroc mais aussi des autres pays arabes qui ont accepté de normaliser avec lui.” Ce qu’insinue notre interlocuteur, et il n’est pas le seul à mettre en exergue ce point, c’est qu’Israël a peut-être cru qu’elle pouvait enfin légitimer sa place au sein du concert des nations arabes sans vraiment avoir à s’occuper du problème palestinien et, plus concrètement, permettre aux Palestiniens de se doter de leur Etat, revendication à laquelle ils avaient pourtant répondu favorablement dans le cadre des accords d’Oslo voilà près de trois décennies déjà.

Pour ce faire, leur stratégie semble avoir été de jouer sur les intérêts de chacun des pays concernés et qui était, dans le cas du Maroc, le règlement du différend concernant son intégrité territoriale: on sait aujourd’hui, et ce de différentes sources concordantes, que c’est d’anciens responsables israéliens menés par l’ex-numéro 2 du service de renseignement du Mossad, Ram Ben-Barak, qui avaient dès 2018 suggéré l’idée d’une médiation avec les Etats-Unis pour que ceux-ci reconnaissent la marocanité du Sahara marocain, en même temps que Rabat accepterait un rétablissement des relations bilatérales à un niveau encore plus élevé qu’avant.



Normalisation des relations entre le Maroc et Israel

Malgré le drame d’Al-Maâmadani, Israël encore chouchouté par l’Occident

Les premiers vols commerciaux directs entre Israël et le Maroc ont été instaurés en juillet 2021, et des accords de coopération avec l’Office national marocain du tourisme (ONMT) ont été signés afin de renforcer les connexions aériennes entre les deux pays.  En 2022, le Maroc a accueilli près de 200 000 touristes et voyageurs d’affaires israéliens. Le tourisme représente en effet un secteur déterminant pour les relations entre les deux pays et emploie près d’un Marocain sur cinq.

De nombreuses délégations du monde de l’entreprise marocain, notamment via la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), ont effectué des voyages d’affaires en Israël afin d’explorer les possibilités de coopération bilatérale.
L’Office National des hydrocarbures et des Mines (ONHYM) a également signé un accord fin 2021 avec la société Ratio Gibraltar, filiale de la compagnie pétrolière israélienne Ratio Petroleum. Cet accord porte sur la mise en œuvre de travaux de recherches d’hydrocarbures et de gaz au large de Dakhla. Ratio Petroleum détiendra 75 % des droits dans les futures licences (les 25% restant revenant à l’Etat marocain) dans une zone de 109 000 kilomètres carrés.

Sur le plan du commerce et des investissements, les deux pays portent l’ambition de quadrupler leurs échanges commerciaux pour les porter à plus de 500 millions de dollars par an. De nombreuses visites d’officiels et de membres du gouvernement israélien à Rabat depuis 2022 ont confirmé le rapprochement économique entre les deux Etats

Enfin, sur le plan militaire, Israël et le Maroc ont signé, mercredi 24 novembre 2021, un mémorandum d’entente en matière de défense, lors d’une visite historique du ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, à Rabat.

L’accord permettra aux organismes de défense des deux pays de bénéficier d’une collaboration accrue dans les domaines du renseignement, de la coopération industrielle et de la formation militaire.


Noyer le Maroc d’accords
Puis, une fois le processus mené à bout, grâce aussi à la proximité de l’homme d’affaires juif marocain Yariv Elbaz avec le haut conseiller et gendre du président américain Donald Trump, Jared Kushner, la deuxième étape a, à l’évidence, été de noyer le Maroc d’accords, de sorte qu’il lui paraisse difficile de revenir sur la normalisation une fois que celle-ci a été actée. Un de ces accords a notamment été celui signé en novembre 2021 à Rabat par le ministre de la Défense israélien, Benny Gantz, et qui porte sur la coopération sécuritaire; un élément qu’Israël sait également important pour le Maroc, en particulier dans le contexte de guerre froide qui l’oppose de plus en plus à l’Algérie depuis la destitution du président Abdelaziz Bouteflika en avril 2019 par l’armée. “Sans le conflit avec l’Algérie, est-ce qu’on aurait vraiment normalisé?”, se pose la question de savoir un expert joint par nos soins.

