LE TAUX DIRECTEUR ET LA RÉFORME DU RÉGIME DE CHANGE FLEXIBLE AU POINT MORT

Abdellatif Jouahri joue la prudence

Les incertitudes internes et les perspectives économiques et géopolitiques externes empêchent le wali de BAM de se détacher de sa politique monétaire prudentielle. Il maintient le taux directeur à 3%, inchangé depuis cinq trimestres.


Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib.


Pour le cinquième trimestre consécutif, Abdellatif Jouahri ne déroge pas à la règle et ne cède surtout pas aux pressions d’une frange du monde des affaires et du secteur financier. Il maintient le taux directeur inchangé, à 3 %, tout en suivant de près l’évolution de la conjoncture économique et de l’inflation. La décision est tombée à l’issue du Conseil de Bank Al-Maghrib (BAM), réuni mardi 19 mars 2024 à Rabat. Le niveau actuel reste approprié pour renforcer l’ancrage des anticipations d’inflation et soutenir son retour à des niveaux en ligne avec l’objectif de stabilité des prix, explique M. Jouahri. Connu pour son franc parler et sa politique monétaire prudentielle et pesée, le wali de Bank Al-Maghrib a laissé entendre qu’il ne court pas derrière les tendances conjoncturelles.

«Bank Al Maghrib ne fonde pas sa décision sur le court terme mais plutôt sur le moyen terme, soit 8 trimestres, jusqu’au premier trimestre 2026. On prend en compte les évolutions et les perspectives à moyen terme et nous surveillons les conditions qui les entourent, pour voir si elles sont stables et durables. Nous observons la conjoncture intérieure et extérieure, l’évolution de l’inflation mais aussi la situation dans 76 Etats qui connaissent en cette année 2024 des rendez-vous électoraux. Le plus important d’entre eux est les Etats-Unis», a-t-il expliqué lors du point de presse trimestriel tenu mardi 19 mars 2024 au siège de la banque centrale à Rabat. «Nous passons à la loupe la politique extérieure de ces pays et les tensions géopolitiques et géoéconomiques. Des tensions qui peuvent impacter les cours du pétrole brut.

Beaucoup d’incertitudes
Actuellement, les membres hors OPEP ont augmenté leur production et les stocks des Etats-Unis sont actuellement à leur niveau le plus haut. Mais personne ne peut prédire ce qui va changer. Il y a beaucoup d’incertitudes. Sur un plan interne, il existe de fortes incertitudes avec les conditions climatiques et le stress hydrique», argumente-t-il. Après le pic de 10,1 % atteint courant 2023, l’inflation domestique a baissé à 3,4 % en décembre et terminé l’année 2023 avec une moyenne de 6,1 %, comparée à 6,6 % en 2022. L’inflation devrait ainsi poursuivre son ralentissement pour s’établir à 2,2 % cette année et à 2,4 % en 2025, alors que sa composante sousjacente a suivi une trajectoire similaire, passant de 6,6 % en 2022 à 5,6 % en 2023, et devrait osciller autour de 2,3 % cette année et en 2025. Mais tout cela ne suffit pas, aux yeux de Abdellatif Jouahri.

Baisse des taux d’inflation
Qui dit inflation sous-jacente dit subvention. Quand on évoque la levée et le ciblage des subventions du gaz butane, M. Jouahri n’hésite pas à défendre les choix du gouvernement. «Les subventions du gaz butane telles qu’elles se pratiquent à ce jour accentuent les inégalités. Elles profitent aussi bien aux riches qu’aux pauvres ou à la classe moyenne. Si la subvention cible les catégories qui en ont le plus besoin, elle donne la marge à l’Etat pour généraliser l’AMO», souligne-t-il. La baisse des taux d’inflation était prévisible, d’après nombre d’économistes.


«J’avais annoncé il y a un an, en plein pic de cette inflation, que le taux d’inflation va bientôt entamer une baisse graduelle jusqu’à atteindre moins de 3% à la fin 2023 alors qu’on en était à 10%. C’est exactement ce qui s’est passé et qui a été confirmé. Bien plus, le Wali de BAM prédit un 2024 à 2,2 ou 2,4% d’inflation. Ce qui une excellente nouvelle pour le consommateur marocain, pour le budget de l’Etat et pour notre économie. Il y a là à mon sens des raisons crédibles qui pouvaient amener le wali de BAM à injecter un brin d’optimisme essentiellement psychologique à ce stade, en opérant une première baisse du taux directeur », nous confie Najib Mikou, expert économique.

Ce dernier dit qu’il est légitimement permis de se demander pourquoi l’on devrait maintenir un taux directeur à un niveau de 3% alors que l’inflation a beaucoup baissé depuis plus de 9 mois et que le wali de BAM lui-même, prédit qu’elle va continuer sur sa lancée. «Certes que la FED et la BCE ont maintenu leur taux directeur respectif, malgré l’embellie exceptionnelle de l’économie américaine et les prémisses de reprise de l’économie européenne, mais il eut fallu à mon humble avis, une bouffée d’oxygène psychologique pour accompagner les sept années glorieuses qu’on entame cette année justement où des chantiers titanesques et des investissements en milliers de milliards de dirhams sont dans le pipe», suggère-t-il.

Outre le taux directeur, la politique monétaire de Bank Al-Maghrib rejette pour l’heure le passage à la nouvelle phase de la réforme du régime de change flexible. Pour M. Jouahri, le tissu économique national, particulièrement les petites et les moyennes entreprises et des entrepreneurs individuels, n’est pas encore prêt. Des équilibres doivent se réunir au préalable, notamment la soutenabilité budgétaire à moyen terme, un niveau adéquat de réserves de change, un système bancaire résilient et la capacité de la banque centrale à gérer à la fois les réserves de change et le ciblage de l’inflation. Autant de défis qui justifient en quelque sorte la politique monétaire prudente de Abdellatif Jouahri, même si ses décisions ne font toujours pas l’unanimité.

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