Abdulrazak Gurnah, prix nobel de littérature 2021

Au refuge des livres

Nouvel héros de la littérature africaine, l’écrivain tanzanien a construit au cours des 34 dernières années une oeuvre exigeante donnant la part belle aux thématiques brûlantes de l’exil.

D’autres auraient plutôt misé sur le Kenyan Ngugi wa Thiong’o ou le Somalien Nuruddin Farah, qui, depuis plusieurs années déjà, sont régulièrement cités comme favoris. Il n’en reste pas moins qu’au final, ce n’est pas vraiment une surprise que le Tanzanien Abdulrazak Gurnah soit devenu, ce 7 octobre 2021, le cinquième prix Nobel africain de littérature de l’Histoire après le Nigérian Wole Soyinka en 1986, l’Égyptien Naguib Mahfouz en 1988, ainsi que les Sud-Africains Nadine Gordimer et J. M. Coetzee, respectivement en 1991 et 2003.

Loué par l’Académie suédoise, qui décerne annuellement le prix, “pour son traitement sans compromis et plein de compassion des effets du colonialisme et du sort du réfugié dans le fossé entre les cultures et les continents”, l’auteur compte, ainsi, à son actif une oeuvre d’une actualité brûlante, comprenant notamment dix romans.

Le dernier de ces romans, “Afterlives” (non traduit en français), sorti en septembre 2020, raconte l’histoire de deux de ses compatriotes qui font face, au tournant du XXe siècle, aux affres de la colonisation allemande. Un thème qu’il avait déjà traité, en 1994, dans “Paradis”, l’oeuvre qui l’a vraiment fait connaître dans le monde de la littérature et qui lui avait alors valu une nomination au prestigieux Booker Prize, le prix littéraire le plus prestigieux de l’anglophonie -“Près de la mer”, publié en 2001, avait également été, en son temps, “listé” pour le même prix.

Mais c’est surtout à partir de son propre passé d’exilé forcé que M. Gurnah s’inspire le plus: né dans une famille arabe de Zanzibar, archipel de l’Afrique de l’Est ayant notamment fait partie pendant 158 ans (1698-1856) du sultanat d’Oman, il doit fuir lorsqu’éclate, en janvier 1964, la révolution qui conduit trois mois plus tard à l’union avec le Tanganyika et la formation de la Tanzanie.

Exploration de l’appartenance
Il se retrouve quatre ans plus tard au Royaume- Uni, où il débute en 1987, après notamment un doctorat sur la littérature ouest-africaine, sa carrière littéraire avec “Memory of Departure”. M. Gurnah a ainsi tenu à rendre hommage, dans l’interview qu’il a accordée, suite à son prix, au site web du prix Nobel à ces migrants africains dont “beaucoup (...) viennent” en Europe, “par nécessité, et aussi franchement parce qu’ils ont quelque chose à donner”. “Ils ne viennent pas les mains vides,” a-t-il insisté.

L’écrivain djiboutien Abdourahman Waberi, ami de M. Gurnah et qui a beaucoup contribué à le faire connaître dans le monde francophone, s’est notamment félicité d’une “extraordinaire nouvelle pour la littérature africaine”.

Tandis que du côté marocain, on a entre autres vu l’autrice anglophone Laila Alami se dire “absolument ravie”. “Son exploration sensible de l’appartenance, son oeil attentif sur la façon dont le pouvoir affecte les relations humaines, ses phrases magnifiquement conçues et son humour m’ont attirée vers ses romans et ont fait de moi un lecteur dévoué,” a-t-elle écrit dans une publication sur le réseau social Instagram, où elle a par ailleurs confié que M. Gurnah était, au surplus, “un des écrivains les plus gentils [qu’elle] ai[t] jamais rencontrés”. En espérant qu’un jour la littérature marocaine puisse de la même façon être portée au pinacle...