Intérêts israéliens
Qui sait d’ailleurs si Israël n’a pas lui-même fait en sorte d’envenimer, en coulisses, les relations entre les deux voisins maghrébins; une enquête diffusée le 12 octobre 2023 sur les réseaux sociaux par Eekad, une plateforme de renseignement open source, a notamment clairement mis en évidence le fait que depuis près de trois ans une véritable campagne était menée au profit des intérêts israéliens, lesquels intérêts semblent aussi coïncider avec un creusement du fossé entre Marocains et Algériens (ce qui ne doit pas, pour autant, minimiser le rôle plus qu’établi des services algériens à ce niveau).


En tout état de cause, Israël n’aura pas pris en compte l’élément qui devait l’être à la base le plus, c’est-à-dire les Palestiniens, et cela pourrait non seulement lui coûter le Maroc mais d’autres pays: on sait par exemple de la propre bouche de son prince héritier, Mohammed ben Salmane, que l’Arabie saoudite n’envisage plus pour l’instant de normalisation alors que le 20 septembre 2023 il assurait qu’“on s’en rapproche tous les jours”. Et même les très fidèles Emirats ont fini par commencer à prendre leurs distances, puisqu’eux aussi ont condamné le bombardement de l’hôpital Al-Maâmadani.

Pour en rester au Maroc, un des principaux points qui pourraient l’amener à tempérer ses ardeurs est, outre les accords sécuritaires (d’autres sont venus s’ajouter à celui de novembre 2021), celui de la reconnaissance américaine, qui est intervenue dans le cadre d’un accord tripartite impliquant également Israël, de même que la propre reconnaissance israélienne du 17 juillet 2023 ne compte pas pour du beurre et avait d’ailleurs valu au premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, une invitation personnelle adressée par Mohammed VI pour qu’il visite le Maroc -déplacement qui, au vu des derniers développements, devrait finalement être remis aux calendes grecques, désormais. Au cas où les crimes commis contre Gaza ne cessent pas, la rue pourrait toutefois commencer à avoir une appréciation différente de la situation. Le bureau de liaison l’a, pour l’instant, déjà appris à ses dépens, mais cela pourrait très bien ne pas s’arrêter là. “Cela pourrait aller jusqu’à la rupture”, croit-on. Wait and see.


Trois questions à Dr Nabil Choua, directeur général adjoint de l’hôpital du Croissant Rouge à Gaza.

“Aucun système de santé au monde ne peut faire face à autant de détresse”

Comment faites-vous face à la situation sanitaire de plus en plus catastrophique à la suite des frappes israéliennes sur Gaza?
Dire que la situation est catastrophique est peu. Nous vivons dans un véritable enfer. Les frappes israéliennes n’arrêtent pas depuis des jours. Aucun système de santé au monde, même dans les pays les plus développés, ne peut faire face à autant de détresse. Des blessés par centaines en flux tendu. Des morts aussi. Dès qu’une intervention est lancée, on est alerté par une autre urgence… Cela se passe alors qu’aucune aide ne nous parvient. Le blocus israélien est total et le manque de volonté de la communauté internationale aggrave l’état des choses.

A combien s’élève le nombre de morts et celui des blessés, selon vos estimations?
A l’heure où je vous parle, je suis à l’hôpital du Croissant Rouge, on est encore entrain de recevoir des blessés et les dépouilles des morts de la frappe d’hier contre l’hôpital Al-Maâmadani. Le bilan évolue chaque instant et personne ne peut vous dire combien de morts et de blessés Gaza ont été enregistrés depuis le 8 octobre 2023. C’est tout simplement inimaginable. Le problème qui complique davantage le travail des médecins et des secouristes, c’est que l’armée israélienne n’épargne rien ni personne. L’hôpital Al-Maâmadani détruit cette nuit avec des centaines de morts, cela on ne l’a jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Difficile donc de donner chiffre surtout aussi que sous les décombres, on n’a toujours pas pu s’assurer s’il y a encore des morts ou des survivants. La situation est apocalyptique.

La destruction de l’hôpital Al-Maâmadani complique sans doute davantage votre mission de médecins et de secouristes…
Absolument. Déjà qu’avant cette attaque, on peinait à avoir les moyens pour faire face aux urgences. On mutualise les moyens de toutes les structures hospitalières de la bande de Gaza. Chaque hôpital peut faire appel au matériel dont dispose l’autre hôpital. Israël fait tout pour nous compliquer la tâche sur ce plan-là. Les médicaments manquent, et le matériel de chirurgie, n’en parlons pas. Les ambulances ont du mal à trouver le carburant ou à se frayer un chemin sûr pour secourir des blessés. Quels qualificatifs peut-on donner à cela? Seul réconfort moral qui malheureusement ne change rien à la réalité sur le terrain, c’est le soutien moral des peuples arabes.

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