Entretien avec Abderrahim Chahid, président du groupe parlement USFP à la Chambre des représentants

Abderrahim Chahid : "Les mesures du gouvernement sont loin de contribuer à résorber le chômage"

Chef du groupe socialiste/ opposition ittihadie, à la première chambre du Parlement, Abderrahim Chahid ne jure que par les chiffres, loin des discours enflammés. Pour lui, c’est la réalité sur le terrain qui prévaut et cette réalité est tout sauf rassurante actuellement. Le discours de Aziz Akhannouch lundi 10 juin devant les parlementaires se contente de faire le constat d’une situation sociale alarmante. Aucune mesure courageuse pour résorber le chômage n’est prise et aucun véritable plan de relance économique n’est à l’ordre du jour.


Suite au passage, lundi 10 juin 2024, du chef du gouvernement, devant les députés, vous avez réagi en disant que le gouvernement actuel est celui qui a créé le plus de chômeurs. Sur quelles bases avez-vous fait une telle déclaration au Parlement?
Durant la première moitié du mandat du gouvernement actuel, le taux du chômage va crescendo: il était de 11,8% en 2022, puis il est passé à 13% en 2023, et dans le premier quart de l’année 2024, il a atteint 13,7%. Ce qui est, admettons-le, énorme. Dans une note du HCP sur le marché de l’emploi, on relève une baisse globale de l’emploi de l’ordre de 24000 postes en 2022, de 80000 en 2023 et le nombre de sans emploi a augmenté de 96000 en 2024.

Le taux de chômage chez les jeunes de moins de 24 ans, et c’est le plus inquiétant puisqu’il s’agit de la tranche d’âge qui prépare son avenir, est de l’ordre de 35,9%, alors que chez les diplômés, il a atteint les 20,3%. Partant de ces chiffres, officiels soit dit en passant, et vu que la promesse du gouvernement consistant en la création d’un million de postes d’emploi d’ici 2026 et vu le faible taux de croissance durant la moitié du mandat gouvernemental, on peut dire sans risque de se tromper, que les mesures du gouvernement sont loin de contribuer à résorber le chômage et diminuer le réservoir des demandeurs d’emploi. C’est pratiquement le contraire qui se produit.

Le chef du gouvernement a déclaré, ce lundi 10 juin 2024, être incapable de résoudre le problème du chômage dans les 2 ans et demi qui restent. Comment analysez-vous cette déclaration?
Lorsqu’il a présenté, le 24 avril 2024, devant les deux chambres du Parlement réunies, le bilan d’étape, marquant la fin de la première moitié du mandat du cabinet actuel, le chef du gouvernement avait promis de tout faire durant la seconde moitié pour redresser la barre sur ce volet précis qu’est l’emploi et la résorption du chômage. Or, un mois et demi plus tard, ce lundi 10 juin, il nous annonce, encore devant les députés de la Nation, son incapacité à lutter contre le chômage durant les deux années et demie qui restent avant les prochaines législatives. Qu’est ce qui a donc changé pour acter un tel revirement? La seule certitude à mon avis est que ce gouvernement est l’otage de paramètres et d’hypothèses n’ayant rien à avoir avec la réalité du Maroc et des Marocains.

Nous avons été, au sein du groupe parlementaire socialiste, opposition ittihadie, prompts à critiquer et à dire que les hypothèses et les chiffres sur la base desquelles a été conçue la déclaration gouvernementale sont irréalistes et induisent les Marocains en erreur. Les chiffres présentés dans les divers projets de loi de finances sont tout sauf crédibles aussi bien en ce qui concerne le taux de croissance, celui de l’inflation, du déficit ou de l’endettement. Le bilan de mi-mandat a été on ne peut plus criard quant au gap existant par rapport aux promesses de 2021, année d’investiture du gouvernement.

