Abdessamad Belkebir : "La Ligue arabe signe son retour, et Mohammed VI a été clairvoyant dans le dossier syrien"


La réadmission de la Syrie à la Ligue arabe, 12 ans après son exclusion, est sujette à différentes interprétations. Dans cet entretien, Abdessamad Belkebir, penseur et ancien cadre de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), analyse ce retour et revient sur les positions du Maroc à ce sujet.

Quelle lecture faites-vous de la réadmission de la Syrie à la Ligue arabe?
Tout d’abord, il faut revenir sur le contexte qui a conduit à l’exclusion de la Syrie, qui est celui de ce que certains appellent “printemps arabe”. Ce pays a été ciblé par des tentatives de déstabilisation essentiellement à cause de ses liens avec l’Iran en opposition à l’impérialisme qui vise la région. Ce printemps a d’ailleurs été utilisé contre d’autres pays arabes, de manières différentes et pour des raisons tout autant différentes, dans le cadre d’une grande stratégie mise en place par les États-Unis dont la cible principale est la Oumma arabe. Pour revenir à la Syrie, il faut savoir que ce n’est pas un quelconque pays. C’est là où se trouve la première ville de l’histoire de l’humanité, et la première capitale aussi.

C’est un pays avec une très forte symbolique à plusieurs niveaux. Et comme on dit “Il n’y a pas de guerre sans l’Égypte, ni de paix sans la Syrie”. Cette dernière a réussi à résister pour plusieurs raisons, et entre temps le monde connaissait et continue de connaître des changements majeurs. Dans ce sens, j’insiste beaucoup sur la position historique du Maroc à ce sujet.

Quel a été le rôle du Maroc ?
Je parle du discours, historique et hautement important de sa majesté le Roi Mohammed VI, prononcé le 20 avril 2016 à Ryad, devant le sommet Maroc-Pays du Golfe, qui montre la clairvoyance et le sens du long terme de l’État marocain, en la personne du Souverain. Ce dernier avait alors dit que ce que personne d’autre n’a osé dire jusquelà. Il avait parlé de ce dénommé printemps arabe et des dégâts désastreux qu’il a causés, avec le dessein de faire main basse sur les ressources des autres pays arabes et de briser les expériences réussies d’autres États, comme le Maroc. Mohammed VI a même cité la Syrie, ainsi que l’Irak et Libye, en évoquant les tentatives de changement de régimes et de partition des États, avec tout ce que cela comporte comme tueries, exodes et expulsions d’enfants de la patrie arabe.

Le Roi a parlé au nom des pays du Golfe qui voulaient se débarrasser du problème de ce printemps arabe sans pour autant oser l’exprimer clairement, et les puissances mondiales ont compris cela. Je tiens à souligner que ce discours très courageux n’a pas eu l’écho qu’il mérite malgré son poids, ce qui est à la fois bizarre et malheureux. Au Maroc, ni les médias ni la classe politique n’avaient réagi comme il le fallait. Quoi qu’il en soit, le Souverain a démontré que le Maroc est une puissance, non pas de par sa force militaire, mais sa pensée politique et sa clairvoyance et sa capacité à exploiter les contradictions des autres acteurs sur la scène régionale et internationale.

Donc la posture actuelle du Maroc n’est pas fortuite ..
Exactement. Avec le discours de Riyad, le Maroc a pris une position en faveur de la Syrie mais aussi du monde arabe dans sa globalité. D’ailleurs l’allocution de Nasser Bourita lors de la réunion d’urgence des ministres des Affaires étrangères arabes, tenue au Caire le 7 mai 2023, est en cohérence avec ce que le Syrie elle-même dit. Le chef de la diplomatie marocaine a insisté sur la reconstruction du pays et sur la solidarité arabe. Les Arabes ont compris qu’ils ont offert la Syrie à l’Iran sur un plateau d’argent et veulent maintenant la récupérer. Et c’est dans ce cadre qu’intervient la réconciliation entre l’Arabie saoudite et l’Iran. La conscience de la Oumma arabe se réveille, et certains disent même qu’on est en train d’assister à une reconstruction de la Ligue arabe.

C’est donc le tant attendu retour en force de la Ligue après des décennies de léthargie ..
C’est sûrement un retour, et c’est déjà bien en soi. Mais on ne peut pas dire encore que c’est avec force. L’Arabie Saoudite mène cette dynamique en la personne de Mohammed ben Salmane qui opère une véritable révolution. Le prince-héritier saoudien compte sur l’appui de 400 millions Arabes, puis sur celui de plus d’un milliards de musulmans pour s’ériger en tant que leader. Seule l’Arabie saoudite peut jouer ce rôle. Et Comme son père, le roi Salmane, c’est un homme qui fait preuve de pragmatisme et d’ambition. Il a exprimé son souhait de faire de la région la nouvelle Europe. Il faut juste qu’il s’attèle sur les autres dossiers comme le Yémen et le Liban.

Le rapprochement avec l’Iran devrait faciliter cela ..
Effectivement. Et la solution c’est d’attaquer le Yémen et le Liban avec des investissements et des aides financières, au lieu de la solution militaire. Pour revenir à notre question principale, les pays du Golfe auraient pu investir quelques milliards de dollars dans l’économie de la Syrie dès le début, au lieu de dépenser des sommes encore plus importantes pour faire chuter le régime. Ces investissements auraient pu développer la Syrie et mené naturellement vers la démocratisation graduelle du pays. Quoi qu’il en soit, à travers le monde entier, on commence à comprendre que le soft power et le développement économique sont la voie à suivre, et non pas la violence et la guerre.

Même aux États-Unis, le complexe militaro-industriel se trouve essoufflé par ses guerres, alors que ce que j’appelle le complexe civil-industriel, dont Donald Trump est l’une des manifestations, insiste sur le l’investissement, le développement économique et la remise à niveau de l’infrastructure pour maintenir l’influence de Washington à travers le monde.

Articles similaires