Abdellatif Jouahri face à l'appréciation du dollar : Peut-il sauver le dirham ?

La dépréciation de l’euro face au dollar est annonciatrice d’une inflation galopante. Le pouvoir d’achat des Marocains, les finances publiques et les réserves de change sont menacés. La tâche du gouvernement se retrouve encore plus complexe. Un casse-tête pour le wali de Bank Al-Maghrib.

Sale temps pour le gouvernement Akhannouch. Les contraintes conjoncturelles se cumulent mais ne se ressemblent pas. En plus des conséquences fâcheuses qui s’inscrivent dans la durée de la guerre en Ukraine, voilà une nouvelle donne qui risque de ne rien arranger. Mercredi 13 juillet 2022, un euro s’est échangé à moins d’un dollar américain alors qu’il s’était toujours maintenu au-dessus du billet vert, avec un point culminant à plus de 1,60 dollar en juillet 2008. Pour la première fois depuis 20 ans, la monnaie unique des vingt-sept membres de l’Union européenne, l’euro, se déprécie bien plus que prévu.

Répercussions négatives
Cette parité est la conséquence directe d’une baisse de la valeur de l’euro, ellemême due à une politique monétaire de la Banque centrale européenne, qui s’abstient de ne pas trop intervenir pour juguler l’inflation (contrairement à la décision de la banque centrale américaine) en vue de soutenir la croissance dans la zone euro. Sauf que l’effet escompté a été raté. La croissance dans le Vieux Continent est actuellement au ralenti. Elle préoccupe au plus haut degré politiques, analystes et experts économiques et géopolitiques européens, autant que la guerre en cours en Ukraine. Cette inquiétude a contaminé, par la force des choses, les autorités monétaires et les opérateurs économiques marocains du fait que le régime de change est basé sur une cotation du dirham indexée à 60% à l’euro et à 40% au dollar.

Cette situation impacte sérieusement le Maroc. Dans les faits, le dirham se déprécie face au dollar et s’apprécie face à l’euro. Mardi 12 juillet à la mi-journée, 1 euro valait 10,29 dirhams et 1 dollar s’échangeait contre 10,27 dirhams, soit une hausse de 0,78%.

Les répercussions seront plutôt négatives. L’inquiétude est double. Primo, la facture énergétique va éclater compte tenu que les importations des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) mais aussi de certains intrants industriels se font en dollar américain. Le cours du baril du Brent sera de 107 dollars en moyenne sur l’ensemble de l’année. Ceux du charbon et du gaz naturel devraient marquer de nouvelles augmentations de 127,1% et 111%, respectivement.

Cela aura l’effet d’un grand choc sur les réserves en devises du Royaume. Ces dernières vont se rétrécir au gré d’une appréciation continue du dollar par rapport au dirham. Si celle-ci se poursuit, et elle se poursuivra eu égard au fait qu’actuellement les investisseurs internationaux achètent massivement le billet vert, perçu comme une valeur refuge, le Maroc devra implacablement s’endetter pour honorer sa facture énergétique. À fin mai, celle-ci atteignait à 116 milliards de dirhams alors que les prévisions pour l’année 2022 sont de 123 milliards, à s’en référer aux statistiques livrées par Bank Al-Maghrib.

A fin juin 2022, d’après la Trésorerie générale du Royaume, les dépenses de la compensation (gaz, blé tendre, sucre) ont été de 16,1 milliards de dirhams, contre 6,3 milliards à fin juin 2021, en hausse de 155,2%. Voici un autre chiffre beaucoup plus parlant quant à la crise financière qui plane tel un spectre: Durant seulement les cinq premiers mois, les dépenses de compensation ont atteint 97,7% du Budget prévisionnel dans le cadre de la loi de finances 2022. D’où viendra lors l’argent pour boucler l’année? Malheureusement, ce constat va de pire en pis, en dépit d’une baisse légère observée ces derniers jours sur les cours du pétrole brut. La guerre en cours en Ukraine et l’arrêt momentané de l’approvisionnement en gaz russe de plusieurs pays européens exercent une pression insupportable sur les marchés internationaux et, partant, font augmenter les prix.