Le chef du gouvernement dit que le problème du chômage date d’il y a 10 ans ou plus. Etes-vous d’accord sur une telle approche?
Le taux de chômage est un indicateur clé pouvant définir la vitalité d’une économie et sa capacité à créer de nouvelles opportunités d’emploi pour les diverses catégories sociales et les diverses tranches d’âge. Le gouvernement actuel a basé sa communication sur ce qu’il a appelé la maîtrise des chiffres et la gestion optimale des compétences.


Au terme de la moitié de son mandat, le gouvernement a bel et bien échoué, la preuve le taux de chômage qui augmente et celui de la croissance qui peine à décoller. A titre de comparaison, et selon les données publiées par l’observatoire national du marché de l’emploi, le taux le plus élevé du chômage a été enregistré au troisième trimestre de l’année 2020, année marquée par la crise du Covid, ce taux avait alors atteint 12,7%. En cette première moitié de 2024, ce taux est passé à 13,7%. Autre indicateur, l’enquête de conjoncture réalisée auprès des familles marocaines a montré que pour le premier trimestre de 2024, 83,6% des familles sondées pensent que le taux du chômage va encore grimper durant les douze mois suivants parce que tout simplement ces familles ne voient rien venir…

Mais le plus grave dans tout cela est que le gouvernement se contente de faire le constat, de dire son inquiétude face à la gravité de la situation, mais ne donne aucune réponse de nature à inverser ou du moins pour le moment à freiner cette tendance néfaste. Il n’a pas non plus de réponse claire pour équilibrer le marché de l’emploi entre l’offre et la demande.

Cela dit, les programmes lancés en fanfare comme Awrach et Força ne constituent finalement pas de plans durables pour des emplois pérennes. Ils n’apportent pas de réponses à une crise qui va en s’aggravant. Le gouvernement est donc appelé à trouver de nouvelles pistes de réflexion pour élaborer des plans d’action de nature corriger les dysfonctionnements structurels de l’économie nationale et leurs répercussions sociales assez sérieuses. Le parlement n’attend pas du chef du gouvernement des excuses par rapport à l’échec de son gouvernement.


 Aziz Akhannouch et Abderrahim Chahid


En tant que parti de l’opposition et qui a été également au gouvernement, avez-vous proposé des solutions au problème du chômage?
On ne le dira jamais assez, le problème du chômage est lié aux effets des politiques publiques menées par le gouvernement. Au sein du groupe socialiste, nous avons toujours appelé au développement de l’investissement public et privé, un développement qualitatif de nature à créer de l’emploi, cela doit s’accompagner par le renforcement du tissu entrepreneurial du pays et par la lutte inlassable contre toutes les formes de la rente et de la dilapidation des deniers publics. Sans oublier une véritable réforme du secteur public.

Ce sont là quelques préalables pour pouvoir lutter contre le chômage et ses effets sociaux. Il est inacceptable que l’enveloppe du budget public passe de 245 milliards de dirhams en 2022 à 335 milliards en 2024 sans que cela ne soit traduit par une hausse du taux de croissance et par une baisse du chômage et sans que les régions n’en profitent de manière équitable. Dans ce sens, nous appelons à dynamiser l’action de l’agence nationale de gestion stratégique des participations de l’Etat pour une meilleure rentabilité du portefeuille public et le maintien de ses équilibres financiers. Nous appelons aussi le gouvernement à améliorer le climat des affaires permettant aux entreprises nationales de jouer pleinement leur rôle, en premier lieu faciliter l’accès au financement bancaire et aux marchés publics.

Le gouvernement doit aussi mettre en oeuvre la réforme fiscale selon les recommandations des troisièmes assises sur la fiscalité, organisées les 3 et 4 mai 2019. Mais tout cela reste tributaire de l’action des pouvoirs publics pour lutter contre le secteur informel et l’encouragement des initiatives privées en mettant fin aux lourdeurs administratives… Dois-je vous dire qu’il ne s’agit pas là de décisions de nature à impacter le budget de l’Etat mais plutôt d’une volonté politique de mettre le train des vraies réformes sur les rails?.

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