Abdellatif Jouahri et la classe politique: Le grand désamour

Connu pour son franc-parler et son aplomb, Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, blâme publiquement la gestion du gouvernement et réprimande les partis politiques, qu’il appelle à la retenue, à moins de trois mois des élections législatives. Des propos jugés déplacés et offensants par une large frange des hommes politiques.

Pas la peine de chercher dans la poche de Abdellatif Jouahri: sa langue n’y est pas. Il est en tout cas rare que quand ils ont l’occasion d’assister à une de ses conférences de presse, les représentants des médias nationaux n’en soient pas pour leurs comptes. Et la conférence de presse que le wali de Bank Al-Maghrib (BAM) a donnée, le 22 juin 2021, au siège de la banque centrale nationale à Rabat n’y a pas échappé, même si, à en juger par la réaction de plusieurs partis de la place, qui se sont sentis visés par son réquisitoire à l’encontre des “promesses électorales parfois exagérées” -l’expression vient, il faut le préciser, du journaliste qui lui a posé la question-, M. Jouahri aurait cette fois poussé le bouchon un peu trop loin. Tout en taxant les déclarations de ce dernier d’“étrangères à l’institution de Bank Al-Maghrib et à son domaine d’intervention” et d’“offensantes envers les partis politiques et à l’action politique” au Maroc, le Rassemblement national des indépendants (RNI) a ainsi, dans un communiqué rendu public le 25 juin 2021, mis en cause ce qu’il a qualifié de “dérive dangereuse et non-légitimée dans le comportement” de M. Jouahri.

La forme et le contenu
Il a, de ce fait, appelé M. Jouahri à “protéger ces institutions [à l’instar de BAM] de tels dérapages”. Dans le même sens, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) a, également par voie de communiqué, fustigé aussi bien sur “la forme”, “le contexte” que “le contenu” des propos de M. Jouahri, en ce que ce dernier aurait “raté le coche et compromis [le] statut privilégié [dont il jouit] dans une oeuvre dépréciative à l’égard de l’action institutionnelle”.

Et l’USFP a, surtout, été plus explicite que le RNI dans sa critique, puisqu’elle a parlé du “langage” de M. Jouahri comme ayant été “méprisant, à l’esprit populiste évident, inadmissible dans le discours institutionnel censé être respecté par le wali d’une institution centrale dans le monde de l’économie et des institutions”: référence claire aux termes “bakour” et “zaâtar” que M. Jouahri a utilisés à l’encontre des partis dans sa conférence de presse, termes qui signifient respectivement en arabe dialectal “figue” et “thym” mais qui dans le contexte idiomatique reviennent à faire usage des mots “machin” ou “bidule” en français.

Une phrase malheureuse
Et cela semble, en fait, la véritable pomme de discorde entre M. Jouahri et le RNI et l’USFP mais aussi différentes personnalités politiques nationales qui sont aussi montées au créneau -en tête desquelles l’ancien ministre délégué PJD (Parti de la justice et du développement), Najib Boulif, qui avait dès le 23 juin 2021 décoché ses flèches sur sa page sur le réseau social Facebook.

Ce qu’il y a lieu d’abord de signaler et pour rendre à César ce qui lui appartient, c’est que M. Jouahri a, aussitôt après les avoir laissés sortir de sa bouche, retiré les mots “bakour” et “zaâtar” et s’en est excusé, sachant qu’en homme aguerri -il était, en 1962 déjà, cadre de BAM- il a sans doute dès lors dû voir venir la polémique. Ensuite, on peut comprendre les réactions, toutà- fait légitimes, qu’il a suscitées, mais si l’on met de côté ce qui reste, au vrai, une simple petite phrase malheureuse, son diagnostic eu égard à une partie de la classe politique actuelle est on ne peut plus exact: celle-ci ne dispose bel et bien pas de la confiance des Marocains, et il est normal que cela se répercute par des taux de participation par trop faibles aux élections -c’est ce dont traitait à ce moment M. Jouahri. “Moi-même je vous dis que parfois je suis sidéré quand arrive un programme gouvernemental et qu’il arrive [pour s’étaler] juste [sur] cinq ans et on vous dit qu’on va s’occuper de tous les secteurs,” a-t-il confié.

Et de recommander que les partis mettent plutôt l’accent sur par exemple cinq priorités, et que celles-ci tiennent compte des moyens du bord, sous-entendu les équilibres macro-économiques et les engagements du Maroc auprès des institutions financières internationales. Du reste, il a rappelé cette vérité, que le roi Mohammed VI avait lui-même assénée dans son discours du Trône du 29 juillet 2017, qui est celle que partis, classe politique et responsables passent leur temps à se retrancher derrière le Palais et ne s’aventurent à occuper le devant de la scène que pour engranger les bénéfices politiques et médiatiques des acquis réalisés. “Est-ce que [le Roi] va tout faire?”, s’est, à cet égard, légitimement demandé M. Jouahri.