Au ministère des Finances et à la banque centrale, l’heure est à la mobilisation générale. La situation est suivie de très près et avec précaution. Chaque appréciation du billet vert sur le marché de change fait trinquer le gouvernement, qui doit chercher de l’argent pour juguler la hausse des prix à la consommation. Mais l’action de l’Exécutif est vaine. Il subventionne, certes, le gaz (sur chaque bouteille de 12 Kg vendue 40 dirhams, le Budget de l’Etat supporte un peu plus de 100 dirhams), mais pas les prix des hydrocarbures à la pompe, qui entraînent un effet cascade sur tout ce qui se rapporte au quotidien des Marocains.

Marge de manoeuvre
La marge de manoeuvre de l’Exécutif diminue de plus en plus. Surtout que le cabinet Akhannouch refuse de procéder à une rectification de la loi de finances 2022, le Budget général de l’État. Ce qui est le plus à craindre, c’est l’érosion graduelle du pouvoir d’achat des citoyens qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Si cette tendance à la hausse se poursuit, elle aura un incident certain sur la stabilité sociale et politique du pays. Du coup, le gouvernement est contraint de supporter les frais de compensation avec des caisses quasi vides. Il devra encore pomper dans le budget de l’investissement, ce qui plombera l’économie et augmentera le nombre des chômeurs. Avec un dollar fort alimentant la hausse des matières premières et de l’énergie, le gouvernement devra faire face aussi à des revendications sectorielles, comme celles du transport.

En vérité, il craint un arrêt brusque de la machine économique. Il a réussi à calmer les opérateurs de certains secteurs, en débloquant une aide directe de 2 milliards de dirhams aux professionnels du transport, grâce aux plus-values de recettes douanières sur les importations des produits pétroliers engendrées par la hausse des cours internationaux. Le gouvernement peut s’appuyer sur des économies réalisées sur le service de la dette libellée en dollars et les excédents générés par les exportations des phosphates dérivés dans la zone dollar en Asie et aux États-Unis.

Fluctuation du dirham
Mais cela ne suffira pas malheureusement. Les prix à la pompe et ceux des denrées alimentaires et des matières premières vont encore monter en flèche, dans un environnement marqué par l’absence de contrôle des prix affichés qui connaissent des hausses au gré des opérateurs économiques, des grossistes des légumes, du poisson, de la viande et des légumineuses, des enseignes de grande distribution et des épiciers. Par ailleurs, la balance commerciale et celle des paiements penchent du côté de la zone euro.

C’est dire que les échanges commerciaux avec l’Europe accaparent 66% du total. Les exportateurs marocains verront, pour ainsi dire, leurs marges se réduire comme une peau de chagrin au moment où les importateurs devront payer plus en puisant dans nos réserves en devises. Nos avoirs officiels de réserve se situeraient à 342,5 milliards de dirhams à fin 2022, assurant ainsi une couverture autour de 6 mois d’importations de biens et services, d’après la banque centrale. Une hypothèse qui va certainement être revue à la baisse au gré de la conjoncture actuelle.

Tout bien pensé, face à cette situation plus qu’inquiétante, seul Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, est à même de résorber le choc de cette parité euro/dollar et de l’inflation galopante qui va en résulter (en plus de celle induite par la guerre en Ukraine). Il avait engagé, le 15 janvier 2018, une transition volontaire et graduelle d’un régime de change fixe vers un régime de change plus flexible, avec la mise en oeuvre de la première phase, qui s’est traduite par un élargissement de la bande de fluctuation du dirham de ±0,3% à 5% (± 2,5%) par rapport à un cours central fixé sur la base d’un panier de référence composé de l’euro et du dollar américain, à hauteur respectivement de 60% et 40%.

Au-delà de cette bande, la banque centrale intervient pour éviter une dépréciation sensible du dirham face aux deux principales devises étrangères. Cette hypothèse est fort probable. Le cas échéant, elle induira inéluctablement une inflation encore plus destructrice du pouvoir d’achat des citoyens. «Une fois ça va, deux fois bonjour les dégâts»! La question qui s’impose d’elle-même est la suivante: Faut-il tout de même élargir un peu la bande de fluctuation du taux de change actuel? Le hic, c’est que l’état de santé fébrile de l’économie nationale ne le permet point. Ce qui rend compliquée la tâche des deux responsables, Aziz Akhannouch, Chef du gouvernement, et Abdellatif Jouahri, wali de la banque centrale.