Certaines parties médiatiques ont aussi ajouté qu’au moment de sa diatribe, M. Jouahri débattait depuis 2h20 déjà avec les journalistes et que cela l’a peut-être amené, par effet de fatigue, à sortir de la réserve que lui commande sa position de gouverneur de la banque centrale, mais en même temps on peut en douter car ceux qui suivent le personnage savent dans quel bois il est taillé et que, surtout, ce “n’est pas un adepte de la langue de bois”, comme nous le soulignions dans notre numéro 1053 au moment où nous lui avions attribué le titre d’Homme de l’année 2013.

C’est d’ailleurs, on le sait, cette qualité rare dans les milieux décisionnels marocains, où la flagornerie semble malheureusement la règle, qui a fait que feu Hassan II en son temps, et le roi Mohammed VI depuis son accession au trône en juillet 1999, l’ont toujours tenu en haute estime. Le défunt roi appréciait notamment ses passages dans les années 1980 au parlement pour défendre le plan d’ajustement structurel (PAS) que le Fonds monétaire international (FMI) avait à l’époque imposé au Maroc en échange de son aide en faveur du Royaume pour le sortir de la crise économique où il était alors empêtré, M. Jouahri n’étant alors autre que le ministre des Finances (novembre 1981-septembre 1986).

Une qualité rare
De même que ses connaissances en économie et en finances sont un secret de polichinelle: ce n’est pas un hasard qu’on le voit par exemple régulièrement truster le top 10 des meilleurs banquiers centraux du monde de la prestigieuse revue américaine Global Finance -y compris en 2020, où il a obtenu la notation maximale.

Certains, notamment dans les rangs de la gauche, voient d’abord en lui un simple bon élève du FMI, mais M. Jouahri ne s’est luimême jamais véritablement offusqué d’adhérer à la doxa néolibérale de l’institution de Bretton Woods, sachant qu’en tant qu’étudiant de l’Université Mohammed-V de Rabat au tournant des années 1960 il avait pourtant flirté, en tant que membre du comité exécutif de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), avec le catéchisme socialiste.

“Voulez-vous que l’on en revienne à l’ajustement structurel?,” avait-il, en substance, lancé aux médias nationaux lors d’un point presse où d’aucuns lui avaient même imputé une certaine frilosité. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que M. Jouahri, homme prodigue, qui a depuis bien longtemps dépassé l’âge de la retraite -il vient de souffler, le 10 juin 2021, sa 82ème bougie-, est d’abord là pour rendre service à son pays seulement, ayant déjà à son crédit une carrière qui l’a vu, en plus de ses fonctions gouvernementales, diriger l’actuelle BMCE Bank au moment clé de sa privatisation en janvier 1995 ainsi que la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraites (CIMR) juste avant de prendre en charge, en février 2003, BAM. Il jouit, à ce titre, de la confiance personnelle du roi Mohammed VI qui, il faut le rappeler, s’était par exemple tourné vers lui fin juillet 2020 pour prendre en main l’épineux dossier de la libéralisation du prix des hydrocarbures, sur lequel le Conseil de la concurrence s’était lourdé.

Vagues politiques
On se demande d’ailleurs comment BAM s’en sortira le jour où il faudra bien qu’il se retire, M. Jouahri y ayant lui-même fait allusion en décembre 2017. “Le jour où je serais parti, citez- moi en bien, c’est tout,” avait-il alors, sur le ton de la plaisanterie qu’on lui connaît, dit aux journalistes. Sur ce plan, il n’a sans doute pas à s’inquiéter...

De cette histoire de «bakour» et de «zaâtar», certains retiendront peut-être de M. Jouahri l’image d’une personnalité publique s’attachant à faire des vagues auprès des Marocains, et si l’on peut comprendre que de tels jugements puissent émaner de lointains observateurs, il faut tout de même dire que ceux qui connaissent l’homme savent que plutôt que de chercher la lumière c’est celle-ci qui presque naturellement, du fait de son caractère, vient à lui.

En dehors de ses «obligations», on ne le voit d’ailleurs pas de lui-même aller vers l’espace médiatique. De même, il a toujours tenu à maintenir loin du feu des projecteurs sa famille et particulièrement ses cinq enfants -trois filles et deux garçons-, dont les Marocains ignorent jusqu’au prénom quand bien même l’un de ces derniers, à savoir son fils Mehdi, n’est autre que le secrétaire particulier du prince Moulay Rachid.

Incisif, dit-on, dans le privé comme il l’est sous les feux de la rampe, il n’en reste pas moins, dans le fonds, rigoureux; ce que l’on finit par retrouver aujourd’hui à l’ensemble des étages de BAM. Cette dernière inspire, ainsi, elle-même aux parties extérieures le même respect que son patron sait imposer à ses interlocuteurs, quoique les références champêtres de M. Jouahri ne semblent donc pas vraiment du goût de tous...